Robert Evans, l'homme qui vous a apporté Chinatown et Le Parrain, souhaite vous inviter au Cotton Club. Tel pourrait être la phrase d'accroche des journaux de l'époque. Mais au soir du 13 mai 1983, la production du film s'est entachée de sang. Evans raconte dans son autobiographie qu'il « ne peut raconter qu'une partie de l'histoire pour éviter que mon assurance-vie ne soit annulée ». Comment un film sur le jazz a pu tourner en cacophonie ? Restez avec nous !
Un film sur la Mafia, par la Mafia
Marché du film à Cannes, 1980. Le producteur Robert Evans, avec l'aide d'une affiche montée de toute pièce, cherche du financement. Au bas de l'affiche on peut lire : « Le Cotton Club, sa violence a fait trembler la nation, sa musique a stupéfié le monde ». Evans veut en effet financer un Parrain en musique : l'histoire de ce club fameux situé à Harlem en plein New York où, dans les années 20 et 30, se mélangeaient célébrités du grand écran et stars des journaux. Les gangsters Dutch Schultz et Lucky Luciano y côtoyaient Charlie Chaplin et Gloria Swanson, divertis par des artistes afro-américains, de Cab Calloway à Duke Ellington. Comble de l'ironie, aucun noir n'était admis dans la salle. De 1924 à 1936, le Cotton Club était le lieu à la mode où pour entrer, il fallait déjà être célèbre.
C'est avec ce nom et l'affiche qu'Evans parvient à trouver 8 millions de dollars.
Il part ensuite à Las Vegas chercher l'aide d'Adnan Kashoggi, un trafiquant d'armes notoire, qui lui fournit les 12 millions restants. Grâce à cet argent, Evans veut reformer le succès du Parrain en prenant Mario Puzo comme scénariste. Puzo fournit deux scripts à Evans, empochant 1 million au passage, mais aucun ne plaît à Kashoggi, qui retire ses billes du jeu. Evans est au pied du mur. A Vegas, il fait la rencontre de Lanie Jacobs, qui lui présente à son tour Roy Radin, producteur de spectacles à Broadway. Ce qu'Evans ne savait pas (ou ne voulait pas savoir) c'est que Lanie Jacobs était très connue des services de police. En effet, Lanie recevait toutes les six semaines environ 10 kg de cocaïne qu'elle revendait à 60 000 dollars le kilo. On pourrait dire que si Jacobs avait un pied dans la mafia, Evans venait de mettre le sien dans la tombe.
Le 13 mai 1983, Roy Radin disparaît, Robert Evans est curieusement appelé en pleine nuit par Jacobs et ils se retrouvent à Miami. Dès lors, le producteur commencera à agir curieusement, et à regarder sans cesse derrière son épaule. Quelques jours plus tard, le corps desséché de Roy Radin est découvert en plein désert, visiblement abattu par deux tueurs travaillant pour le magazine Hustler (William Mentzer et Alex Marti si vous voulez les noms).
La première action qu'il fit fut de retourner à Las Vegas, et demander l'aide des frères Doumani pour le financement. Ed et Fred Doumani, avec leur associé Victor Sayyah, contribuent pour le film. Propriétaires du casino El Marocco, les deux frères sont aussi en affaire avec Joey Cusumano, ancien mafieux souhaitant se diversifier. Evans commence à monter son équipe : John Alonzo en opérateur, Richard Sylbert en directeur de production, Dyson Lowell et Jerry Wexler à la musique, tandis que la Paramount lui offre Richard Gere en cadeau.
Pendant ce temps, aucun script n'est encore prêt, et Gere prend peur. Pour le rassurer, ainsi que ses investisseurs, Evans part chercher le troisième membre du Parrain : Francis Ford Coppola, pour réparer le scénario. Coppola, menacé de faillite par ses banquiers, accepte et entrevoit tout le potentiel de la chose. Après avoir passé le doigt dans l'engrenage, Robert Evans commence à y mettre la main.
Evans réveille-toi, ils sont devenus fous
Coppola invite tout le monde dans sa maison de San Francisco, pour leur montrer ses propres idées sur un tableau noir, effaçant tout le travail de Puzo. Evans est emballé, il lui donne 250 000 dollars pour un premier jet. Retour des investisseurs, le jet est mauvais : rien des idées du tableau ne figurent sur le script. Second script de Coppola, 250 000 dollars à nouveau. Ça ne convient toujours pas. Sauf que Coppola prend les investisseurs à parti, et leur montre sa vision du film. Evans souhaitait au début réaliser son bébé, mais c'est Coppola, poussé par Richard Gere, qui hérite alors du tournage. Robert Evans voit son œuvre lui échapper... Coppola part ensuite chercher l'aide du romancier William Kennedy pour peaufiner le script (qui n'en est toujours pas un). Les deux auteurs ont deux visions différentes. L'un veut faire une histoire sur une famille noire qui tente sa chance au Cotton Club, l'autre veut voir l'ascension d'un gangster. Ce canevas déjà complexe sera encore modifié, car Richard Gere veut jouer du cornet. Du coup, au lieu d'être un gangster, Gere deviendra un musicien de jazz. Toutefois, dans les années 20, aucun musicien blanc n'est accepté dans un groupe de noirs... Qu'importe, on mettra Gere en avant, quitte à garder le reste du groupe dans l'ombre. Un des musiciens fera la remarque : « on aurait dit Tarzan joue du jazz ». Bref, on nage en plein délire.
