A l'occasion de la sortie de Gigola avec Lou Doillon, dressons un état des lieux de la présence des lesbiennes dans le cinéma français ou le lent chemin vers la normalisation.

Par Franck FINANCE-MADUREIRA - publié le 19 janvier 2011 à 10h20 ,
MAJ le 19 janvier 2011 à 10h22 - 0 commentaire(s)

Si depuis 30 ans, on s'accorde sur un réel progrès de la visibilité des homosexuels masculins dans le cinéma français, il est vrai que les femmes qui aiment les femmes n'ont été qu'à de rares exemples les héroïnes de longs métrages. Les lesbiennes sont un peu le parent pauvre des représentations cinématographiques des marges. Revue de détails à l'occasion de la sortie de GigolaGigola de Laure Charpentier
A la vue de Lou Doillon dans le film de Laure Charpentier, de ses cheveux courts, de ses costumes d'homme et de sa grâce androgyne, on se rend compte qu'on n'avait pas vu un tel personnage depuis bien longtemps sur les écrans. Il est vrai que le cinéma français a négligé les personnages de femmes homosexuelles. Le personnage de Gigola fait directement référence aux premières tendances de l'imagerie lesbienne vues au cinéma : les garçonnes des années 20 mais aussi, lors des premières scènes, les « jeunes filles en uniforme » des années 30.
 
La Garçonne , roman de Victor Margueritte qui décrit des personnages de lesbiennes affirmées connaîtra pas moins de trois adaptations cinématographiques en 1923, 1937 et 1957 mais ce personnage restera à tout jamais lié à l'allure de Louise Brooks dans  Loulou  de l'allemand Pabst en 1928. Pour ce qui est des  Jeunes filles en uniforme, ce film sur les ambigüités des relations entre jeunes filles internes et enseignantes de Léontine Sagan est un grand succès de l'année 1931 mais c'est aussi un film allemand ! Il donnera cependant lieu à une série de films français surfant sur les mêmes types de fantasmes (Club de femme, Prison sans barreaux ou Claudine à l'école en 1936-37 et Au royaume des Cieux et Olivia réalisées entre 1949 et 1950).

D'Arletty à Balasko


Arletty marque les années 50 en interprétant la lesbienne Inès dans l'adaptation de  Huis-Clos de Sartre réalisée par Jacqueline Audry, cinéaste féministe qui travaillera beaucoup sur le sujet et qui signera la troisième adaptation de La Garçonne en 1957. L'argument de l'adaptation d'une oeuvre littéraire sera jusqu'au début des années 80 quasiment le seul biais permettant de mettre à l'écran un film dont au moins une intrigue est centrée autour d'un personnage lesbien : La Fille aux yeux d'or  avec Marie Laforêt d'après Balzac en 1961 ou encore La Religieuse de Jacques Rivette d'après Diderot qui fut tout de même interdit aux moins de 18 ans en 1966.
Et enfin, quelques relations allusives mais notables de fascination entre femmes dans Belle de Jour  de Luis Bunuel, La Fiancée du Pirate de Nelly Kaplan et Les Biches (jeu de mots !) de Claude Chabrol précéderont des scènes saphiques moins sincères dans des films érotiques ou pseudo-intellos du début des années 70 (Emmanuelle, Glissements progressifs du plaisir).
La fin des seventies donnera lieu à quelques films undergrounds évoquant clairement le « Paris lesbien » comme Simone Barbès ou la vertu (Marie-Claude Treilhou, 1979) ainsi qu'à des personnages plus troubles et/ou bisexuels à l'image de Romy Schneider dans La Banquière (Francis Girod, 1980). 
Coup de foudre
Si dès le milieu des années 80, on peut parler de visibilité homosexuelle, le cinéma français fera surtout la part belle aux garçons, à quelques exceptions près.
Le cinéma dit d'auteur sera le premier à traiter le sujet dans des films comme Le Jupon Rouge (Geneviève Lefèbvre, 1986) ou encore Coup de foudre (Diane Kurys, 1982) et La Pirate (Jacques Doillon, 1984) avec des degrés divers de réalisations des amours évoquées.
Il faudra attendre 1994 pour parler de normalisation par le biais de films un peu militants et, finalement, assez peu vus, comme Muriel fait le désespoir de ses parents (Philippe Faucon). Mais cette année là, le grand succès, c'est bien sûr le célèbre Gazon Maudit de Josiane Balasko (1994) qui est aussi la seule comédie française sur le sujet. On peut reconnaître à la réalisatrice qui interprète elle-même le rôle de la « butch » Marie-Jo, une vraie audace et une belle réussite dans l'écriture de cette comédie qui met en scène une jeune femme en couple qui largue son mari pour une femme lesbienne de passage. En inscrivant ses personnages dans un milieu moyen et traditionnel (le couple Abril - Chabat), il permet à chacun de s'identifier (dans l'un des trois personnages principaux) et le ressort comique et tragique n'en est que plus fort.  gazon_maudit_3
De Deneuve à Robin


