Il n'y a pas que des révolutions technologiques au cinéma. Une évolution sociologique, morale, fait, elle aussi, qu'on peut montrer sur grand écran des images inimaginables en début de siècle. Il en est ainsi de l'homosexualité dont le « traitement » a connu, non une révolution mais une évolution salutaire dont le cinéma est à la fois témoin et acteur. Longtemps suggérée, souvent mise au placard, régulièrement caricaturée, puis « marketée » en argument de vente, l'homosexualité est de plus en plus, et de façon réjouissante, le tremplin vers des fantaisies ou des réflexions de moins en moins ghettoïsées. Regard, de Laurel et Hardy à I love you Phillip Morris.

Enfermée à double tour
Au moment où l'Europe se fait terre de persécution, le cinéma enferme les homos dans un placard. Quand la production cinématographique n'est pas pleinement muselée, on ne peut que deviner une esquisse du thème, relire des personnages sous un éclairage différent, comme avec l'intrigue des Diaboliques d'Henri-Georges Clouzot. Le couple de femmes formé par Simone Signoret et Véra Clouzot, respectivement maîtresse et femme du directeur d'un pensionnat pour garçons, se débarrassent de l'homme encombrant et se retrouvent à dormir dans la même chambre.
Quand des cinéastes comme Fellini osent l'allusion, elle reste plongée dans les nimbes de la retenue et de la souffrance, comme c'est le cas pour le personnage d'Alberto dans Les Vitelloni (1953). Lors d'un carnaval, il se travestit et part faire la fête mais se retrouve bientôt à errer seul dans les rues, en habits de femmes. Jusqu'aux années 1980, l'homosexualité ne sera évoquée le plus souvent que pour proposer une déviance de plus à un criminel, puis comme une maladie combattue dans la douleur, notamment à partir des années 1960.
La grande évolution des années 1960 et 1970, est que l'homosexualité est officielle et non plus cachée. Le cinéma a un goût de militantisme. En Europe surtout, les grands écrans suivent (ou guident ?) l'évolution des mentalités, ils osent, voire ils provoquent. En Italie, c'est Pasolini, Visconti et Fellini qui mettent l'homosexualité sur le même plan que les autres formes de sensibilité et rapports sexuels, elle devient également un ferment révolutionnaire, un révélateur. Voir pour cela le trouble semé par le bel étranger incarné par Terence Stamp au cœur d'une famille bourgeoise dans Théorème (1968).

