Monica Bellucci, Vincent Cassel, Thomas Bangalter, Todd Solondz, Nicolas Winding Refn... sur le cinéma de Gaspar Noé.

Par - publié le 13 avril 2010 à 18h20 ,
MAJ le 16 avril 2010 à 17h57 - 0 commentaire(s)

AVEC «ENTER THE VOID», GASPAR NOE REALISE LE FANTASME DE SA VIE : UN «2010, L’ODYSSÉE DU SEXE». NOUS AVONS QUESTIONNÉ DES ARTISTES ET DES JOURNALISTES AFIN DE DEFINIR SON CINEMA.

 

MONICA BELLUCCI, actrice dans Irréversible

 

«Où que j'aille dans le monde, à chaque fois que je donne une interview, on me parle d'Irréversible. C'est incroyable comme ce film a marqué les esprits, plus encore que ce que je pensais. Comme moi, Vincent reçoit beaucoup de propositions de l'étranger. Tous les deux, on a accès à cette popularité grâce à Irréversible. Gaspar Noé représente tout ce que j'aime au cinéma et possède une liberté morale indispensable qui fait qu'il n'a peur de rien. Pendant le tournage d'Irréversible, Vincent et moi étions totalement protégés par sa folie.»

 

VINCENT CASSEL, acteur dans Irréversible

 

«Travailler avec Gaspar a été une expérience incroyable. J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour lui. Irréversible est un de ces films dont je suis très fier. Le fait de jouer dans des films comme ça, ce n'est pas un calcul pour aller dans un sens ou dans l'autre, c'est vraiment lié à mes goûts. Je suis foncièrement attiré par ce genre de films même si j'ai encore un peu de mal à définir ce qu'est ce «genre de films». Cela prend beaucoup de temps pour faire un film. Et puis, après, il faut le promouvoir, en parler. Si tu n'es pas en accord et si tu ne te reconnais pas dans le film, ça devient un peu douloureux.»

 

 

THOMAS BANGALTER, compositeur sur Irréversible


«J'aime beaucoup réaliser des score mais il faut absolument que le projet soit stimulant. Autrement, c'est impossible. Il faut aussi que l'expression musicale soit au service du film. Pour Irréversible, qui marque ma première collaboration avec Gaspar avant Enter the void, j'ai procédé de manière différente. J'ai vu le film avant. Et c'est ensuite que j'ai composé les morceaux en cherchant à coller au résultat. Le son lancinant et inquiétant que l'on entend lorsque Cassel et Dupontel cherchent le violeur dans la boîte m'a été imposé par Gaspar qui voulait que j'utilise ce bruit d'oscillation. C'est le genre de petite manipulation qu'il aime.»

 

TODD SOLONDZ, réalisateur de Happiness et Life during Wartime

 

«Gaspar est quelqu'un de très doué. Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans à l'occasion de la sortie de Seul contre tous. Au même moment, je sortais Happiness. En découvrant son film, je me suis rendu compte à quel point il était courageux et à quel point, de mon côté, j'étais moins frontal, plus «délicat». Parfois, il s'aventure dans des zones vraiment dérangeantes qui, moi-même, me font peur. Dans Seul contre tous, j'étais marqué par la manière dont il filmait les visages, un peu comme dans les films muets des années 20. J'ai très envie de voir Enter The Void parce qu'il possède une capacité à surprendre à chaque plan. Sa copine, Lucile Hadzihalilovic, est aussi talentueuse que lui. J'avais adoré Innocence, que je trouve pour le coup à l'extrême opposé du cinéma de Gaspar.»

 

NICOLAS WINDING REFN, réalisateur de Pusher et Le guerrier silencieux, Valhalla Rising.