Suivra en 1995, le film de Téchiné Les Voleurs qui offre à Catherine Deneuve son premier rôle de lesbienne affranchie et assumée qui tombe amoureuse d'une jeune femme (Laurence Côte). L'aura de l'actrice et son discours progressiste pendant la promotion du film feront beaucoup pour que les personnages de lesbiennes atteignent au cours des années suivantes la même visibilité que les personnages de gays.
Quelques comédies plutôt réussies feront aussi la part belle aux personnages lesbiens après Gazon Maudit : Pourquoi pas moi ? (2001) de Stéphane Giusti, une comédie sur le coming out avec, dans des rôles de lesbiennes sexy et irrésistibles Julie Gayet, Amira Casar et Alexandra London, ou encore Belle-Maman (1998) de Gabriel Aghion qui met à l'honneur, en intrigue secondaire, la belle histoire d'amour entre Line Renaud, une « gouine assumée » et Stéphane Audran.
Enfin, on ne peut passer à côté du  rôle de lesbienne espiègle et « meilleur pote » de Romain Duris que Cédric Klapish a offert à deux reprises à Cécile de France dans L'Auberge espagnole (2002) et Les Poupées russes (2005) et qui valurent à la jeune comédienne deux César (espoir et second rôle) pour le même rôle ! Cécile de France renouera d'ailleurs avec un personnage homosexuel, au destin plus tragique, dans le film franco-belge qui retrace la vie de Sœur Sourire en 2009. 

Dans un autre style, le polar (à grand succès), mais toujours vers plus de normalisation, on peut notamment évoquer le couple tout à fait intégré formé par Marina Hands et Kristin Scott-Thomas dans Ne le dis à personne de Guillaume Canet (2003).
Ces dernières années, avant la sortie de Gigola et l'événement qu'il représente par rapport à la courte liste de films construits autour de personnages d'homosexuelles, une réalisatrice, Céline Sciamma,  a marqué les esprits. En traitant de la naissance du désir chez les jeunes filles dans le magnifique Naissance des pieuvres sorti en 2007, elle s'est vu décernée un « César personnel » par Jeanne Moreau lors de la cérémonie de 2008 et beaucoup ont vu dans son travail un vrai renouveau du traitement de la thématique lesbienne dans le cinéma français.

Côté projets, débute en mars le tournage d'une comédie sur l'homoparentalité avec Muriel Robin dans le rôle principal, celui d'une lesbienne qui fait équipe avec son beau-frère pour adopter un enfant. Le beauf en question sera interprété par Christian Clavier qui signera là sa première réalisation. Abordera-t-il le sujet avec autant de réussite que son ex-comparse Josiane Balasko ? Réponse avec On ne choisit pas sa famille, sur les écrans fin 2011.
 
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