On a appris avec stupeur la mort de Guillaume Depardieu. Depuis, les hommages pleuvent, célèbrent l'écorché vif, le destin maudit, quand quelques semaines auparavant on contemplait d'un air méfiant ses tourments et ses dérives, son autodestruction, ou qu'on le voyait régler ses comptes avec un père trop glorieux, cette ombre immense dont Guillaume n'a eu de cesse de se dégager. Sa sensibilité à fleur de peau transparaissait à chaque mot, une douleur morale qui fait indéniablement de lui une figure tragique. Mais plutôt que de céder aux sirènes de la psychanalyse de bazar, raccourci un peu facile et qui ne nous concerne en rien, plutôt que de le réduire à sa dimension d'« écorché vif » (le mot revient sans cesse pour le décrire), revenons sur la belle carrière et les choix audacieux de cet homme encore jeune, disparu à 37 ans avant d'avoir exploré tous les chemins artistiques vers lesquels sa sensibilité le portait.

A ses débuts, son glorieux patronyme a été plutôt un atout pour Guillaume Depardieu qui a notamment accompagné son père et sa mère sur le plateau de Jean de Florette (où sa mère Elizabeth jouait également). Après une jeunesse tumultueuse et tourmentée, il choisit le cinéma, notamment dans
Taggers de Cyril Collard en 1990 (deux destins maudits se rencontraient alors). Ces grands débuts, il les fait en endossant le rôle du jeune Marin Marais dans
Tous les matins du monde, disciple de l'austère joueur de viole campé par un
Jean-Pierre Marielle génial. Dans ce film d'Alain Corneau, le même personnage était campé par son père dans sa vieillesse. Guillaume était un jeune musicien ambitieux, qui faisait la conquête de l'une des jeunes filles de Marielle (Anne Brochet), avant de l'abandonner, perdue, pour se consacrer à sa gloire.
A ses débuts, ce qui frappe chez lui, c'est une forme de candeur à l'état brut, une sorte de pureté, pas encore corrompue par les usages du monde. Dans
Cible émouvante de
Pierre Salvadori, il compose un personnage innocent et lunaire qui va faire son apprentissage auprès d'un tueur à gages endurci et solitaire incarné par le toujours magnifique Jean Rochefort. Dans ce film, il croise Marie Trintignant, la cible qui va troubler le vieux tueur impassible. Malgré la légèreté de cette oeuvre, impossible de la regarder sans songer au destin funeste qui a frappé les deux acteurs. C'est également le cas de
Comme elle respire, où ils se retrouvaient tous deux, explorant un registre plus léger que celui qu'on leur accolait habituellement. Mais, Depardieu a encore à cette époque l'image d'un jeune homme, un peu gauche, un peu embarrassé et dégingandé comme dans les Apprentis, du même réalisateur où il est l'ami bon à rien de
François Cluzet. Ce rôle lui vaudra en 1995, le César du meilleur espoir. Le jeune Depardieu s'est fait un prénom.
Le second temps de sa carrière est beaucoup plus grave, accompagnant sa sensibilité excessive et romantique. Il empruntera dès lors des chemins plus denses, et sans doute plus en marge. On se souvient de l'amour absolu qu'il exprime dans Marthe en 1997, lorsqu'il évoquera le destin d'un soldat de la grande guerre blessé au front, qui s'éprend de Clotilde Courau que le soigne (pendant une parenthèse de passion pure et fiévreuse avant de retourner à l'horreur des combats). En 1999, c'est surtout lorsqu'il apparaît dans le rôle principal de
Pola X que l'évolution de Guillaume vers des rôles proches de son malaise est troublante. Il ressemble à ces acteurs qui approchent leurs démons d'un peu trop près et s'y brûlent parfois. Dans le rôle de Pierre, il est le fils de
Catherine Deneuve qui vit dans l'opulence, le luxe, le calme et la volupté, jusqu'à ce que son monde s'effondre par une nuit très noire et qu'il se découvre une soeur, vagabonde menacée d'expulsion. Dès lors, il s'attache à elle avec une intensité incestueuse. Leos Carax dépeint sa déchéance de manière absolue, l'écrivain mystérieux devient farouche, intransigeant, révolté, irrécupérable et invivable. Il est comme une blessure ouverte. Dans ce rôle, on a le sentiment que Guillaume Depardieu explore son malaise et l'offre à Carax, dont la sensibilité romantique et douloureuse correspond parfaitement à celle de l'acteur. La performance est violente, exigeante et sans compromis (une scène sexuellement explicite entre le frère et la soeur), dans un voyage au bout de la souffrance morale et totalement dans l'intensité de ce personnage.
