Par - publié le 29 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 29 octobre 2009 à 22h16 - 0 commentaire(s)
Après avoir rappelé qu'il n'y avait pas d'amour heureux dans la parenthèse britannique de Angel, François Ozon revient dans l'Hexagone avec Ricky, un film fantastique audacieux. Ce n’est pas la première incursion du réalisateur François Ozon dans le genre. La preuve.

Même s’il possède un univers, Ozon n’a rien contre les citations. Ainsi, Sitcom reprenait vaguement l’argument de Théorème, de Pier Paolo Pasolini (un corps étranger qui pénètre dans une famille et révèle les frustrations sociales, sexuelles etc.) avec un zeste de John Waters (un rat en mets comme dans Desperate Living) ; ainsi, Les amants criminels, avec son clin d’œil à Buñuel (l’ado qui montre ses seins à la fenêtre comme naguère Catherine Deneuve dans Tristana) et Kurosawa (l’effet Rashomon) ; ainsi, Swimming Pool qui reprend la même image avec Charlotte Rampling ; ainsi, Huit Femmes où Ozon cite La sirène du Mississipi de François Truffaut («te voir, c’est à la fois une joie et une souffrance») ; ainsi, 5X2 et Le temps qui reste, deux films marqués par l’ombre tutélaire de Eric Rohmer. Dans Ricky, on pense à un mélange entre les frères Dardenne (pour la toile de fond sociale) et M. Night Shyamalan (pour le merveilleux). Le film n’est rien de plus qu’une fable, maladroitement présentée à travers un teaser intrigant et ensuite une bande-annonce calibrée pour rassurer le grand public et qui hélas ne rend pas service à l’ensemble – qui mérite mieux. Ricky n’est pas une blague où une mère flippe que son gamin volant se brûle aux néons (!), plus un mélo fantastique sur la maternité qui part du très sombre au très lumineux.


En profondeur, il s’y joue un mélange des genres : on est à la fois dans le drame, la comédie, la science-fiction et toujours le fantastique. Cette variété est représentative de l’éclectisme de François Ozon qui aime mélanger les genres sous une prolixité (quasiment un film par an, ou presque) qui traduit son envie Soderbergienne de faire des films pour fuir la réalité. Ses personnages lui appartiennent, tous pourvus de pulsions déraisonnables. Dans Regarde la mer, l’étrange attirance d’une routarde pour une mère de famille esseulée se mue en meurtre atroce ; dans Sitcom, le père de famille assassine en plein rêve sa famille qu’il a trop chérie dans ses élans bourgeois ; dans Les amants criminels, un adolescent, prisonnier de sa petite amie, souffre sous le regard voyeur d’un ogre des bois pervers ; dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, un autre ado et un transsexuel se suicident par amour pour un homme tyrannique; dans Sous le sable, un fantôme d’amour hante le quotidien d’une femme qui n’arrive pas à "faire son deuil"; dans Huit Femmes, des rombières perfides cherchent jalousement le coupable du meurtre de l’homme de la maison ; dans 5X2, une histoire d’amour est mise à mort dès le départ par une construction scénaristique qui refuse la bienséance narrative ; dans Le temps qui reste, un cancer empoisonne un corps plus maître de ses désirs…

