Le cinéma a régulièrement montré à quel point les histoires d'amour peuvent mal tourner. De quoi être heureux d'échapper à cet enfer le jour de la Saint Valentin.

Par Nicolas HOUGUET - publié le 10 février 2010 à 13h54 ,
MAJ le 14 février 2010 à 16h17 - 0 commentaire(s)

Irrécupérables mauvais esprits que nous sommes... cet article s'adresse aux désabusés, aux célibataires aigris, aux Bridget Jones, aux laissés pour compte des grands sentiments pleins de désillusions qui passeront seuls le douloureux jour de la Saint Valentin. Seuls ? Pas tout à fait. Car le cinéma pense à les conforter dans leur douleur, à leur montrer que la vie de couple peut être un véritable enfer. Passés les premiers temps émerveillés arrivent l'inévitable déception, les vieux démons un moment tenus en respect par un coup de foudre éphémère. Grâce à Ingmar Bergman, Sam Mendes, Lars Von Trier ou encore Stanley Kubrick, on peut se consoler en murmurant cet adage : « mieux vaut être seul que mal accompagné ».

 

Charlotte Gainsbourg, Antichrist

 

A tout seigneur, tout honneur : personne n'a mieux sondé le couple et ses tourments qu'Ingmar Bergman dans Scènes de la vie conjugale en 1972. Originellement tourné comme une série destinée à la télévision, l'oeuvre connait un succès retentissant et se voit honorée d'une sortie au cinéma. Liv Ullmann et Erland Josephson forment un couple bourgeois, l'image de la perfection, prisonniers de leur routine immuable (avec week end obligé chez les beaux-parents et reportage à la gloire de leur bonheur exemplaire). Puis, l'image se craquèle lorsque le mari, prof de fac de renom, quitte sa femme pour une étudiante. Ils se déchirent. Finalement aucun bonheur n'est possible dans le cadre étriqué des conventions sociales. Le thème du divorce occupera encore souvent Bergman, signant le scénario de Infidèle, porté à l'écran par son égérie Liv Ullmann, traitant de la séparation comme d'une incommensurable déchirure.

 

Tout récemment, Lars Von Trier racontait l'histoire d'un autre couple en crise dans le terrifiant Antichrist. Willem Dafoe veut aider sa femme, traiter ses phobies et lui permettre d'avancer après la mort tragique de leur fils. Mais, elle, impressionnante Charlotte Gainsbourg, va l'entraîner dans un crescendo de folie, le faire basculer dans une insoutenable violence. L'amour devient l'origine même du mal. On retrouve souvent ce motif dans l'oeuvre du Danois puisque l'attachement inconditionnel qu'éprouvait Emily Watson pour son époux supplicié dans Breaking the waves la conduisait à son propre anéantissement.

 

Unions amères, désirs maudits

 

Bien des grandes oeuvres du cinéma américain ont traité des couples en disgrâce, organisant à l'occasion des scènes de ménage dantesques à vous passer à tout jamais l'envie de vous laisser filer la bague au doigt. La sublime Marilyn Monroe trompait son mari et campait une femme tourmentée (au lieu de ses rôles habituels plus légers) dans Niagara de Henry Hathaway en 1953. Elizabeth Taylor tentait de sortir Paul Newman de son deuil, après la mort de son meilleur ami pour qui il nourrissait des sentiments ambivalents, dans La Chatte sur un toit brulant. On se souvient encore de la même Liz , délaissée par un militaire maîtrisant avec peine ses pulsions homosexuelles -magistral Marlon Brando- dans Reflets dans un oeil d'or de John Huston. Enfin, associée à Richard Burton, elle se livrait à de vertigineuses querelles éthyliques dans Qui a peur de Virginia Woolf? de Mike Nichols. Du mariage, on ne retient que l'amertume.