«Gaspar Noé est le meilleur cinéaste français. Irréversible reste un film unique, totalement unique... Il représente l'exact opposé de ce qui me désole aujourd'hui au cinéma : l'absence de courage et de prise de risque. Les jeunes cinéastes n'osent plus rivaliser avec David Lynch, John Waters ou Alejandro Jodorowsky. Ces mecs-là ont transgressé des tabous dans les années 70. Aujourd'hui, cette subversion et cette sous-culture ont été récupérées voire assimilées. Comment réussir à proposer un choc comme Eraserhead ? Là où je suis optimiste, c'est que des gars comme Gaspar continuent d'expérimenter en ce sens. Dieu merci, il existe !»

 

NICOLAS BOUKHRIEF, réalisateur de Gardiens de l'ordre

 

«La première fois que j'ai rencontré Gaspar Noé, ce devait être en 1985, au cours d'une nuit du court-métrage organisée dans un cinéma des Champs Elysées. On y projetait parmi d'autres que j'ai oubliés, Tintarella di Luna, dont je me souviens encore, comme on se souvient des premiers films muets de notre enfance. Scope, Noir et blanc. Village perdu au coeur d'un volcan. Nuit. Maquette minutieusement éclairée. Meurtre et sexualité, déjà... Le film était différent, fiévreux et inspiré. Et son auteur aussi ! Suivirent Carne, Seul contre tous, ses programmes courts pour l'Oeil du Cyclone ou le Journal du hard de Canal, Irréversible.... Autant de preuves de son talent implacable et de son goût unique pour la distorsion et, évidemment, le mélodrame. Car derrière son regard coquin et son sens aigu de la provocation, Gaspar Noé est avant tout me semble-t-il un grand sentimental. C'est pourquoi ses films sont si prenants et perturbants. Si émotionnels, surtout. Ils remettent du coup le cinéma au coeur des débats, comme c'était si souvent le cas dans les années 70. Les pour, les contre. Les passionnés, les agressifs. Jamais les tièdes. Je me réjouis aujourd'hui de voir Enter The Void, plus que tout autre film "français" (tournée au japon, avec un casting international, par un auteur d'origine Argentine, d'après le livre des morts Tibétains...). Parce que je sais, forcément, que je ne sortirai pas de la salle comme j'y suis entré. Aujourd'hui, cette sensation est rare.»

 

DOUGLAS BUCK, réalisateur de Family Portraits et de Sisters

 

«Je l'ai rencontré en 1997 ou 1998, au festival de Cannes. J'étais avec mes amis Deborah Twiss et Todd Morris qui ont réalisé le film A Gun for Jennifer, un film de vengeance ultra-féministe. Deborah m'a dit qu'il y avait un film passionnant diffusé le soir même. C'était Seul Contre tous, réalisé par un cinéaste qui paraît-il aimait bien mon court métrage Cutting Moments. J'ai été le voir et j'ai été ébloui par un tel brio. Je ne connaissais rien du sujet, je ne savais rien de Gaspar Noé. Je l'ai contacté pour qu'on se rencontre parce que l'envie était mutuelle. C'est ainsi que j'ai également rencontré Lucile Hadzihalilovic dont je connaissais La bouche de Jean-Pierre. J'ai découvert par la suite Innocence que j'aime autant que Seul contre tous, même si le registre est différent, et Irréversible que j'aime moins, même si visuellement cela reste impressionnant. Je suis impatient de découvrir Enter The Void

 

convoyeurdupontelALBERT DUPONTEL, acteur dans Irréversible et réalisateur du Vilain

 

