A l'occasion des sorties du Vilain en DVD et en Blu-Ray et de Enter The Void au cinéma, Albert Dupontel revient sur Gaspar Noé : la rencontre, l'expérience Irréversible...

Par - publié le 10 avril 2010 à 17h08 ,
MAJ le 16 juin 2010 à 12h05 - 0 commentaire(s)
A l'occasion des sorties du Vilain en DVD et en Blu-Ray, sa comédie avec Catherine Frot, et de Enter The Void au cinéma, Albert Dupontel revient sur Gaspar Noé : la rencontre, l'expérience Irréversible, les anecdotes, la difficulté de faire un cinéma différent aujourd'hui. Preuve que des films aussi éloignés que Le Vilain et Enter The Void en disent long sur leurs créateurs. ElbisrevérrI WeivretnI.

 

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«Ce que Gaspar a voulu raconter avec Irréversible, ça vaut plus que n'importe quel débat télévisuel à la con.»

ALBERT DUPONTEL


A quand remonte ta rencontre avec Gaspar Noé?

Albert Dupontel : La rencontre avec Gaspar a été faite par Nicolas Boukhrief en 1993. C'était à l'époque de Carne, qu'il tournait comme il pouvait. Au même moment, je cherchais des financements pour Bernie. Toujours fin psychologue, Boukhrief pensait qu'on s'entendrait instantanément. Il avait raison. J'ai été voir Gaspar chez lui, toujours curieux de personnalités nouvelles. Il m'a montré Carne. J'étais sous le choc : comment avec si peu de moyens il avait réussi à taper aussi fort ? Il m'a parlé de Seul contre tous qu'il était en train de préparer et j'ai lu, déjà en 1993, une première version de Enter The Void. De mon côté, j'avais un scénario avec un personnage qui ne s'appelait pas encore Bernie. J'ai réécrit entièrement Bernie et je le lui ai soumis aussi. Donc c'est par cette envie de cinéma commune que nous nous sommes rencontrés. Gaspar affiche une forme de folie, un mélange d'amoralité et d'asocialité mais tout ça n'est qu'une apparence. Le mec est très lucide, très psychologue. Il m'a beaucoup surpris sur le tournage d'Irréversible, à quel point il nous avait choppé. Bernie l'avait beaucoup amusé. On est resté en contact. J'étais passé sur le plateau de Seul contre tous avec Jan Kounen. Un grand souvenir. C'était dans un petit bistrot tard le soir, il tournait ça en amateur, les consommateurs refusaient de se taire pendant qu'il tournait. J'étais très impressionné par sa détermination. C'était la scène au début du film lorsque le taulard dit qu'il a un flingue. J'ai vu son travail dans des conditions minimalistes et j'étais impressionné.

 

 

 

 

 

 

 

 

Par la suite, il y a eu Irréversible... 

Des années plus tard, on se retrouve à New York ensemble. Il devait y rencontrer des gens, moi aussi pour déposer un script. Après, il m'a proposé d'aller voir un film avec Monica Bellucci qui s'appelait Malena. Sur le coup, j'ai pas compris. Darren Aronofsky, le réalisateur de Requiem for a dream, qu'il connaît super bien, nous a rejoints. Cela m'a permis de le rencontrer. J'avais déjà vu Pi et Requiem for a dream et j'adorais son travail. Nous étions trois dans le cinéma. Quand j'ai vu le film, j'avais un peu honte. Voir Malena avec Aronofsky... En sortant, Gaspar m'a dit : «ça serait bien qu'on fasse un film ensemble. Pourquoi pas un porno.». Je lui ai répondu que je pouvais faire tout ce qu'il voulait, sauf des scènes de cul. Ce n'est pas mon truc. J'en suis resté là. Des mois après, j'ai surpris une conversation dans le bureau de production du mec qui devait produire Enfermés dehors. Une conversation où j'entendais un des acteurs dire «pas de scène de nu». Je me suis dit que ça devait être Gaspar qui revenait à la charge avec son projet de porno. Ça n'a pas manqué. Gaspar m'a appelé quelques jours après et m'a dit : «est-ce que t'es partant pour faire un film cet été avec Vincent et Monica?». On était en avril 2001. J'ai accepté, en pensant qu'il délirait. On a toujours besoin de se persuader que l'on va faire des films... Je suis allé à Cannes, on est rentré ensemble en avion avec Jan Kounen, qui était malade pendant tout le trajet. En arrivant à Paris, Gaspar me dit : «on se voit très vite pour le film». Je croyais que c'était un délire jusqu'au jour où on s'est vu avec Monica et Vincent. Un jour, ils sont passés pour les costumes. Quand je demandais à Gaspar pour le scénario, il me répondait : «y en a pas, on improvise et je te dirais ce qu'il faut. En attendant, je veux que tu lises Laborit». Henri Laborit, je ne connaissais pas. Il y a Mon oncle d'Amérique, un film réalisé par Resnais tiré de Eloge de la fuite. Laborit, c'est un chirurgien ayant mis au point des tranquillisants et qui a développé avec le fruit de ses recherches des essais sur le comportement. Il a écrit toute une flopée de bouquins comme Biologie et Structure. Il y exprime très clairement ce que toi-même tu ressens confusément en mélangeant des choses de la chimie pure et des visions du monde extrêmement lucides. J'ai dévoré ça pendant tout l'été 2001. Exemple typique de l'intelligence de Gaspar : j'ai lu, j'ai trouvé ça super et je lui ai demandé comment il connaissait cet auteur. Il m'a répondu qu'il ne l'avait jamais lu mais qu'il savait que ça me plairait. Pour moi, ça résume parfaitement le mec : il a une intuition psychologique phénoménale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quels sont les autres aspects de sa personnalité?