 

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Un autre classique, Le Facteur sonne toujours deux fois avec Lana Turner et John Garfield (et son remake avec Jack Nicholson et Jessica Lange), ne dresse pas un tableau beaucoup plus glorieux. La femme s'ennuie auprès d'un mari sans éclat (le schéma est le même depuis Madame Bovary). Les amants sont forcément diaboliques : ils veulent se débarrasser de l'encombrant cocu pour vivre leur passion pleinement (encore un motif que l'on retrouve en littérature et au cinéma dans Thérèse Raquin de Zola). C'est avant tout l'ennui que l'on combat, le désir qui reprend ses droits après s'être endormi (ou pire, n'avoir jamais été révélé). La dimension d'épiphanie sexuelle fait beaucoup pour mettre fin aux mariages classiques. Le cinéma a mis en scène cette vérité dans des récits fiévreux.

 

Passions paradoxales

 

Même les maris et femmes, jadis épanouis et passionnément amoureux, peuvent se livrer une guerre sans merci, aboutir à un crescendo de haine, sentiment aussi impérieux que la pulsion qui les avait rapprochés. L'exemple le plus littéral est bien sûr la Guerre des Rose de Danny DeVito en 1989. Un avocat est approché par un couple en déliquescence formé par Kathleen Turner et Michael Douglas. Après les étreintes passionnées, la respectabilité, les gosses, la décoration de la maison parfaite, vient le temps de l'indifférence puis de la franche hostilité. Paradoxe : dans le déchaînement des mauvais coups, la passion est encore là : dévoyée, sadique et détraquée mais néanmoins palpable...

 

 

 

Cette même ironie du sort est le coeur du dernier film de Stanley Kubrick, Eyes wide shut. Le héros campé par Tom Cruise s'arrête sans cesse au bord des tentations auxquelles il veut succomber. Après un joint mal supporté, sa femme, Nicole Kidman, lui avoue qu'elle aurait pu tout lâcher pour le désir d'un inconnu, pour la fièvre d'un regard. Et l'équilibre est rompu. Lui va se perdre dans une nuit vénéneuse, toujours sur le point de fauter, entretenant contre elle une colère sourde à travers quelques réminiscences en noir et blanc. Finalement, le jour se lève sur ses désirs somnambules, il doit revenir de ces limbes et se rendre à la réalité de son mariage.

 

Car il n'y a pas d'amour heureux disait Aragon. Il y a aussi de perpétuels malentendus, des natures contraires tentant de cohabiter malgré tout ce qui les sépare, comme dans Nos plus belles années de Sidney Pollack. Barbra Streisand y est une énergique activiste, irritante militante, mal assortie à un sportif sain et beaucoup moins remonté qu'elle, Robert Redford. Leur union est vouée à l'échec. Pourtant ils s'aiment, mais ce qui les sépare est trop important. Elle combat les injustices alors que lui aspire à plus de sérénité. Leur séparation est inéluctable.

 

Hors des conventions et des faux semblants

 

Le temps efface les fascinations. Une jeune femme rebelle peut devenir une bourgeoise stricte qui ne se soucie plus que de ses roses et de son agence immobilière. C'est ce que le héros de American Beauty de Sam Mendes constate, désabusé. Alors il fantasme sur une nymphette, connaît une seconde jeunesse turbulente qui l'éloigne encore de la femme dont il a aimé un jour la liberté d'esprit (avant qu'elle ne se soucie des taches sur le canapé).

 

Le quotidien triomphe des anciens rêves de grandeur. Tenter de les réaliser devient chose risquée comme le prouve Les Noces rebelles. Leonardo DiCaprio et Kate Winslet y tentent un dernier coup d'audace pour s'extirper du conformisme de leur mode de vie bourgeois. Ils veulent tout lâcher et aller vivre à Paris, pour s'accomplir pendant qu'il en est temps, avant d'étouffer. Mais la pression sociale est trop forte, les convenances aussi. Ils ne peuvent maintenir leur projet. Car, ce genre de chose est considéré comme une folie dont il faut revenir.

