Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 21 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 21 octobre 2009 à 20h35 - 4 commentaire(s)
A mesure que les années passent, une jeune femme s’impose sans mot dire dans le cinéma français. Avec talent et prestance. Cette jeune femme, c’est Hafsia Herzi. Eclatante dès sa première apparition sous le regard d’Abdellatif Kechiche, elle n’a de cesse depuis d’illuminer les plateaux de sa grâce et de son verbe alors même que la concurrence féminine reste des plus féroces. Le Roi de l'évasion nous donnant l’occasion de la retrouver une nouvelle fois différente, il semblait donc opportun de s’arrêter sur celle qui incarne la nouvelle sensualité de notre cinématographie nationale.



Une femme-enfant qui a le soleil pour amant

Loin des impavides beautés classiques que rehaussent caméra et maquilleurs, la native de Marseille a su apporter à l’écran, sa présence aussi originale que fortement charismatique. Par sa verve provençale tout d’abord et son accent chantant lorsqu’elle apparut dans La Graine et le mulet mais plus encore par l’émotion et la tension qu’elle parvient à saisir et pleinement restituer depuis dans l’ensemble des rôles qui suivirent, de l’excellent Française au dramatique film irakien qu’est L'Aube du monde. En effet, loin des canons habituels d’un cinéma classique et somme toute peu ouvert, Hafsia Herzi, sans revendication ni prétention, a su s’offrir aux regards avec le visage de ce qu’est la France d’aujourd’hui.

Entre diversité et sensualisme, son visage réconcilie ainsi le Nord comme le Sud, le présent avec son passé et apporte aux représentations nationales, la même intensité qu’une Brigitte Bardot en son temps, celle d’une femme de son époque, en accord avec elle et qui l’incarne mieux que toute autre. Ses origines tout d’abord rappellent l’harmonie d’un pays qui assume enfin ses différences et ses couleurs, et cela nettement plus qu’au moment où Isabelle Adjani faisait chavirer les cœurs. Mais, plus que cela, aux confins des langues dont elle joue avec aisance et d’une identité des plus riches, Hafsia Herzi n’est pas l’alibi et encore moins l’égérie d’une France contemporaine en mal d’exotisme, de justice ou de chaleur ; elle est parvenue avec sérénité au dessus de telles considérations. Et cela c’est assurément lié à ses choix, à son inimitable présence et à l’ardeur de son implication de comédienne. Car l’audace et l’opiniâtreté sont certes là, en sus d’un talent naturel et d’un acharnement sans faille, mais ce qui la différencie de tous les autres réside bien ailleurs.



Cela tient à son envie d’être actrice dans la durée et à l’intemporelle fraîcheur de son regard dont on devine qu’il dépasse de loin la candeur qu’elle affiche. Car Hafsia Herzi dégage quelque chose que nombre de comédiennes ne parviendront jamais à atteindre sans tomber dans le piège grossier de la vulgarité : une candide sensualité. Femme-enfant au caractère affirmé à ses débuts sous l’œil protecteur et exigeant du cinéaste Kechiche, elle incarna plus encore dans la peau de l’adolescente de Française avant de s’ouvrir ensuite aux côtés de Jean-Paul Belmondo à une autre féminité, plus subtile, plus assurée et néanmoins plus mesurée. Vint ensuite L'Aube du monde où seule aux côtés de Hiam Abbas, elle donne à ce film malhabile des raisons aux spectateurs de poursuivre son aventure et d’aller au-delà de son sujet. Parce qu’elle y joue une enfant qui devient femme puis une épouse qui devient cruellement une orpheline et une veuve. Et pourtant à chacun des premiers temps forts d’une carrière déjà aussi louangeuse que prometteuse, Hafsia Herzi a su dépasser les limites de ses personnages et leur insuffler avec son corps, son jeu, ses gestes et ses yeux, plus de tendresse, de douceur et de sensualité que nulle autre par ailleurs.


Une femme de choix dont la présence anime et déjà bouleverse

Le Roi de l'évasion confirme d’ailleurs cette propension à habiter des rôles durs et ambigus où le désir affleure à la lisière et où l’intemporelle flamme de la féminité n’a de cesse d’ondoyer. En effet, en adolescente à peine pubère, elle transgresse dans ce film les interdits et repousse les limites du possible en faisant douter de sa sexualité le plus accompli des homosexuels avant de s’élancer dans une course folle à tous les niveaux.



Ainsi, s’accapare-t-elle dans la farce érotico-sympathique d’Alain Guiraudie, un registre de séduction qui fait qu’à son contact, les protagonistes qui l’entourent, basculent, s’émeuvent ou s’éprennent. Or, force est de constater que la jeune femme parvient depuis plus de deux ans à troubler les repères et installer dans ses personnages, ce supplément d’âme et cette nébuleuse incandescence que de rares autres seulement surent susciter avant elle, comme Jeanne Moreau, Sophie Marceau, Emmanuelle Béart ou encore Natalie Baye. Autant de traits communs qui sont la marque des grandes et qui lui augureront – espérons-le et souhaitons-lui – de s’affirmer comme l’une des plus illustres de son temps aux côtés de Mélanie Laurent, Clothilde Courau et consorts.



De fait, si Hafsia Herzi profite sans conteste d’une capacité à impressionner la pellicule et son spectateur, elle leur apporte surtout une vitalité supplémentaire et une humanité complémentaire qui se nourrissent d’une féminité au moins autant retenue que nonchalamment révélée. Et là n’est pas sa moindre qualité que d’offrir en partage et en sus de l’acte de jouer, tout ce qui fait par ailleurs son être et sa pleine identité. Par conséquent, il serait ingrat de ne pas reconnaître chez elle ce que par ailleurs on pressentit d’emblée, à savoir sa capacité à exister comme nulle autre, et à simplement émerger au-delà des horizons trop balisés de la normalité pour offrir par sa simple présence, ce qui fait adorer le cinéma à ceux qui s’en disent amoureux.
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