Par - publié le 02 juin 2006 à 10h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h57 - 0 commentaire(s)
C'est la nouvelle la plus surprenante de ces derniers jours : Michael Haneke réalisera un remake de son terrible Funny Games aux Etats-Unis avec dans l'un des rôles principaux l'actrice Naomi Watts. Le cas de relecture est intéressant parce qu'il montre clairement que les producteurs américains ne voient qu'en Funny Games un grand film d'horreur poisseux alors qu'à l'origine, les ambitions d'Haneke étaient autres. Le fait que le cinéaste Autrichien le mette en scène devrait lui assurer une intégrité incontestable.



Alors qu'on aurait pu le croire réfractaire au phénomène qui s'apparente à du mercantilisme, Haneke a accepté de réaliser le remake de son propre Funny Games. En réalité, il s’est vu proposé ce projet après l'inattendu succès outre-atlantique de Caché, son film le plus accessible qui va lui aussi avoir droit à son remake. Le réalisateur que l'on sait exigeant a accepté à l'unique condition d'avoir le final cut. Ce qu'il a eu. La version qu'il devrait en tirer pourrait bien être impressionnante à la fois intellectuellement et émotionnellement. Les producteurs Chris Coen (Halcyon Pictures Ltd) et Hamish McAlpine (Tartan Films), spécialisés dans le cinéma underground US, ont choisi la ville de Greenwich dans le Connecticut pour les scènes d'extérieur. Le tournage devrait débuter cet automne. La formidable Noami Watts que l'on verra également dans le prochain David Cronenberg fait d'ores et déjà partie du casting. Sa faculté à allier différents genres de cinéma et à fréquenter les plus grands (Lynch, Jackson...) la place clairement comme l'une des actrices les plus intéressantes de sa génération. En profondeur, on peut s'interroger sur les motivations d'Haneke qui devrait tourner la situation embarrassante à son avantage.

FUNNY GAMES : L'ORIGINE

Rien que la prononciation de son patronyme fait trembler : Haneke. On aime ou on abhorre son cinéma. Son mérite ? Celui de ne pas laisser indifférent et de conférer des émotions rudement intenses aux spectateurs. Tout son cinéma tourne autour de la représentation de la violence, d'une violence réaliste qui peut surgir à n'importe quel moment, et surtout au moment où l'on s'y attend le moins. A bien des égards, Funny Games a marqué un tournant décisif dans la carrière du cinéaste. Et c'est aussi avec ce dernier qu'arrivent les vraies polémiques et les controverses en tous genres. Dans le film, tout commence de manière placide: une autoroute, une voiture, un couple avec son enfant, concours de musique classique… Puis d'un coup, la musique classique laisse place au grunge de John Zorn et un générique rouge comme le sang qui recouvre l'écran. Partie de plaisir ? Tout faux : ça va être sanglant, méchant, cruel et glacial.



Les deux menaces du film sont deux adolescents qui pour tromper leur désœuvrement trucident tous les riches dans leurs baraques luxueuses et isolées. Et pas n'importe quels ados : ils sont complètement déshumanisés (aucune compassion), pourvus de gants blancs (on ne laisse pas d'empreintes) et de pseudos évocateurs (Beavis et Butthead), et éprouvent une passion pour tout ce qui tourne autour du sadisme. Du coup, quand on tue quelqu'un, on n'abrège pas ses souffrances, on veut qu'il les endure. Funny Games joue dans le registre de la dénonciation et de la déréalisation de la violence, et souligne (deux fois plutôt qu'une) comment la violence peut être véhiculée par les images, les émissions de télé… Nous avions les prémisses de cette réflexion dans Benny's Video où la perte de repères est due aux rapports troubles que nous entretenons avec le tube cathodique. Funny Games est également une analyse de la perversité, de l'inconscience et de la monstruosité. En montrant tout cet étalage de violence, Haneke dénonce le voyeurisme du spectateur. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il est souvent détesté par les fans de film d'horreur : ces fictions ne possèdent aucune échappatoire et se vivent comme des expériences cauchemardesques dans lesquelles on ne tue pas pour le fun et où le sang n'a rien d'un effet de palette.
Malgré des traces incontestables d'ironie (les deux tueurs qui se disputent comme un couple), l'ensemble ne prête jamais à l'euphorie. Il se révèle même bouleversant. Comme dans cette scène, terrible, où après avoir tué l'enfant du couple, les deux tueurs quittent la maison en laissant les parents saucissonnés. Un long plan-séquence montre les deux membres restants de la famille qui tentent de recouvrer leurs esprits et de faire face à la réalité. Le père, tellement honteux de ne pas avoir pu sauver son fils et attristé par l'horreur qu'il vient de vivre, laisse éclater ses émotions, sa rage longtemps masquée, contenue, confinée. Et les fans de films d'horreur s'en prennent plein de la gueule, de tout, de leur envie de surenchère, de souffrance ostentatoire. Regardez donc ce que vos héros (le meurtrier lance des clins d'œil aux spectateurs, comme si nous étions dans son camp) ont fait à ces gens. Ça vous révolte ? C'est de votre faute. Lors de la présentation du film au festival de Cannes, le film a eu son effet : à la fin de la projection, la salle a clairement été divisée en deux groupes : d'un côté, ceux qui sont contents et qui applaudissent; de l'autre, ceux qui ont détesté et qui huent. Doit-on alors répéter que les œuvres majeures sont souvent celles qui ne font pas l'unanimité ?

