Par - publié le 06 novembre 2007 à 16h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h25 - 2 commentaire(s)
Actuellement, Michael Haneke réalise un remake de son terrible Funny Games aux Etats-Unis avec l'actrice Naomi Watts dans le rôle de la mère de famille qui fait tomber le téléphone dans l'eau de la vaisselle et Tim Roth dans celui du mari qui se prend des coups de club de golf dans les jambes. Les deux psychopathes seront incarnés par Michael Pitt, idéal prolongement de son personnage dans Calculs Meurtriers, déclinaison efficace de La corde avec Sandra Bullock mise en scène par Barbet Schroeder, et le jeune Brady Corbet, vu dans Mysterious Skin et la série 24 heures chrono. Sur le territoire américain, le cas de relecture pourrait être intéressant d'autant qu'Haneke est conscient que les producteurs US ne voient qu'en Funny Games un grand film d'horreur poisseux. Ce qu'il n'est pas.



Tout le cinéma de Michael Haneke tourne autour de la représentation de la violence, d'une violence réaliste qui peut surgir à n'importe quel moment, et surtout au moment où l'on s'y attend le moins (la grande scène qui a fait bondir tout ceux qui ont vu Caché, le coup de couteau sur le cheval dans Le temps du Loup, l'agression dans le métro dans Code Inconnu, la mutilation dans La pianiste, le meurtre dans Benny's Video). Le voir tourner un remake de son propre film aux Etats-Unis peut paraître inattendu que voir Jan Svankmajer aux commandes d'une production Besson. D'autant plus inattendu que Michael Haneke a toujours été l'un des premiers à fustiger la violence du cinéma américain : "Les films de Tarantino sont un peu irresponsables. C’est la façon américaine de penser parce que vous ne pouvez pas parler avec Tarantino sur ce sujet. Il vous prendra pour un idiot. Il ne comprendrait pas. Lui et John Woo sont néanmoins de très grands maîtres de leur métier. J’ai lu une interview de John Woo où il disait être un grand fan de Fred Astaire et que de fait, il faisait à la violence ce qu’Astaire faisait avec ses jambes. Je pense que lorsqu’il assène ce genre de remarques, il n’est même pas cynique. Ces cinéastes prennent le cinéma pour un support immatériel. Ça ne parle pas de la réalité donc c’est un moyen de faire ce qu’on veut. Si on a cette position, on ne peut pas discuter. Cela équivaut à une discussion entre un croyant et un non-croyant."



Alors qu'on aurait pu le croire réfractaire au phénomène qui s'apparente à du mercantilisme, Haneke a accepté de réaliser le remake de son propre Funny Games. En réalité, il s’est vu proposé ce projet après l'inattendu succès outre-atlantique de Caché, son film le plus accessible qui va lui aussi aura droit à son remake. Le réalisateur que l'on sait exigeant a accepté à l'unique condition d'avoir le final cut. Ce qu'il a eu. La version qu'il devrait en tirer pourrait bien être impressionnante à la fois intellectuellement et émotionnellement et proposer une réflexion sur la violence aux Etats-Unis: "J’ai vu récemment un reportage qui se passait dans une école en Allemagne. Une fille avait frappé une de ses camarades en la couchant par terre et en lui donnant des coups de pieds dans le visage. Les jeunes qui étaient au tour ont filmé la scène avec leur téléphone portable et criaient "encore une, encore une !" La fille a été torturée devant des gens de son âge. Elle a fini à l’hôpital avec des blessures partout ; et les autres n’ont rien fait, ils l’ont juste photographiée. A la suite du reportage, il y a un psychologue qui était interviewé et qui avouait qu’il ne savait plus quoi faire. C’est apparemment un phénomène complètement neuf, parce que ça se passait dans un lycée bourgeois. C’est difficile à comprendre et à gérer. Il existe même un nouveau sport en Allemagne où des jeunes vont à trois quatre dans un café où il y a une vieille personne. Ils prennent la tasse de café et la lui jettent à la figure. Les autres photographient, s’en vont et diffusent la photo sur Internet comme blague. Les médias ne veulent pas en parler parce qu’ils ne souhaitent pas en faire la publicité."


