Saga qui es-tu?
Luke et papa Vador, Dirty Harry et son gros calibre, les blagues vaseuses de l'espion de sa majesté, les claquements de fouet d'Indiana, Indy ou Junior pour les intimes, et aujourd'hui les amphigouris magiques du sorcier binoclard, tout cela provoque à tout bon cinéphile un peu geeckos et qui se respecte, des petits guili-guilis dans le ventre et de grosses bouffées de nostalgie tout ailleurs.
Mais freinons, car avant de prendre la route, et pour ne pas nous retrouver coincés en des lieux étranges comme Marty (Retour vers le futur), balisons bien le chemin et vérifions l'engin. Qu'est-ce qu'une saga? Y'a t-il des règles? Un court examen suffit pour affirmer que pour ça aussi, le cinéma semble être plus ouvert qu'ailleurs. Et oui, les sagas cinématographiques, de Star Wars à Mr. Potter peuvent tout aussi bien enfanter seulement quelques films qu'une fratrie où les têtes ne se comptent plus (voir La légende de Zatoïchi, recordman en la matière avec 26 films entre 1962 et 1989, sans compter la série TV et l'opus de Kitano en 2003!), s'étaler sur plusieurs décennies et paraître intarissables comme les James Bond, ou au contraire écrire le mot fin trois ans à peine après le premier volet (Le Seigneur des Anneaux), peuvent être vus à la suite ou indépendamment les unes des autres (Matrix vs Die Hart, par exemple), changer de héros (les Vendredi 13, sans bien-sûr compter Jason), et être fidèles à un cinéaste ou non (oui pour Le Parrain, non pour Alien). Inutile de davantage charger la mule, l'idée est là. Reste en revanche maintenant à déterminer ce qui fait que certaines sagas retombent comme un vilain soufflet tandis que d'autres s'inscrivent au panthéon du 7ème art et même, pour certaines d'entre-elles, deviennent de véritables phénomènes de société. Est-ce le caractère épique de la dite saga? Le nombre d'épisodes? La longévité? La notoriété? Le fanatisme des fans? Sa rentabilité (n'est-ce pas George...)? Alors, alors, qui a la plus grosse?
Skywalker vs Potter.
Sabre laser dans une main, liasse de dollars dans une autre, légions de fans prêts à mourir pour elle, la saga Star Wars fait vraiment figure de mastodonte cinématographique. Elle cumule tous les records, tous les extrêmes, suscite à la fois admiration et, parfois aussi, une certaine aversion. Six épisodes s'étalant sur trois décennies, des milliards de dollars de bénéfices, l'invention pure et simple du merchandising, et un impact culturel et social inégalé jusqu'à, justement, la saga de J.K Rowling. En effet, si elle a aujourd'hui amassé encore plus d'argent que le bébé de George Lucas, la franchise Harry Potter s'est également hissée (sinon l'a dépassé...) à son niveau d'importance au sein de la culture populaire, devenant littéralement à son tour un véritable mythe moderne. A l'instar de Star Wars, plane sur la saga Potter l'ombre d'un créateur démiurgique, et la franchise nourrit elle aussi une dévotion des fans frisant souvent l'excès. Mark Hamill (Luke Skywalker) raconte qu'au retour d'une tournée de promotion au Canada, alors qu'il se demandait toujours dans quel étrange film il venait de tourner, des centaines de fans costumés l'attendaient lui et l'équipe au pied de l'avion. C'est seulement là, face à cette situation ubuesque, qu'il commença à prendre conscience de l'ampleur du phénomène. Les centaines d'anecdotes circulant autour d'Harry Potter attestent de la même réalité.
La saga du hobbit Peter Jackson.
En marge de ces deux colosses, d'autres sagas font sereinement entendre leur voix, et n'ont aucunement à rougir tant le prestige qui les accompagne est intimidant. La trilogie du Seigneur des anneaux fait partie de celles-ci, et a de fait largement sa place sur le podium. Peter Jackson a réussi là où John Boorman et les Beatles (!), entre autres, ont échoué, à savoir adapter l'œuvre fleuve de J.R Tolkien. Sacrée gageure pour celui qui avant cela était surtout connu pour ses films gores à l'humour potache et qui, après trois films, environ 9h de (pour les versions courtes) fresque épique, et 17 oscars plus tard (sur l'ensemble de la trilogie) s'affirme comme le parangon du réalisateur à grand spectacle, et digne héritier de Mr. Spielberg lui-même. Le Seigneur des anneaux, saga de la démesure, aurait pu compter un autre record, celui de l'acteur le mieux payé de l'histoire du cinéma si Sean Connery avait accepté le rôle de Gandalf, finalement tenu par Ian McKellen, puisque outre un cachet plus que conséquent, Sir. Connery aurait touché une part sur les bénéfices du film s'élevant tout de même à près de 3 milliards de dollars à travers le monde. Mais l'ancien agent 007 estima que n'ayant rien compris aux livres, il en aurait été de même pour les films. Mauvais calcul James, mauvais calcul...
Les sagas Spielberg.