Il a une morbidité presque fascinante. Les ¾ de la conversation reposent sur des sujets morbides qui le fascinent. En même temps, il a une joie de vivre incroyable. Il y a surtout beaucoup de cinéphilie... Pasolini, on est fan ou pas, mais il me l'a fait découvrir. De même que Los Olvidados, de Luis Buñuel, l'ancêtre de La Cité de Dieu. Comme cinéaste, il est partisan de l'abandon : il aime quand les acteurs ne jouent pas. Là-dessus, il n'a pas foncièrement tort. Il est très proche de Pialat. J'adore l'improvisation donc je n'ai aucun problème par rapport à ça. A la fin du tournage, lors de la scène du métro, il m'a conseillé d'improviser. Je ne connaissais pas beaucoup Monica et Vincent, plus Monica que Vincent d'ailleurs. La tournure que prend la conversation est parfaite, dans la retenue de Vincent. Il veut participer mais il ne peut pas. Pour moi, c'est une des scènes les plus réussies d'Irréversible. Ce n'est pas de l'autosatisfaction : il y a vraiment un sentiment de vérité. Une écoute entre nous trois qui reste parfaite. C'est positif et même drôle avant de s'enfoncer dans l'enfer. Parfois, sur le tournage, il sentait que ce qu'il avait programmé s'épuisait et rebondissait automatiquement sur autre chose. Dans le film, lorsque mon personnage est aussi ivre de vengeance que celui joué par Cassel, je lui ai soumis l'idée qu'il fallait que l'un des deux ne soit pas d'accord quitte à ce que je massacre le mannequin avec un extincteur dans la boîte. Il m'a laissé faire. Surtout, Gaspar m'a bluffé au festival de Cannes lorsque, pendant la conférence de presse, en arrivant avec le film le plus provocant de ces dernières années, il s'est mis à citer Ovide. Il a un bagage culturel avec lui. Il sait qu'il vient à Cannes et il ne se comporte pas comme un con.

 

Sur ton travail d'acteur et le fait d'être dirigé, est-ce que si tu n'avais pas réalisé Le Vilain tout en jouant dedans, cela aurait été possible ?
Je pense pas... C'est trop personnel. La chance, c'est de faire quelque chose de personnel qui attire les gens. Bernie est vraiment un encouragement énorme. J'ai fait un truc perso avec trois francs six sous. Les gens y sont allés... ça m'encourage quitte à me planter après avec Le Créateur. La pulsion, c'est le plus beau cinéma. La pulsion que t'as, qui est vraiment sincère...Tout en réussissant à rendre ça comestible. Quand Gaspar vient chercher Vincent, Monica et moi, ce n'est pas un hasard. Il sait qu'il y aura un coup d'œil dessus. Irréversible avec des inconnus n'aurait pas eu le même impact. J'avais assez mal vécu Le Créateur parce que c'est toujours débile de faire des films et qu'ils ne soient pas vus. Je ne ferai plus jamais ça. J'essaye d'éviter cette prétention de me dire «je m'en fous, le film est tellement bien qu'il marquera». C'est comme Le Vilain, il faut que le maximum de gens le voie. Il faut faire de la promotion élégante, et Dieu sait si c'est dur. L'excès inverse, c'est de passer sa vie dans le salon des gens. Le Vilain a bien marché. Mais ça n'a pas été un block-buster. On m'a reproché de choisir Catherine Frot pour élargir mon audience. Ce dont on ne parle pas assez, ce sont les choix audacieux qu'elle prend. Pour la ménagère, Le Vilain reste un objet curieux. Le nom de l'auteur est toujours plus fort que le film. Le nom de Dupontel reste accolé à Bernie. Quand tu vois Les Bronzés 3 qui font 11 millions de spectateurs, c'est uniquement parce que les gens se disent «il paraît que c'est nul mais je vais y aller quand même». L'instinct grégaire de consommation parce que l'équipe du Splendid avait du talent. En l'état, le film reste vraiment pathétique. Le principal, pour moi, ce n'est plus que mon film marche mais que je puisse en faire d'autres. Le Vilain, c'est de la consommation courante. Enfermés Dehors, c'est du cartoon pour les gosses... Mais dans l'esprit des gens, c'est pas ça. Pour revenir à Irréversible, il y a le nom de Gaspar et donc il y a un auditoire. Et il s'en sort magistralement. Même avant que Irréversible naisse, il avait tout compris : en mai, avant même de tourner, on avait fait une réunion de production où il sortait déjà «l'année prochaine, on sera projeté à minuit à Cannes» et le film n'était pas encore fait ! Le scénario tenait sur deux pages et je disais rien. Je les trouvais tous fous, aussi bien Gaspar que Monica et Vincent. Il y avait la projection à minuit, les rumeurs qui n'arrêtaient pas d'enfler... Moi, je ne sais pas faire ça.