Pour rappel, dans l'original, tout commence de manière placide : une autoroute, une voiture, un couple avec son enfant, concours de musique classique… Puis d'un coup, la musique classique laisse place au grunge de John Zorn et un générique rouge comme le sang qui recouvre l'écran. Partie de plaisir ? Tout faux : ça va être sanglant, méchant, cruel et glacial. Dans l'original, les deux menaces sont deux adolescents qui pour tromper leur désœuvrement trucident tous les riches dans leurs baraques luxueuses et isolées. Et pas n'importe quels ados : ils sont complètement déshumanisés (aucune compassion), pourvus de gants blancs (on ne laisse pas d'empreintes) et de pseudos évocateurs (Beavis et Butthead) et éprouvent une passion pour tout ce qui tourne autour du sadisme. Du coup, quand on tue quelqu'un, on n'abrège pas ses souffrances, on veut qu'il les endure. Funny Games joue dans le registre de la dénonciation et de la déréalisation de la violence, et souligne (deux fois plutôt qu'une) comment la violence peut être véhiculée par les images, les émissions de télé… Nous avions les prémisses de cette réflexion dans Benny's Video où la perte de repères est due aux rapports troubles que le jeune Benny entretient avec le tube cathodique.



Funny Games est également une analyse de l'inconscience et de la monstruosité. En montrant tout cet étalage de violence, Haneke dénonce le voyeurisme du spectateur. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il est souvent détesté par les fans de film d'horreur : ces fictions ne possèdent aucune échappatoire et se vivent comme des expériences cauchemardesques dans lesquelles on ne tue pas pour le fun et où le sang n'a rien d'un effet de palette : "En Dvd, Funny Games est devenu un film culte aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Je me rappelle que je disais pendant le tournage que si le film devient un succès, il ne peut le devenir qu’en raison d’un malentendu. C’est un peu le même problème que Kubrick a eu avec Orange Mécanique. Il était horrifié à l’idée de savoir que les spectateurs aient vu un film fort et complaisant. Je ne sais pas si c’est vrai mais j’ai lu dans un magazine qu’il avait pensé à retenir le film à cause de cette réception. Où est l’alternative si vous voulez faire un film sur ce thème ? Vous n’avez pas beaucoup le choix. Il y a toujours des possibilités pour que chacun d’entre nous comprenne le film à sa manière. Tout le monde sait que la violence n’a rien d’agréable, mais c’est différent de le savoir et de le sentir. Quand on se décide à le faire sentir, ça change la situation. Malgré le fait que ce soit sanglant et brutal, certains films très violents peuvent être consommables. En revanche, ce n’est pas si facile d’arriver à ne plus la rendre consommable. Consommable dans le sens "avoir du plaisir à voir ça". Avec Funny Games, je voulais parler de la violence sérieusement. C’est inévitable qu’il y ait des malentendus. C’est comme à l’époque quand j’étais enfant, on allait dans le train fantôme même si on savait pertinemment qu’on avait peur. C’était pour montrer qu’on était courageux. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes de 15-16 ans disent "tu as vu Funny Games ?" pour impressionner."



Les producteurs Chris Coen (Halcyon Pictures Ltd) et Hamish McAlpine (Tartan Films), spécialisés dans le cinéma underground US, ont choisi la ville de Greenwich dans le Connecticut pour les scènes d'extérieur. Le tournage devrait débuter cet automne. Rien que le fait de voir Naomi Watts, soutenue dans l'épreuve par Tim Roth, se perdre dans un film de Michael Haneke a quelque chose de délectable parce qu'on imagine déjà les scènes ardues qu'elle va devoir jouer. Sa faculté à allier différents genres de cinéma et à fréquenter les plus grands (Lynch, Jackson...) la place clairement comme l'une des actrices les plus intéressantes de sa génération. Mais il est intéressant de savoir comment le cinéaste va réussir à faire la pilule de situations insoutenables dans la version d'origine et s'il va reprendre le film d'origine plan par plan ou alors prendre le choix d'une alternative comme Takashi Shimizu avait fait pour son remake de The Grudge. A première vue, ce n'est pas le genre de la maison. Haneke devrait profiter de cette incursion chez l'oncle Sam pour autopsier comme il l'a excellemment fait sur Caché les névroses du pays dans lequel il tourne. Et pour ce qui est du spectaculaire, très en vogue dans le cinéma US, faudra assurément repasser.
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