"Gaspar a une morbidité presque fascinante. Les ¾ de la conversation reposent sur des sujets morbides qui le fascinent. En même temps, il a une joie de vivre incroyable. Il y a surtout beaucoup de cinéphilie... Pasolini, on est fan ou pas, mais il me l'a fait découvrir. De même que Los Olvidados, de Luis Buñuel, l'ancêtre de La Cité de Dieu. Comme cinéaste, il est partisan de l'abandon : il aime quand les acteurs ne jouent pas. Là-dessus, il n'a pas foncièrement tort. Il est très proche de Pialat. J'adore l'improvisation donc je n'ai aucun problème par rapport à ça. A la fin du tournage, lors de la scène du métro, il m'a conseillé d'improviser. Je ne connaissais pas beaucoup Monica et Vincent, plus Monica que Vincent d'ailleurs. La tournure que prend la conversation est parfaite, dans la retenue de Vincent. Il veut participer mais il ne peut pas. Pour moi, c'est une des scènes les plus réussies d'Irréversible. Ce n'est pas de l'autosatisfaction : il y a vraiment un sentiment de vérité. Une écoute entre nous trois qui reste parfaite. C'est positif et même drôle avant de s'enfoncer dans l'enfer. Parfois, sur le tournage, il sentait que ce qu'il avait programmé s'épuisait et rebondissait automatiquement sur autre chose. Surtout, Gaspar m'a bluffé au festival de Cannes lorsque, pendant la conférence de presse, en arrivant avec le film le plus provocant de ces dernières années, il s'est mis à citer Ovide. Il a un bagage culturel avec lui. Il sait qu'il vient à Cannes et ne se comporte pas comme un con."

 

AMAT ESCALANTE, réalisateur de Los Bastardos


«Pour les cinéastes de l'extrême, Gaspar Noé est la preuve qu'il est possible de continuer à faire des films allant à l'encontre de la bien-pensance. Pour le générique de Los Bastardos, on voulait une typographie tranchante et rouge. La première inspiration, c'est Orange Mécanique. Je n'ai pas vu beaucoup de films de Jean-Luc Godard mais je crois savoir que c'est l'un des premiers à l'avoir utilisé. Gaspar est celui qui l'a "popularisée". Pour les effets spéciaux, je me suis mis en relation avec Mac Guff, qui avait assuré ceux de Irréversible. J'avais pensé à eux à cause de la scène où le mec se fait exploser le visage dans la boîte au début d'Irréversible. Je désirais le même impact.»

 

FABRICE DU WELZ, réalisateur de Calvaire et de Vinyan

 

«Je n'ai jamais caché mon admiration pour le cinéma de Gaspar Noé. C'est un cinéaste unique et précieux. Un exemple de détermination, de patience et d'exigence. Une caméra entre les mains, Noé filme et danse sur un volcan.  Ses films sont fulgurants, quoiqu'on en pense et son empreinte est brûlante. Gaspar est un cinéaste absolument moderne.»

 

BENOIT DEBIE, chef-opérateur sur Irréversible et Enter The Void.


«Irréversible  a littéralement lancé ma carrière au cinéma. Sur le tournage, Gaspar voulait être libre avec sa caméra, la bouger comme il le désirait. Il m'avait demandé de ne pas éclairer avec les projecteurs professionnels, donc on a dû s'adapter. Ce qui est amusant en y repensant, c'est que Gaspar m'a demandé de faire sur Irréversible  un travail que je maîtrisais bien. J'ai toujours aimé les lumières naturalistes que l'on retravaille pour les rendre plus vivantes. C'est sans doute Gaspar qui a mis le doigt sur quelque chose que je maîtrisais mais dont je ne m'étais pas rendu compte. Cela m'a permis d'avancer.»

 

BRUNO FORZANI ET HELENE CATTET, réalisateurs de Amer

 

«On a vu Seul contre tous peu de temps après s'être rencontrés... et c'est un film qui nous a unis en nous donnant une grosse claque ! La radicalité de Gaspar Noé, son jusqu'auboutisme, son côté DIY, ses films qui polarisent totalement le public nous ont impressionnés et ont renforcé notre envie d'essayer de faire des films. Techniquement, ce qui nous a le plus marqué (et influencé) c'est la rigueur de ses cadrages en scope (surtout les cadres fixes de « Seul contre tous »), l'utilisation du 16mm scope, la typographie Impact gigantesque. On aime sa manière d'expérimenter dans le cadre d'une fiction et son jeu avec certains codes du cinéma de genre : il récupère tout l'aspect subversif de ce cinéma et en fait quelque chose de cohérent et intelligent qui va au-delà de l'exploitation.»