 

«J'ai connu ça avec Bernie : tu ne peux empêcher les gens de réduire le film à eux. Mon film, c'était trois coups de pelle et un pseudo-viol.»  

 

C'est-à-dire?

Je ne peux pas flirter avec les strass et les paillettes. Cannes, j'étais à deux doigts de ne pas y aller mais on m'a dit que si je n'y allais pas, c'est comme si je n'assumais pas le film. Gaspar cache mieux son jeu que moi et il a raison. C'est un mec classe et élégant, carrément culte. Il vend bien son propos. Prendre la parole dans une émission de télé et foutre la merde, tout le monde peut le faire. En revanche, ouvrir sa gueule à travers un film, sa focale et ses lumières, ça, c'est du lourd... A partir du moment où t'as la chance de faire des films, tu ne peux pas te plaindre. Si un jour j'en fais plus, j'irai gueuler sur la place publique. Or, j'en fais. On me donne des sous pour en faire. C'est bien plus puissant comme parole... Ce qu'il a voulu raconter avec Irréversible, ça vaut plus que n'importe quel débat télévisuel à la con. Un jour, Burgess s'est plaint à Kubrick sous prétexte qu'il voyait des mecs gueuler sur Orange Mécanique dans un cinéma à New York. Il lui a envoyé une lettre en lui disant qu'il l'avait écrit pour des gens "intelligents". J'ai connu ça avec Bernie : tu ne peux pas empêcher les gens de réduire le film à eux. Mon film, c'était trois coups de pelle et un pseudo-viol. Evidemment que ce n'est pas que ça. Et heureusement, je m'en tire par l'humour... Dans la réalité, chacun voit ce qu'il peut voir. Beaucoup de spectateurs ont retenu le côté scandale. Il y avait de ça mais pas que ça. Je ne peux pas me réfugier dans la tronçonneuse et le sang qui gicle. Gaspar ne pourra pas que  faire des scènes de viol dans des métros.

 

Affiche du film Enter the Void

A Cannes, les premiers spectateurs de Enter The Void étaient presque déçus de ne pas avoir été choqués.
Bien sûr. A commencer par Gaspar d'ailleurs, je lui retourne le compliment... A la sortie du Créateur, il m'a dit que ce n'était pas aussi violent que Bernie. On passe son temps à décevoir les gens. C'est comme les Monty Python : on n'arrêtait pas de leur dire que c'était mieux avant à chaque fois qu'ils faisaient un nouveau film. Quand ils ont fait des films, c'était mieux les sketchs. Quand ils faisaient les sketchs, c'était mieux le théâtre. Et ainsi de suite. Moi, pareil. Quand j'ai fait du théâtre, c'était mieux de faire médecine par rapport à ma famille. Quand j'ai fait des sketchs chez Patrick Sébastien, les mecs avec qui je faisais du théâtre classique trouvaient ça naze. Quand j'ai fait Bernie, c'était moins bien que les sketchs. Quand j'ai fait Le créateur, c'était moins bien que Bernie. Quand j'ai fait Enfermés dehors, c'était moins bien que le reste. Tu passes ton temps à décevoir les gens, surtout quand tu laisses un souvenir marquant. C'est le cas d'Irréversible ou de Bernie. Tu ne peux pas lutter contre ce souvenir, tu seras toujours en-dessous. Le vilain est mieux fait que Bernie pourtant. Mais c'est dur de lutter contre un film fort. Quand Gaspar veut surpasser Irréversible, c'est presque impossible. Après Le créateur, j'étais un peu mégalo. Je me souviens d'une conversation avec Gaspar à Manhattan en pleine nuit où il me disait : «laisse tomber tes rêves aux Etats-Unis, tu vas te faire chier avec des mecs qui vont t'emmerder». Il avait complètement raison. J'étais tellement déçu par Le créateur que je voulais me tirer. Finalement, je suis revenu avec Enfermés dehors plus tard. Pour revenir à Irréversible, à la fin du festival de Cannes, on prend l'avion. Gaspar me sort : «c'était pas mal». Juste ça... Il n'était pas victime du délire autour d'Irréversible. D'une expérience pareille, tu peux ressortir avec la tête comme un melon. Lui, il avait pleinement conscience qu'au fond, tout ça n'était qu'un jeu.

 

Propos recueillis par Romain Le Vern


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