FUNNY GAMES : LE REMAKE US

Rien que le fait de voir Naomi Watts se perdre dans un film de Michael Haneke a quelque chose de délectable parce qu'on imagine déjà les scènes ardues qu'elle va devoir jouer. Mais il est intéressant de savoir comment le cinéaste va réussir à faire la pilule de situations insoutenables dans la version d'origine et s'il va reprendre le film d'origine plan par plan ou alors prendre le choix d'une alternative comme Takashi Shimizu avait fait pour son remake de The Grudge. A première vue, ce n'est pas le genre de la maison. Haneke devrait profiter de cette incursion chez l'oncle Sam pour autopsier comme il l'a excellemment fait sur Caché les névroses du pays dans lequel il tourne. Et pour ce qui est du spectaculaire, très en vogue dans le cinéma US, faudra repasser : "Je trouve les films de Tarantino et de John Woo un peu irresponsables. C’est la façon américaine de penser parce que vous ne pouvez pas parler avec Tarantino sur ce sujet. Il vous prendra pour un idiot. Il ne comprendrait pas. Tous les deux sont néanmoins de très grands maîtres dans leur métier. J’ai lu une interview de John Woo où il disait être un grand fan de Fred Astaire et que de fait, il faisait à la violence ce qu’Astaire faisait avec ses jambes. Je pense que lorsqu’il assène ce genre de remarques, il n’est même pas cynique. Ces cinéastes prennent le cinéma pour un support immatériel. Ça ne parle pas de la réalité donc c’est un moyen de faire ce qu’on veut. Si on a cette position, on ne peut pas discuter. Cela équivaut à une discussion entre un croyant et un non-croyant." Amen.

MINI-INTERVIEW : MICHAEL HANEKE
Si Funny Games est devenu un film culte chez les amateurs de films d'horreur, c'est le résultat d'un amalgame pernicieux qui confirme que les spectateurs actuels se bornent à des lectures superficielles.

Dans l’interview disponible en bonus sur le dvd de Funny Games, vous incitez les gens à arrêter le film si c’est trop dur émotionnellement.
Michael Haneke: C’est en fait ce que dit le tueur dans le film : "vous avez eu assez de violence ou vous voulez continuer ?". Les gens étaient fâchés parce qu’ils étaient presque obligés de voir et d’endurer la souffrance.

Je pense plutôt que personne ne vous a pardonné le coup de la télécommande.
(il rit) A Cannes, lorsque le film a été présenté, ça m’a beaucoup plu parce que quand la femme tire sur le tueur, il y a eu des bravos dans la salle. Les gens ont vraiment applaudi. La scène suivante, quand il fait le rembobinage, il y a eu un silence absolu parce qu’ils se sentaient rattrapés par le calvaire. Je suis arrivé à les faire applaudir à un meurtre. C’est précisément ce que je voulais montrer à travers le tueur : je peux vous emmener où je veux, vous êtes toujours mes victimes. Pas de moi en tant que personne, bien sûr, mais du cinéma. Le public voulait occulter cette partie désagréable. Il réclame des bons sentiments mais ne veut pas se rendre compte jusqu’où l’engrenage peut aller. A travers mes films, j’essaye de nourrir la méfiance auprès des médias.