 


JOYCE A. NASHAWATI, réalisatrice de La Morsure.

 

«Quand je suivais des études de cinéma dans un campus en Angleterre, à la toute fin des années 90, je travaillais au ciné-club de l'université pour gagner des sous. C'était luxueux, nous avions une vraie salle et des copies ! Je visionnais les films avec d'autres étudiants et nous faisions des petits programmes photocopiés qu'on distribuait à l'entrée. Je me souviens qu'on avait ainsi découvert et programmé Crash, Gemini ou Starship Troopers. Dans ce contexte pastoral de campus anglais, entre les écureuils et les profs d'anthropologie, Seul contre tous est arrivé comme une bombe urbaine ! Il m'a surtout réconcilié avec l'idée que je me faisais d'un certain type de cinéma français  «  civilisé » : anti-visuel, conservateur, soumis à la loi de la psychologie, la dictature du verbe et le culte d'un naturalisme fade et faussement modeste. Le boucher-pensant est le héros d'une France Saucisson terrorisée qui rayonne de nouveau aujourd'hui. J'avais adoré l'affiche, le générique, les inserts qui jouaient avec les codes de la propagande de manière super décomplexée. Je me souviens de plans très tranchés, où on ne voit pas le haut de la tête des personnages. On ne voit pas leurs yeux ! Ils devenaient comme de la viande animée, en combat permanent les uns avec les autres pour leur survie dans la jungle sociale. Seul contre tous est un film matérialiste et charnel, d'un nihilisme très romantique, très tendre, tout en se dégageant de cette sentimentalité par la distanciation de l'humour. Les films de Gaspar oscillent toujours entre la sentimentalité la plus émue envers l'être humain et l'humour corrosif « bête et méchant » qui le mettent face à ses abjections. 

Chez Gaspar on sent toujours un positionnement face au « système cinéma ». C'est inscrit dans sa méthode même de fabrication des films, leur économie mais aussi dans leur thématique : je fais un film seul-contre-le-système, je fais un film pute-du-système, je fais un film hold-up-du système, etc...Ce qui me plaît le plus dans son travail, c'est cette filiation joyeuse avec le « cinéma des attractions » qui rappelle que la machine cinéma est une ode aux pouvoirs du faux, comme le dit si bien le magicien de Zardoz, le Orson Welles de F for Fake ou le machiniste de Tintarella di Luna. Gaspar est un cinéaste, ce qui est finalement plutôt rare, au sens le plus strict, le plus maniaque et mégalo du terme. C'est avec le son et l'image qu'il communique une vision du monde, tout en essayant de renouveler le langage cinématographique. C'est un cinéaste contemporain, car il me donne toujours l'impression de rechercher le neuf, le jamais vu, tout en distillant l'air du temps le plus actuel. 
Enter the void c'est tout ça à la fois. Et pour contredire certaines critiques hallucinantes que j'ai lues récemment le concernant, je trouve que ce film pose un regard sur la vie qui est redoutablement précis. Totalement amoral, il consisterait à dire, selon moi, que la vie est superficielle en profondeur. Qu'il n'y a rien derrière le voile chatoyant des images, à part la vie elle-même, dans toute sa terreur et sa pitié, dans toute sa joie créatrice ! Ce néant terrible et plein que certains spectateurs ont pris pour un vide « idiot » est la chose la plus difficile à percevoir et assumer concernant la vie. Vraiment !»

 

LES ESPRITS CRITIQUES

 

CHRISTOPHE LEMAIRE, Journaliste, acteur, biographe, danseur, peintre, zoophile, pornocrate, imitateur de Galabru, doublure, DJ...