L’autre sujet qui obsède François Ozon reste les affres de la création, la peur de ne pas savoir se renouveler. A l'époque déjà de Sitcom, la peur de passer au long-métrage le terrifie : ses courts dépassaient rarement 60 minutes et seul Regarde la mer était un moyen-métrage. Au moment de l'écriture, il avait même pensé fragmenter son récit en chapitres pour se rassurer et donner l'impression de plusieurs séquences qui se suivent les unes aux autres. Mais il abandonne l'idée. Son premier long-métrage sera Sitcom et non pas Les amants criminels, le sujet trop sulfureux (un étudiant tue un autre étudiant sous l’impulsion de sa petite amie) ayant rebuté le CNC. Après Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, adaptation d’une pièce de théâtre inédite de Fassbinder, Sous le sable devient la vraie reconnaissance publique et critique du cinéaste avec le retour de Charlotte Rampling au cinéma. Huit Femmes reste son gros succès populaire (3,7 millions d'entrées en salles) mais le revers de la médaille, c’est une absence totale de reconnaissance dans le milieu franco-français (aucune récompense à la cérémonie des César) alors que toutes les actrices se l’arrachent. Ozon se retrouve marginal dans un système qui attend désormais de lui des œuvres plus mainstream. Swimming Pool est le résultat de cette contradiction. Tel quel, c’est un fascinant gouffre artistique qui oblige le cinéaste à se remettre en question. Charlotte Rampling, balise solide de son cinéma, revient en romancière à succès, veut arrêter d’écrire la même rengaine, souhaite innover. La présence d’une muse fantasmée (Ludivine Sagnier) dans une villa du Lubéron viendra secouer ses habitudes. Impossible de ne pas voir dans la relation de l’éditeur (Charles Dance) et l’écrivaine (Charlotte Rampling) celle unissant alors Fidélité Productions à François Ozon.


Dans Angel, son avant-dernier film, il poursuivait cette réflexion en se mettant à la place d’une jeune écrivaine qui, aveuglée par la soudaine célébrité, passait à côté de sa vie. Dans les derniers films de Ozon, c’est la mort qui triomphe (mort du couple dans 5X2 et d’un corps dans Le temps qui reste) même si elle est intrinsèquement liée à la naissance (respectivement, du couple et d’un enfant). Dans Ricky, c’est le film des promesses et des nouveautés mais aussi le premier Ozon positif de sa carrière. Pour la première fois, il utilise des effets spéciaux pour cerner un événement extraordinaire dans un contexte ordinaire. La mise en scène reste sobre pour donner autant dans le réalisme social que le réalisme magique. Son approche du fantastique évoque celle de M. Night Shyamalan qui est plus axée sur les comportements humains que sur la volonté d’appartenir aux codes du genre. Dans Ricky, une femme (Alexandra Lamy), abandonnée par son ancien mari et vivant seule avec son enfant, travaille à la chaîne et tente comme elle peut de joindre les bouts. Un jour, son regard croise celui d’un homme (Sergi Lopez) qui œuvre dans la même usine et éveille chez elle des sentiments endormis depuis longtemps. Une pause cigarette, deux trois mots échangés sur un banc ensoleillé, une étreinte, un rendez-vous au restaurant… Très vite, ils ne se cachent plus et elle tombe enceinte de lui. L’enfant qui naîtra de cette union ne sera pas comme les autres.


Il ne fallait pas s'interloquer de l’esthétique bariolée de Angel, son précédent long métrage, toujours en opposition à celui qui suit, où une écrivaine fait ton sur ton avec les décors et la nature pour appuyer son caractère organique, fiévreux et entier (on se rapprochait doucement de Todd Haynes). Le goût pour les déguisements excentriques et colorés était déjà palpable dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (le look allemand des années 70 avec pantalon moulant et slip pastel) et dans Huit Femmes. Aux antipodes du romantisme morbide de Angel et donc loin des pastiches théâtraux en costumes (Gouttes d'eau sur pierres brûlantes etc.), Ricky rejoint la veine ouatée de Sous le sable et Swimming Pool qui plonge le spectateur dans des eaux troubles entre réel et imaginaire, action et vérité. Signalons en attendant qu'Ozon est déjà sur un nouveau projet : Le refuge qui racontera la dérive d’un couple de jeunes bourgeois (Isabelle Carré et Melvil Poupaud, pour la seconde fois chez Ozon après Le temps qui reste) ayant sombré dans la drogue. Lui en meurt, la laissant enceinte et forcée de fuir. Chez Ozon, il n’y a pas d’amour heureux.
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