En direct de Gérardmer # 1 : M. Night Shyamalan donne envie de croire au diable (Devil); Ho-Cheung Pang ranime le catégorie III social (Dream Home) ; le remake de [Rec] 2 n'en est pas un (En Quarantaine 2) ; un jeune cinéaste sur les traces de Peter Weir au Maroc (Mirages); les cannibales se nourrissent des séries télé (Ne nous jugez pas) ; Philip Ridley revient des limbes (Heartless).

Première constatation : Dario Argento et son jury (Alexandre Aja, Maurice Barthélémy, Anne Caillon, Fred Cavayé, Nicolas Cazalé, Clovis Cornillac, Lucile Hadzihalilovic, Serge Hazanavicius et Sophie Quinton) vont avoir du fil à retordre au moment des délibérations. Le niveau des films en compétition est très élevé. Le festival a commencé mercredi soir avec la projection en avant-première de Devil, de John E. Dowdle (sortie le 20 avril 2011), produit par M. Night Shyamalan qui, à la manière de Clive Barker, a lancé une trilogie intitulée «Night Chronicles», où ses propres scénarios sont illustrés par de jeunes réalisateurs - en l'occurrence le réalisateur du remake US de [REC.]. Pour faire simple, plusieurs personnes sont enfermées dans un ascenseur, peut-être possédé par le diable. Au début, le doute est entretenu : existe-t-il une présence maléfique ou s'agit-il juste d'une dérive paranoïaque? On retrouve toutes les obsessions mystiques de Shyamalan : la psychologie, les doutes et les réflexions spiritualistes passent avant l'action - de la même façon, les personnages parlent et s'écoutent avant d'agir. En revanche, il manque la virtuosité formelle qui aurait donné plus d'ampleur à cet épisode de «Alfred Hitchcock présente». Si on comprend les motivations (débusquer les anges et les démons dans un univers urbain et anonyme), l'ensemble perd hélas de son intérêt dans le dernier tiers où l'enjeu déjà moralisateur (réunir des coupables dans un lieu clos) débouche sur une conclusion tendancieuse.

Pour moins de sérieux, on recommandera Dream Home, de Ho Cheung Pang, un slasher qui renvoie à l'esprit des catégories III (sexe, sang et politique à Hong Kong), marqués par des classiques comme Ebola Syndrom, de Herman Yau. Un genre dans lequel on voit généralement des atrocités, des crimes, des viols, de l'érotisme, du cannibalisme, du machisme, de la misogynie, de la morale bafouée, du mauvais goût et où chaque film témoigne de l'ambiance qui règne à Hong Kong. Cette fois-ci, on a le pendant féminin de Anthony Wong écrasé par la crise économique mondial, devenu monstre parmi les monstres, qui fomente une vengeance sociale. Malgré les faiblesses d'écriture et des flash-back superfétatoires (pourquoi insister sur la psychologie si c'est pour mieux renier l'empathie?), on préfère retenir l'atmosphère glacée de cette fable aussi jouissive qu'inégale, marquée par une scène exorbitante de meurtre de femme enceinte avec un aspirateur. Il faut le voir pour le croire.
Premier long métrage Marocain présenté au festival de Gérardmer, Mirages, de Talal Selhami, raconte la lutte de cinq personnes (quatre hommes et une femme), en compétition pour décrocher un emploi, abandonnées dans le désert sans savoir comment ni pourquoi. C'est un peu la curiosité exotique de la compétition qui a les défauts de ses qualités : il y a paradoxalement trop de sujets et de pistes qui ne sont pas abouties. Pourtant, sa fragilité et sa modestie contribuent à son charme discret. Après un départ chaotique où la caméra reflète un peu maladroitement le chaos urbain, le film trouve son ton dès lors que les personnages sont paumés dans le désert Marocain, idéalement cinégénique, et que le récit fluctue entre les mirages et les illusions, les rêves et les cauchemars. Si le schéma (les univers mentaux, la quête de soi dans un environnement hostile) demeure classique, Selhami a au moins un immense mérite : chercher son identité dans les conventions du cinéma de genre, entre survival onirique et western social, sans tomber dans le volontarisme ni la séduction geek. Avec plus de moyens, il devrait y parvenir. On ne peut que l'encourager.

Egalement en compétition, Ne nous jugez pas, du mexicain Jorge Michel Grau. Difficile de ne pas penser à travers cette histoire de clan recroquevillé et hanté par la mort à la série Six Feet Under - dont le cinéaste calque la structure dramaturgique, la caractérisation des personnages et l'esprit dérangeant. A la tête d'une famille endeuillée depuis la mort du père, la mère veut gérer ses trois enfants (dont l'un découvre son homosexualité à mi-parcours) et s'accroche à eux pour ne pas rester seule. Les enfants, eux, découvrent le sens des responsabilités et les conséquences de leurs actes. De la même manière que la série d'Alan Ball fonctionnait sur le paradoxe (parler de la mort pour célébrer la vie), le résultat mélange l'humour et le gore avec une toile de fond sociale (comment vit-on et assume-t-on sa différence dans une société qui exclut les marginaux?).
Quelques mots sur des films présentés hors compet. On ne s'étendra pas sur En Quarantaine 2 (baptisé Quarantine : Terminal), a priori fulgurant avec ses zombies dans l'avion, et qui ne ressemble qu'à long nanar télévisuel avec acteurs de troisième zone et toutes ses bonnes idées plombées (ça se déroule à peine une demi-heure dans l'avion). En revanche, on ne saura trop conseiller Heartless, dans la section Inédits Vidéo, qui marque le grand retour au cinéma après plus de dix ans d'absence de Philip Ridley (The Reflecting Skin et Darkly Noon). Pendant une heure, il s'inscrit dans la meilleure tradition du genre, renvoyant à Clive Barker. Le protagoniste transforme la laideur en beauté à travers un appareil photo et recherche la même intensité esthétique que le héros de Midnight Meat Train. Par la suite, une enquête urbaine (se rapprocher de plus en plus de délinquants aux visages monstrueux) plonge dans le cauchemar de Candyman, avec la même détermination à situer un personnage seul dans de grands espaces sinistrés, en béton. Ça, c'est pour l'ambiance. L'histoire est aussi Faustienne que celles de Angel Heart (donner son âme au diable) et de L'échelle de Jacob (évoluer dans un purgatoire de sens et d'intuitions, entre les anges et les démons). Mais Heartless ne se résume pas à un épigone. Son identité, il la doit à Philip Ridley, qui ne s'est pas trompé en choisissant le jeune Jim Sturgess pour traduire la rouille mélancolique d'un post-adolescent mal dans sa peau dont la belle-gueule a été recouverte par une tâche de naissance, le faisant passer du côté des freaks. Cette profondeur nichée derrière les conventions du film de genre n'a jamais été aussi brillante depuis Donnie Darko, de Richard Kelly. Incompréhensible qu'il ne soit pas en compétition.

L'histoire : Enfant, Cheng Lai-sheung pouvait admirer le quartier Victoria de Hong Kong depuis les fenêtres de l'appartement familial. Elle s'est jurée qu'un jour,[…]
L'histoire : Un groupe de personnes coincé dans un ascenseur réalise que le Diable se trouve juste en dessous d'eux...