Tordre le coup aux clichés
Peu à peu, l'homosexualité devient un thème parmi d'autres qui s'impose dans les productions grand public même si elle est rarement revendiquée comme telle. Didier Roth-Bettoni voit un signe de changement de perception avec le succès d'un film générationnel, Les Valseuses de Bertrand Blier (1971). La cavale des deux marginaux incarnés par Gérard Depardieu et Patrick Dewaere est l'occasion de transgresser les règles et l'amitié fusionnelle des deux petites frappes s'aventure régulièrement en terrain homosexuel. Dans une chambre d'hôtel, alors que Pierrot a été blessé à l'entrejambe et que Jean-Claude vient de le laver, ce dernier lance : « Regarde comme t'es beau. Tu sais que t'en deviendrais presque désirable. » Si Pierrot lui ordonne d'enlever sa main aux premières caresses, une petite argumentation a lieu et, hors champ, arrive ce qui devait arriver. On retrouve les deux amis le lendemain dans une petite rue, Pierrot est énervé : « Je suis humilié ! _ Mais non, t'es pas humilié. Entre copains, c'est normal. » L'homosexualité est une aventure de passage, les héros sont des marginaux, mais il n'empêche que ce film, comme d'autres, est l'occasion de mettre une tension homosexuelle derrière chaque plan, différence majeure par rapport aux occurrences ordinaires de l'homosexualité, très souvent simple ressort comique par l'inévitable travestissement et autres clichés de folles.
Le principal ennui avec l'homosexualité au cinéma, c'est qu'elle a tendance à caractériser le personnage en bloc, à en faire une définition plus qu'une caractéristique, donc un cliché. Pendant des années, l'homosexuel aura une fonction carcan, qu'il soit au premier ou au second plan, d'ami consolateur ou bien d'amoureux tragique, il meurt assez systématiquement du sida, pour le politiquement correct, c'est un être bon et généreux. Qu'on pense en vrac, à My Beautiful Laundrette (Stephen Frears), Le Mariage de mon meilleur ami (P.J. Hogan, avec Rupert Everett en conseiller), My own private Idaho (Gus Van Sant) ou Madame Doubtfire (Chris Colombus, et le frère maquilleur qui aide à la transformation), chacun rentre dans un type et son orientation sexuelle est déterminante pour son rôle.
C'est une forme d'indifférenciation qui donne à voir l'homosexualité comme une qualité aussi peu déterminante que l'hétérosexualité. Dans cette catégorie, des personnages très variés marquent une évolution considérable. On ne va pas mettre de côté le phénoménal Secret de Brokeback Mountain d'Ang Lee qui propose au spectateur de regarder une histoire d'amour gay avant tout comme une histoire d'amour, dont on retient surtout l'éveil du désir et la volonté de s'aimer malgré les difficultés.
On peut également s'intéresser à des personnages plus discrets, qui participent à une évolution des mentalités. Prenons pour exemple l'Isabelle des films de Klapisch, l'étudiante en économie belge que rencontre Xavier à la faculté de Barcelone. Dans L'Auberge Espagnole puis Les Poupées Russes, deux beaux succès des années 2000, son personnage attachant fait preuve d'un lesbianisme pleinement assumé et accepté, avec une belle leçon sur le désir féminin dans le premier opus.
Thématique ludique
Le cliché homosexuel visant à gentiment intégrer cet être dont la différence ne doit pas être sujet au rejet, ou bien comme un élément comique par son outrance légendaire, perd de son attrait. Il arrive bien souvent que le cliché soit volontaire et qu'il mette en scène une représentation de la société comme c'est le cas du surexcité Brüno de Sacha Baron Cohen en 2009. Au compteur de cette dernière année, les films à thématique homosexuelle sont assez nombreux, de J'ai tué ma mère à Tu n'aimeras point en passant par Le Roi de l'évasion. On peut remarquer, sur la question du traitement de l'homosexualité, une façon de l'envisager comme une richesse de sujet. Centrale comme secondaire, elle enrichit bien souvent le propos du film par un sens supplémentaire.
En 2010, on commence le trimestre avec I love you Phillip Morris de John Requa et Glenn Ficarra ainsi que A Single Man de Tom Ford, pour deux traitements très différents. Le couturier de Gucci réalise en esthète un film qui traite de la solitude à travers le personnage d'un professeur de Lettres en deuil. Son trajet d'une journée, illuminé par quelques rencontres, est celui d'un homme en peine et son homosexualité, thème central du film, n'est en définitive qu'une manière d'aborder le sentiment de solitude tellement lié à celui de la différence exclusive.
La romance entre Jim Carrey et Ewan McGregor est plus étrange et irrévérencieuse, mettant en image une folle complète qui se transforme en arnaqueur professionnel pour assumer son train de vie avide de luxe depuis son coming-out. Dans cette étrange comédie romantique, l'homosexualité est à la fois un important ressort comique (notamment entre les mains de Jim Carrey) et l'occasion d'un véritable enjeu sentimental. Ce mélange inédit et audacieux est sans doute le signe d'une nouvelle avancée dans le traitement de l'homosexualité avec un Catch me if you can follement gay, dans lequel se mélangent le rire de caricature et la tendresse amoureuse jusque dans les rebondissements les plus politiquement incorrects.
La suggestion ou l'affirmation homosexuelle aujourd'hui en Occident, si elle n'est pas qu'un détail quasi réaliste, apporte une tension supplémentaire, une richesse de sens qui en font un sujet cinématographique crucial dans le sens où il aborde la sexualité en temps que problématique, comme un sujet d'interrogation premier. Et qui a de beaux jours devant lui.

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