 

«Via la plume de mon camarade François Cognard (devenu depuis producteur du film Amer), nous défendions il y a près de 25 ans les premiers courts métrages (Tintarella Di Luna, Pulpe Amère) de Gaspar Noé dans la revue Starfix. Car en 1985, bien avant de devenir un cinéaste réputé et frondeur, Gaspar faisait déjà preuve d'un esthétisme hors norme dans sa façon de filmer, histoire de mieux appréhender le monde et ses fantasmes morbides. Surtout en regard de 98% des courts métrages post Nouvelle Vague totalement abscons qui sortaient alors de l'HIDEC (devenu depuis la FEMIS), trop influencés qu'ils étaient par un cinéma trop terre à terre inspiré par les films Nouvelle Vague qui, eux, ont réussis l'exploit de redéfinir le sens du mot « ennui ». Gaspar s'est donc créé un univers totalement reconnaissable via des films extrêmement provocateurs, certes, mais qui reflètent avec hargne, mélancolie et nihilisme les sautes d'humeur, les tares, les travers et les doutes d'une société de plus en plus pourrissante, de plus en plus douteuse, de plus en plus dégueulasse. En slalomant avec le sexe, l'agressivité et la violence de façon réaliste et outrancière (mais aussi subtile et fine, quoiqu'on en dise), Gaspar agit à la fois comme un « petit malin » (il vend ses films façon Roger Corman en insistant, par exemple, sur le viol de Monica Belluci dans Irréversible ou les semblants de pédophilie ambiante dans Carne) tout en essayant, en « deuxième couche », de se libérer lui même d'angoisses existentielles commune à chaque être humain de cette maudite planète. Comme la vie difficile (le métro aux heures de pointe, la guerre, tout ça...) , le sexe sans âme (« un trou c'est un trou, une bite n'a pas de complexe » disais je ne sais plus quel taré) , les tabassages gratuits (Orange mécanique, ça y est : on y est ! et la mort en fin de parcours, histoire de nous libérer de toute cette merde pour l'éternité. Et Gaspar de transposer tout ça sur l'écran avec un aplomb que Rohmer, Truffaut ou Godard n'auraient jamais oser imaginer dans leurs cauchemars les plus douteux. Si la vision des films du « cinglé argentin » pourrait laisser penser que l'homme est, dans la vie, quelqu'un de glauque ou d'infréquentable, il n'en est pourtant rien.

Pour avoir fait de la figuration pendant deux nuits de folie sur le tournage d'Irréversible, j'ai pu découvrir, sur le terrain, un metteur en scène excité, exigeant, rigolard et jovial, fignolant ses plans séquences avec la méticulosité d'un horloger suisse et sautillant de bonheur entre les prises pour aller taquiner acteurs et les figurants. C'était pour une scène de fiesta dans un appartement du côté Boulogne. L'alcool coulait réellement à flot et Gaspar ne tenait à crier «moteur» que lorsque tout le monde était un peu fait. Voire totalement bourré. Sauf Bellucci, Dupontel et Cassel qui devaient quand même aligner un minimum de textes. Avec ce film, Gaspar a gagné une consécration mondiale de cinéaste culte amplement méritée. Y compris auprès de réalisateurs et chanteurs provocs comme Asia Argento ou Marilyn Manson qui semblent se reconnaître corps et âme dans son cinéma expiatoire des « âmes en fureur ». Même un metteur en scène nettement plus calme et posé qu'Alain Cavalier (y compris dans sa version intégrale de Thérèse qui ne se donc fait pas partouzer comme l'a laissé croire une rumeur folle inventée à l'instant !) admire le travail de Noé. Avec sa dernière pelloche psychotronique, Enter The Void, l'oeuvre de sa vie dont il me parlait déjà il y a une quinzaine d'années avec des trémolos dans la gorge, Gaspar signe un des meilleurs films de l'histoire du cinéma gaulois. Jean Renoir, Max Pécas, Julien Duvivier et Marc Dorcel confondus. Avec une certaine justesse (puisqu'inspiré à la fois par le livre des morts tibétains et par des gens lambdas ayant réellement vécus une « Near Death Experience »), Enter The Void montre ce qu'il pourrait se passer dans la tête d'un homme en train de mourir. Juste ça ! Gaspar y prouve une fois de plus qu'il est un des meilleurs filmeurs d'aujourd'hui via un sens inné des cadres, des mouvements de caméra et des effets spéciaux numériques qui n'appartiennent qu'à lui et à lui seul. Quant à savoir pourquoi Enter The Void s'est fait toiser avec autant d'indifférence au dernier festival de Cannes, cela reste, pour moi, un des grands mystères cinéphiliques de ce début de millénaire. Car Gaspar Noé, après avoir approché d'au plus près les bas fonds de l'âme humaine avec ses précédents films, nous montre maintenant ce qu'est la mort. Car -qui sait ? - elle peut être , comme dans Enter The Void, longue, grotesque et psychédélique. Voire même - fait exceptionnel dans le cinéma de Noé - pleine d' un étrange espoir...»

