"Guillaume Canet s'est embarqué avec une telle conviction sur ce film ! J'étais heureux de découvrir en même temps que lui un nouvel aspect de sa personnalité dans ce rôle de Vincent. On a beaucoup parlé avant et pendant le tournage. Il construisait les choses très secrètement. Je me souviens d'une scène qu'on tournait un jour dans un hôtel. Un moment assez bref dans le film, pas très long, entre lui et Géraldine. A un moment, je l'ai observé assis sur son fauteuil entre deux prises, presque absent. Je lui ai demandé ce qui se passait et il m'a répondu 'Je pense à un truc pour le rôle'. J'ai réalisé à quel point il s'était laissé envahir par le malaise du personnage de Vincent. Ça m'a beaucoup impressionné."Nicolas SaadaIl est l’un des acteurs français les plus talentueux de sa génération et n’a de cesse de le démontrer. Hélas, jusqu’alors il semblait prisonnier de rôles d’adulescent, de jeune homme perdu, en quête de maturité. Dès lors, on aurait pu trouver légitime le fait de se demander quand arriverait son premier vrai rôle d’homme, et plus encore quand surviendrait la transformation l’amenant à n’être plus l’acteur d’une génération mais le comédien de tous les rôles. Et puis
Les Liens du sang est arrivé dans son parcours avant qu’
Espion(s) ne lui offre cette composition tant espérée.
Des Liens du sang… Jeune et bellâtre invétéré,
Guillaume Canet est depuis son arrivée devant la caméra, celui qui finit de mûrir à l’écran (
Le Fils unique, Barrucada) et malgré la multiplication de ses apparitions depuis quelques années, ce constat ne cesse de s’affirmer. Utilisé dans des emplois bien spécifiques, cet amateur d’équitation semblait cantonné aux personnages de son âge. Toujours les mêmes et sans autre relief réel que celui que son talent leur apportait. Certes, il y eut
La fidélité mais le jeunisme subversif qu’il incarnait par ailleurs faisait d’abord de lui une idole et ensuite un espoir. Ainsi, loin de ses camarades et collègues, celui-ci dans les premières années de sa carrière s’est peu mis en décalage ou en difficulté vis-à-vis des habituelles compositions qu’on lui demandait.
De
La Plage à
Jeux d'enfants, l’étiquette a ainsi semblé se coller pour l’empêcher de prétendre à d’autres expériences. Evidemment, il y eut des tentatives (
Narco,
les Morsures de l'aube,
La Clef,
Ne le dis à Personne). Mais aucune n’a abouti vraiment. Dès lors, faut-il rappeler que ce qu’il l’a toujours attiré n’est pas réellement le métier d’acteur mais davantage celui d’auteur et de réalisateur. Ainsi, de
Mon idole à
Ne le dis à personne, le natif de Boulogne-Billancourt a expérimenté, fait ses gammes et s’est offert des figures à jouer toutes différentes de ses rôles précédents, à commencer par celui de Philippe Neuville, sombre héritier violeur et impuni.
Depuis quelques années, le comédien a manifestement mûri, il a vieilli et derrière l’artiste et le néo-réalisateur, s’est clairement dessinée une personnalité affirmée, ayant gagné en expérience et en consistance. De fait, la trentaine franchie et au vu d’une filmographie qui s’est densifiée, il semble que
Guillaume Canet se soit éloigné de ses rôles générationnels antérieurs et de ceux de bel éphèbe décadent ou désoeuvré.
L’approche est excessive, il faut en convenir. Mais il n’est pas non plus anodin de remarquer qu’alors on guettait pour notre acteur préféré cette fameuse prestation qui le fasse enfin entrer dans le cercle restreint des acteurs qui dépassent les seules possibilités immédiates de leur être et de leur corps. Et ce premier rôle va survenir avec
les Liens du sang où dans une reconstitution exemplaire des seventies, ce dernier se transforme comme jamais, en campant sous les ordres de Jacques Maillot, le personnage de François. L’envie de rompre initiée avec
Ne le dis à personne se confirme donc et se poursuit avec
Darling et
la Clef. Mais il lui manque encore cette composition, celle qui fait que le cap est passé.
Les Liens du sang sera ce film et va le lui permettre à tel point que ces choix ultérieurs le marqueront. Et sa prestation dans
Espion(s) l’atteste sans conteste.
…à Espion(s)Outre le fait de lui valoir le premier vrai rôle mature de sa carrière, camper Vincent sous les ordres de Nicolas Saada lui a surtout permis de goûter à un personnage fort, plus dur et surtout plus complexe psychologiquement que dans Ensemble c’est tout ou
Joyeux Noël. En effet, si son personnage subit comme dans nombre de ses films les événements, très vite, il s’y adapte et fait montre d’un cynisme et d’un charisme que l’on ne lui accordait pas jusqu’alors. Ainsi, sa sensibilité juvénile toujours trop accentuée par d’autres, lui fait ici défaut et le libère au lieu de l’enfermer.
De fait, dans ce rôle contraint d’agent au service de la DST,
Guillaume Canet s’exprime comme jamais auparavant. Filmé et mis en scène comme dans les meilleurs métrages hitchcockiens,
Guillaume Canet profite tout d’abord comme écrin, du cadre très anglo-saxon du thriller d’espionnage et de ses règles, tout en s’offrant le luxe d’exprimer d’autres facettes de son talent au gré de l’histoire d’amour que son personnage doit faire naître. Ainsi, exprimant des nuances que l’on ne lui connaissait pas, l’acteur prend avec
Espion(s) une toute autre dimension et gagne pour la première fois à l’écran le droit d’être un homme. Apparaissant dans sa tourmente comme un être profondément déterminé,
Guillaume Canet fait en effet montre d’une intensité, d’une gravité et d’une densité qu’on ne lui aurait guère prêtées. Manipulé et manipulateur, il oscille avec jubilation entre le Bad boy méprisant, le révolté revendicateur et le trentenaire assuré d’une juste pesanteur. Composant dès lors avec
Espion(s) sa première vraie prestation d’homme mûr, le compagnon de Marion Cotillard mériterait d’en être dignement récompensé, et cela simplement parce qu’il est sous la houlette de Nicolas Saada, tout bonnement impressionnant.