Malgré tout cela, le tournage est lancé le 18 août 1983 ; pas de Richard Gere devant les caméras. De moins en moins motivé par ce futur fiasco, Gere met la production en otage en demandant 1,5 million de dollars pour commencer à tourner (espérant qu'ils refusent). Contre toute attente, Evans lui donne la somme. Pendant ce temps, Coppola, écrivant ses scènes au jour le jour, laisse la part belle à l'improvisation des comédiens. Bob Hoskins, jouant le mafieux Owen Madden, confie à des journalistes « J'ai pris 10 kilos à attendre qu'il se passe quelque chose. On est là à traîner, à manger, à boire, à philosopher, et brusquement on oublie le métier qu'on fait. Et puis quelqu'un dit « Tu es sur le plateau » et on répond : « Comment ça sur le plateau ? » (...) Il (Coppola) lançait des trucs en l'air...Je n'ai jamais rien compris à Francis. Je me contentais de faire ce qu'il me disait. C'était comme être dans la grotte d'Aladdin avec lui. »
Le tournage se poursuit, le budget s'envole. Hoskins commence à se douter de quelque chose. Il précise qu'une « quantité immense de coke circulait sur le plateau » et que « la maison d'Evans recevait toujours des visiteurs ». Car Lanie Jacobs profite du tournage pour écouler son stock, tandis que la mafia se sert du film pour blanchir l'argent. Chez Evans, des valises passent de mains en mains, le coût du tournage monte à 140 000 dollars la semaine, pourtant, l'équipe de tournage ainsi que Coppola lui-même, ne sont toujours pas payés, l'argent transitant uniquement dans les poches de l'Outlet (la branche de la mafia californienne). Le réalisateur tente alors un gros coup de poker en s'envolant pour Londres avec toute sa famille, aux frais de la production, réclamant son salaire sinon il ne rentre pas. 2,5 millions tombent dans la poche de Coppola.
Les investisseurs voient leur monnaie se dilapider, le coût du tournage est passé à 1,2 million par semaine, et ils font appel à Joey Cusumano. Officiellement, il est engagé en temps que producteur ; officieusement, il est là pour surveiller Coppola devenu incontrôlable, multipliant les renvois. Dès les premières semaines de tournage : adieu Dyson Lovell, au-revoir John Alonzo (qui se prend une prime de 160 000 dollars au passage), bye Milton Foreman, et à la prochaine Jerry Wexler. Cusumano approche Coppola : « tu vois ta caravane ? Si le film n'est pas fini en décembre, elle se retrouve dans le fleuve, et toi avec ! »
Coppola parviendra tout de même à charmer Cusumano en lui mettant un siège marqué « Joey » à ses côtés, et en le faisant participer à la réalisation du film. Cusumano commence à rêver d'Hollywood, au grand dam de Robert Evans.
Après la main, arrive le bras.
Adieu Veaux Vaches Cochons
Evans commence à tout perdre sur le film. Les investisseurs non officiels exigeant des garanties, il perd sa maison, ses cartes de crédits sont coupées, sa famille est menacée. Et ce n'est pas tout, Coppola arrive de son côté à convaincre les frères Doumeni que Robert Evans est l'unique responsable du gaspillage monétaire. Un procès gigantesque est ouvert en pleine production. Ils veulent retirer le film des mains d'Evans. Ce dernier obtiendra satisfaction, avec un « Robert Evans présente » en début du film, mais perdra tous ses pourcentages sur les futurs bénéfices (en gros, il a tout de même fait une bonne affaire). Evans est également interdit de plateau, et Francis Ford Coppola obtient le final cut (quoi qu'en disent ses biographes).
Finalement, Coppola s'en tient au planning du film, et livre une copie en temps et en heure. Le soir du 1er octobre 1984, le film est projeté en avant-première, les mines sont déconfites. Particulièrement celle d'Evans qui voit une grande partie de ses scènes rêvées coupées au montage. 11 numéros musicaux manquent à l'appel, et particulièrement Stormy Weather qui avait coûté à lui tout seul la bagatelle de 1 million de dollars. Avec l'aide des Doumeni, Evans rédige 31 pages de critiques pour retravailler le film et les donne en main propre à Coppola. Celui-ci rejette tout en bloc et sort le film tel quel.
Ce sera un four.
Evans a savonné sa planche et le Cotton Club a suivi avec lui. Le film est un patchwork de scènes improvisées, entrecoupées de longues ellipses où presque rien n'est expliqué. Richard Gere, lui, semble survoler l'histoire avec une apathie démesurée, bref, le Cotton Club restera surtout une des grandes légendes d'Hollywood, à ranger aux côtés des Apocalypse Now et autres Baron de Münchhausen. Pour info, William Mentzer et Alex Marti furent inculpés du meurtre de Roy Rabin, tandis que Robert Evans nous a même donné les « excellents » Silver et Le Saint après avoir passé six ans en asile psychiatrique. Il est d'ailleurs l'auteur d'une très bonne biographie, adaptée il y a peu au cinéma sous le titre « The Kid Stay In the Picture ».

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