Funny Games peut être vu comme le nouveau Salo...
C’est l’une de mes références et incontestablement l’un des films qui m’a le plus marqué. Je me souviens bien du jour où je l’ai vu. C’était à Munich. Le film était annoncé comme quoi il allait être censuré. Il était diffusé dans sa version originale et c’était un scandale dans la presse. Le soir, tout le monde est entré dans une grande salle de 800 places. C’était presque plein au début. Une demi-heure plus tard, la moitié de la salle est partie. Après une heure trente, il y avait trente personnes. A la fin du film, je pense qu’on était cinq ou six. Après avoir vu le film, j’étais choqué. Pendant deux semaines, j’étais malade. Ça m’a bouleversé. Et c’est à partir de là que j’ai compris ce qu’était vraiment la violence, la souffrance physique et mentale. Naturellement, cela m’a donné envie de provoquer cette même décharge. J’ai le DVD de Salo chez moi, ça doit faire un an que je l’ai acheté, je n’ai pas osé le revoir.


Dans l’interview sur Funny Games, vous dîtes que le tournage était spécial parce que décontracté, aux antipodes de ce que l'on pourrait croire. Vous aviez fait un making-of à l’époque ou pas du tout ?
Non. C’est différent si on est entre gens qui travaillent ou l’équipe avec une personne externe. Même si la personne est toujours là, même si on s’habitue à elle, on est quand même conscient de sa présence. J’ai rien contre le fait de filmer ce que l'on fait lorsque l’on tourne dans la rue par exemple. Néanmoins, si on a des scènes de grande intimité ou difficiles pour les acteurs, je n’aime pas trop parce que je pense que ça peut attirer l’attention de l’acteur. Si par exemple je fais un film avec des scènes sexuelles, je n’aurai jamais des gens sur le plateau parce que ça devient moins intime, moins privé. De manière générale, je pense que c’est intéressant d’avoir un making-of mais ce n’est pas mon premier intérêt. Cela étant, j’apprécie d’en regarder. J’ai vu récemment un making-of très long sur… (long silence) L’armée des douze singes, de Terry Gilliam. Ça dure deux heures et Gilliam est désespéré d’un bout à l’autre.

Le fait qu’on retrouve les acteurs Ulrich Mûhe qui joue le père et Arno Frisch, le fils dans Benny’s Video dans Funny Games dans un schéma inversé, c’était volontaire ou innocent ?
En fait, c’est vraiment une coïncidence parce que j’ai souvent travaillé avec Ulrich, dans ces deux-là et aussi Le Château, un téléfilm. J’adore cet acteur donc chaque rôle qui était intéressant lui était réservé. Et en cherchant pour le rôle du tueur pour Funny games, j’ai fixé un casting. Mais Arno, je le connaissais. Ce n’est pas un acteur, c’est le fils d’une famille que je connais par relation. Il s’est avéré idéal pour le rôle. Ce n’était pas un clin d’œil volontaire parce que ce n’était pas le but. Je me suis bien entendu rendu compte sur le moment des correspondances que cela pouvait provoquer. Mais si j’avais trouvé un meilleur acteur, j’aurais pris l’acteur. C’est sûr que sa présence donne un certain surplus ironique à Funny Games.


Le fait que Funny Games devienne un film culte, considéré comme un film d’horreur et un summum d’angoisse, ne vous effraie pas ? Est-ce que vous ne vous dîtes que le film vous échappe à ce moment ?
Absolument. J’ai souvent vu ce phénomène dans les pays anglophones. En Dvd, Funny Games est devenu un film culte. Je me rappelle que je disais pendant le tournage que si le film devient un succès, il ne peut le devenir qu’en raison d’un malentendu. C’est un peu le même problème que Kubrick a eu avec Orange Mécanique. Il était horrifié à l’idée de savoir que les spectateurs aient vu un film fort et complaisant. Je ne sais pas si c’est vrai mais j’ai lu dans un magazine qu’il avait pensé à retenir le film à cause de cette réception. Où est l’alternative si vous voulez faire un film sur ce thème ? Vous n’avez pas beaucoup le choix. Il y a toujours des possibilités pour que chacun d’entre nous comprenne le film à sa manière. Tout le monde sait que la violence n’a rien d’agréable, mais c’est différent de le savoir et de le sentir. Quand on se décide à le faire sentir, ça change la situation. Malgré le fait que ce soit sanglant et brutal, certains films très violents peuvent être consommables. En revanche, ce n’est pas si facile d’arriver à ne plus la rendre consommable. Consommable dans le sens "avoir du plaisir à voir ça". Avec Funny Games, je voulais parler de la violence sérieusement. C’est inévitable qu’il y ait des malentendus. C’est comme à l’époque quand j’étais enfant, on allait dans le train fantôme même si on savait pertinemment qu’on avait peur. C’était pour montrer qu’on était courageux. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes de 15-16 ans disent "tu as vu Funny Games ?" pour impressionner.

Propos recueillis par Romain Le Vern
Verdict très prochainement dans les salles.
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