 

philipper_rouyerPHILIPPE ROUYER, Critique (Positif, Le Cercle, Première)

"Je n'oublierai jamais le choc éprouvé à la première vision de Carne. C'était en février 1991, alors que je sélectionnais pour la Semaine de la Critique du festival de Cannes. Dès les premières images, j'ai compris que nous étions face à un grand cinéaste et que ce serait la fierté de notre section que de le présenter sur la Croisette. Près de vingt ans plus tard, je retrouve toujours dans ces quarante minutes de Carne ce qui donne son prix au cinéma de Gaspar Noé : un imaginaire flamboyant qui sublime le quotidien en une odyssée du sang, du sexe et de la mort sur toute la largeur de l'écran scope. Dans les trois longs métrages qui ont suivi, Noé n'a jamais cessé de raconter la même déchirante histoire, celle d'êtres ordinaires qui perdent tout en quelques secondes. Chaque fois, l'émotion est décuplée par l'inventivité d'une mise en scène qui prend tous les risques pour faire éprouver des sensations au spectateur : le flot verbal ininterrompu de la voix off du boucher de Seul contre tous, les plans séquences implacables d'Irréversible qui rappellent que le temps perdu ne sera jamais retrouvé. Et aujourd'hui la combinaison des effets visuels, des éclairages de Tokyo et de la musique de Thomas Bangalter qui font d'Enter the Void le plus grand trip hallucinatoire de l'histoire du cinéma."
 

SEUL CONTRE TOUS...

 

OLIVIER DE BRUYN, Journaliste (Rue 89, Femmes)

 

 "Dans Carne et Seul contre tous, Noé était allé à la limite de l'abjection en tentant de retranscrire l'univers intérieur d'un beauf redoutable. Il rappelait ainsi, avec un brio singulier, que le cinéma était inspiré d'explorer des zones ambiguës (sauvagerie, destruction), en général pudiquement laissées dans l'ombre. Problème : dans Irréversible, ce film autosatisfait du scandale qu'il cherche à déclencher, l'abjection est là mais elle ne sert qu'elle-même. On y voit une fille violée, des tronches réduites en bouillie, le tout mis en scène avec une sorte de réalisme cauchemardesque très efficace dans son genre. Et tout ça pour quoi ? Pour illustrer une théorie débile sur la prémonition et le rôle du méchant destin. Grosso modo : si tu as envie de sodomiser ta nana avant d'aller dans une soirée, des choses graves pourraient survenir. Niveau métaphysique, Noé flirte avec le néant. Et le surmoi Kubrick qui hante Irréversible  n'y change rien, bien au contraire. Au final, Gaspar filme des trucs abominables histoire de choquer (ce qui, en soi, n'a aucun intérêt) mais semble incapable de se sortir des dilemmes binaires : l'amour ou la haine ? La vie ou la mort ? Bref, le noir et le blanc ? Désolé, mais on peut préférer les autres couleurs du prisme." (Première, 2001)

 

Merci à Christophe Lemaire, Philippe Rouyer, Olivier de Bruyn, Dan Brady et Stéphanie Lamome.

 

Propos recueillis par Romain Le Vern.


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