Lorsque Steven Spielberg et George Lucas, les doigts de pieds en éventail sur une plage d'Hawaï durant l'une de leurs vacances communes évoquent le désir de faire un film "à la manière" des récits d'aventures qu'ils ont tant aimés enfants, ils ignorent qu'ils dessinent déjà ce qui restera l'une des sagas les plus populaires de toute l'histoire du cinéma. Ce plaisir adolescent, caractéristique d'Indiana Jones, se ressent pleinement dans chaque épisode, chaque plan, chaque réplique, et en fait un objet ludique de jouissance perpétuelle. Il est en effet rare de trouver une saga prenant à ce point en compte le plaisir du spectateur. Et celui-ci lui rend bien, accordant à Indy une place toute particulière. Il n'est pas étonnant alors de voir ce même public faire triste mine face au fadasse Indiana Jones et Le Royaume du crâne de cristal. Être déçu par sa famille, il n'y a rien de pire. Pourtant on leur pardonne aisément ce faux pas. D'ailleurs on pardonne tout à Steven tant sa contribution à nos extases cellulosiques est conséquente. N'oublions pas qu'en plus de la saga Jones, l'homme est aussi à l'origine d'autres monstres sacrés de l'industrie du rêve, véritable Père de sagas aussi prestigieuses que Les Gremlins, Jurassic Park et Retour vers le futur. Rien que ça. Les sagas Spielberg, outre leur incroyable pouvoir de séduction et d'attraction, ont également pour elles d'être des objets exclusivement cinématographiques. Peut-être d'ailleurs tirent-elles aussi de là leur exceptionnelle capacité d'émerveillement. Toutefois, Spielberg et Lucas n'ont pas le monopole des grandes sagas cinématographiques.
James Bond and Co.
En 1962 résonne pour la première fois sur les écrans l'une des répliques les plus célèbres de l'histoire du cinéma: "my name is Bond, James Bond". James Bond contre Dr. No marque le début d'une saga toute particulière dans l'histoire du cinéma, à commencer de par sa longévité puisque voilà bientôt un demi-siècle que l'espion de Ian Flemming promène son double zéro et son sept à travers les quatre coins du globe, devenant alors le témoin remarquable de toutes les évolutions socio-techno-politico-esthétique des cinquante dernières années. Au-delà de ça, la saga James Bond a autant de raison d'être culte qu'elle compte de films: les interprètes du personnage éponyme, les somptueuses James Bond girls, les vannes à quatre sous, les gadgets, les décors de carte postale, son thème musical, les querelles séculaires sur différents aspects de la saga (vous êtes plus Sean Connery ou Roger Moore?), tous ces éléments font toujours aujourd'hui des James Bond l'archétype du film d'aventure décomplexé et donc jouissif.
De plus, James Bond semble avoir ouvert la voie aux franchises et sagas en tout genre, les artistes décelant là des opportunités esthétiques et narratives, les financiers voyant quant à eux seulement l'immense manne financière représentée par l'exploitation des filons. Aussi, après l'excellentissime Planète des singes de Franklin J. Schaffner, sorti en 1968, avec sa fin anthologique, a suivi toute une série de suites (cinq en tout plus une série TV) et reboots aux valeurs très inégales, et dont la version la plus récente sort cet été sur nos écrans. La série des Inspecteur Harry respecte plus ou moins le même schéma, puisqu'après L'Inspecteur ne renonce jamais (1976), les deux derniers opus de la série sont franchement contestables (Eastwood lui-même avouera que ces deux films ont été ceux de trop). Sylvester Stallone se posera moins de questions en choisissant de remettre sur le ring son Rocky jusqu'à six fois. Cependant la saga Balboa, misant beaucoup (surtout) sur l'émotion et sur l'attachement très sensible entre le personnage et son public (la promiscuité entre l'un et les autres est assez unique), lui permettent d'échapper aux écueils et de demeurer séduisant. Plus éloquent, sont les suites des sagas fantastiques et/ou d'horreur. Halloween, Vendredi 13, Freddy et Scream, Hellraiser, ou Saw aujourd'hui, toutes ces franchises ont en effet bien vite sombré dans les dédales sinueux de la vulgaire exploitation commerciale, au point de devenir, sauf rares sursauts, de très médiocres produits standardisés.
Trois Parrain et un Alien.
Terminons notre route en ralentissant devant deux autres des très grandes sagas cinématographiques que sont la série des Parrains de Francis Ford Coppola, et celle d'Alien. Presque déifiées, portant tout du moins au plus haut degré le genre qui les supporte, ces deux franchises ont aussi le mérite d'incarner ce que le cinéma peut offrir de mieux en matière de grande fresque fictionnelle. A elles seules, elles proposent l'ensemble des caractéristiques des sagas cinématographiques, et restent alors un véritable phare dans la nuit pour ceux et celles qui voudraient se prêter à l'exercice.
Si du côté des Corleone, Coppola tire seul les ficelles, malgré l'étalage des stars, Marlon Brando en tête (Al Pacino, plus qu'impressionné par le bonhomme, sera à deux doigts de défaillir le jour de sa première scène avec lui), la saga Alien se caractérise davantage par ses grands réalisateurs (Scott, Cameron, Fincher et Jeunet) laissant cette fois-ci la meilleure place aux deux stars de la franchise: le Lieutenant Ellen L. Ripley (Sigourney Weaver) et la créature elle-même, conceptualisée par HR Giger. Dans un cas comme dans l'autre, les deux sagas jouissent d'une cohérence (presque) absolument parfaite, forçant encore un peu plus le respect, et confrontant les fans à un dilemme, surtout pour Alien, celui de savoir quel est leur opus favoris. Le Parrain 3 est ainsi généralement injustement boudé, tout comme le film de Jeunet, même s'il semble plus légitime ici de faire la fine bouche tant le français a pris ses aises avec les fondamentaux de la saga.
A propos, qu'en est-il en France? Et bien il s'avère que chez nous, la notion de saga évoque davantage Stéphane Bern et le feuilleton de l'été que des œuvres de cinéma. Citons tout de même la saga Antoine Doinel où le réalisateur François Truffaut réussit le pari incroyable de suivre non seulement le même personnage, mais surtout le même acteur, Jean-Pierre Léaud, sur vingt ans de carrière, suivant alors le parcours de vie de cet homme/personnage, de l'enfance (Les 400 coups, 1959) à l'âge adulte (l'Amour en fuite, 1979)! On dit "merci François"...

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