Guillaume Depardieu est à l'orée des années 2000, un acteur confirmé, apparaissant notamment dans les productions télévisées de prestige réalisées par Josée Dayan (
Zaïde un petit air de vengeance ou
les Rois maudits). Mais son coeur le porte vers des oeuvres plus intimistes. On le retrouve notamment dans Peau d'ange de
Vincent Perez, dans une étrange histoire d'amour. On se souvient également de retrouvailles intenses avec
Gérard Depardieu dans
Aime ton père en 2002 et son face à face nourri par la relation complexe entre les deux hommes.
En 2003, le comédien est contraint de se faire amputer d'une jambe, ne pouvant plus supporter les souffrances qu'il endurait à la suite d'une maladie contractée pendant une hospitalisation (après un accident de moto survenu quelques années auparavant). Il envisage un temps de mettre un terme à sa carrière. Il continue pourtant de tourner, dans
Célibataires de Jean Michel Verner en 2006 où il renouait avec la comédie de ses débuts. C'est auprès de Rivette qu'on le retrouve dans Ne Touchez pas à la hache en 2007. Il travaille alors beaucoup, semble retrouver la passion d'un cinéma ambitieux et expérimental. Dans
La France de Serge Bozon, il est de nouveau dans l'ambiance de la grande guerre, au sein d'une forme audacieuse qui mélangeait les genres (jusqu'à intégrer à l'intrigue des scènes musicales). Dans
les Yeux Bandés de Thomas Liti, il incarne un homme qui apprend que son frère est un violeur et un meurtrier. Enfin arrive
Versailles, où il est un SDF qui vit derrière le château de Versailles et qui doit prendre un gamin sous son aile. C'est un grand raffinement que l'on découvrait chez l'acteur à ce moment là, il gagnait en intériorité et en profondeur (en particulier dans
Les Yeux bandés), en subtilité et en sobriété.
Alors voir les nécrologies se multiplier, avec l'épanchement larmoyant qui sied à la circonstance, agrémenté de considérations oiseuses et vaguement freudiennes sur la figure du père... tout cela a quelque chose d'un peu facile. Au fond on tient là un nouveau destin maudit comme on en raffole, une trajectoire à la Rimbaud (jusqu'à l'amputation et l'âge de la mort). Ce genre d'oraison est assez convenu et ne rend pas totalement justice à un artiste sensible et touchant, intense et fragile, émouvant, excessif, imprévisible certes, mais surtout multiple. Il nourrissait de longue date une passion pour la musique et avait écrit des textes pour Barbara, envisageait de sortir un album...

Guillaume Depardieu était simplement un bel acteur qui, par l'exigence de ses choix, avait imposé son talent et sa marque. Il est toujours assez étrange dans ces moments là de constater que l'on juge la trace médiatique de ces artistes, au détriment de leur oeuvre. On le juge révolté parce qu'on l'a vu ainsi au journal de 20 heures, pas forcément dans ses films (comme d'autres sont jugés à tort froids ou prétentieux). Or Guillaume Depardieu n'était pas que cela. Il était aussi juste en ballot dans
Cible émouvante ou Les Apprentis que dans son dernier rôle en date. Ce qui manquera c'est cette intensité et cette sincérité là, cette sensibilité instinctive, indomptable et à fleur de peau qui illuminaient son jeu dans n'importe quel registre.
Nicolas Houguet