 

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On cherche toujours une union exemplaire, qui ne fait pas de vagues. C'est le cas de Daniel Day-Lewis dans Le Temps de l'innocence de Martin Scorsese. Figure de la haute société new-yorkaise, il trouve l'épouse parfaite et bien-élevée en la personne de Winona Ryder avant de s'éprendre de la scandaleuse divorcée, Michelle Pfeiffer. Toujours cet écart inconciliable entre raison et sentiments. L'image lisse d'un couple exemplaire s'effrite, minée par des pulsions puissantes et refoulées. De cette manière, Julianne Moore découvre l'homosexualité de son mari Dennis Quaid dans Loin du Paradis de Todd Haynes et toutes ses certitudes s'effondrent.

 

La fin d'un mariage est souvent révélatrice des natures profondes. L'hypocrisie des apparences est balayée et laisse place à la vérité, souvent impitoyable.C'est ainsi que l'on découvre les crises et les névroses de personnages pris dans les méandres chaotiques de leurs relations dans Maris et femmes de Woody Allen (même si le thème est sous-jacent dans presque toute son oeuvre). Un homme (Sidney Pollack) connaît la crise de la quarantaine et sort avec une minette idiote et son ex-femme ne parvient pas à se reconstruire. Car la séparation est avant tout un traumatisme qui remet tout en question. A ce titre Kramer contre Kramer est exemplaire en 1978. Meryl Streep quitte son époux, trop absorbé par son travail. Celui-ci, incarné par Dustin Hoffman, doit littéralement faire connaissance avec son fils et devenir père, ce qu'il avait négligé jusqu'alors. Rompre, c'est aussi se recentrer sur soi et plus sur ce que la société attend de nous. C'est ce qui pousse Julianne Moore -encore elle- à quitter son gentil mari dans The Hours. Ce n'est pas qu'elle ait grand-chose à lui reprocher, c'est juste qu'elle n'a pas la place pour s'épanouir dans son ménage, qu'elle s'y éteint littéralement.

 

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Cette quête d'identité profonde incite à l'infidélité, même si elle est dangereuse. Madeleine Stowe est par exemple mariée à un Anthony Quinn peu recommandable dans Revenge de Tony Scott. Mais elle tombe passionnément amoureuse de Kevin Costner, quitte à tout risquer,par besoin de s'émanciper. Ce qui incite les amants à se retrouver dans Le Secret de Brokeback mountain de Ang Lee ressemble un peu à cela : ils peuvent être simplement librement eux-mêmes lorsqu'ils sont côte à côte, loin du mensonge auquel la société les contraint.

 

Au fond, le jeu de l'amour est compliqué car les sentiments sont changeants. On ne vit pas heureux jusqu'à ce que la mort nous sépare. On connaît des turbulences, des rencontres renversantes et des poussées de fièvre qui peuvent tout remettre en question. C'est le cas dans Closer de Mike Nichols, marivaudage grave et quatuor amoureux troublé par le désir. Le badinage n'est jamais innocent. Même le dernier des cyniques peut s'y laisser prendre et subir les tourments qu'il voulait semer, comme Valmont dans Les Liaisons dangereuses, réalisé par Stephen Frears.

 

Finalement, si l'amour est souvent si fragile et si menacé, si douloureux, peut-on encore le célébrer sans arrière-pensées ? Les films évoqués ici (et pléthore d'autres) nous ont suffisamment mis en garde contre ce bonheur standard confortable auquel tout le monde aspire et où bien peu s'épanouissent.

 

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Le salut est peut-être dans la marge : dans les étreintes fiévreuses et irrépressibles de Sean Penn et Robin Wright Penn dans She's so lovely, dans la passion éprouvée par Joaquin Phoenix dans Two Lovers, dans la non-demande en mariage à la fin de Quatre mariages et un enterrement. Les grandes passions ne sont pas toutes tracées. Nous sommes tous en attente de ces sublimes accidents, ravis de les voir au cinéma, malgré tout. Même le plus farouche des désabusés ne peut réprimer une rêverie à chaque fois qu'il voit une étreinte, même brisée, sur grand écran. Alors, bonne Saint Valentin quand même...


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