Cabaret, créé en 1966 à New York, a connu un énorme succès lors de sa reprise dans la nouvelle mise en scène de monsieur Sam Mendès, réalisateur de
Americian Beauty et de
Jarhead : Six ans de représentations « on Broadway » et pas moins de quatre Tony Awards. Il est fort à parier que le Molière du meilleur spectacle musical viendra se rajouter sur les étagères du producteur de cette petite perle du genre.
L’action de Cabaret se déroule dans les années 30 à Berlin où la crise économique fait rage. Au cours d’un voyage dans la capitale allemande, le jeune écrivain Cliff Bradshaw découvre le Kit Kat Klub, une boite de nuit décadente où se produit la chanteuse Sally Bowles dont il tombe amoureux. La logeuse de ces derniers, Fraulein Schneider, projette de se marier avec l’épicier juif Herr Schultz, mais tout se complique dans cette ville menacée par les nazis qui s’activent à mettre sur pied le troisième Reich. Pendant ce temps, au Kit Kat Klub, Cliff, en quête d’inspiration pour son prochain roman, découvre les idées libertaires, le métissage social et culturel et les mœurs sans tabou qui animent le monde de la nuit berlinoise. Sally Bowles et le maître de cérémonie du club, ambigu et cynique, offrent un divertissement provoquant et extravagant aux spectateurs venus profiter d’un soirée pour un instant hors de la réalité.In here, life is beautifull, tel était le slogan accrocheur des affiches de Broadway et l’entrée en matière du maître de cérémonie.
In here, life is STILL beautifull, telle pourrait être l’accroche française, tant ce spectacle est une réussite sur tous les plans. Mais avant de rentrer plus en détail sur les comédiens et la formidable mise en scène de Mendès, tournons nous quelques instant sur le lieu mythique qui accueille ce spectacle de rêve :
Les Folies Bergères.
Au regard de ce qui a été fait en terme de décors aux Etats-Unis dans la complète restructuration du célèbre
Studio 54 pour accueillir le spectacle, l’équipe des Folies se prête au jeu et revoit entièrement son espace scénique. Le parterre est démonté pour faire place à plus de cent tables de cabaret où le spectateur peut s’asseoir et profiter d’une petite coupe de champagne tout en regardant un spectacle inoubliable. Le décor est à la fois simple et gigantesque : tout l’espace est entièrement remodelé pour nous offrir un cadre hors du temps et pour mieux nous inviter au voyage qui nous est proposé. Imaginez un peu : 300 tonnes de décors, 2400 ampoules, 400 m2 de plancher en chêne… A peine passées les portes du Hall, nous voilà conduits à notre table par un membre de ce Cabaret, et déjà, le réel fait place au rêve : Le spectacle peut commencer !
Le maître d’ouvrage de ce chef d’œuvre n’est donc autre que Sam Mendès, et en véritable peintre du monde et des hommes, il nous fait voyager de décors en décors, de pièces en pièces. Il met volontairement de côté l’autre chef d’œuvre qu’est le film éponyme de Bob Fosse, encore un génie, pour mettre en avant la nature humaine. Il s’accroche à chaque personnage car ils sont les êtres vivants de ce spectacle de chairs et de corps, et le Cabaret ne devient alors que le lieu de l’action. Le mot d’ordre est la simplicité et grâce à un merveilleux travail de lumière, les éléments s’articulent devant nos yeux éblouis sans que l’on s’en rende compte et surtout sans que l’on se demande comment telle ou telle chose est arrivée sur le plateau. Toute la décadence d’une époque transpire au gré des tableaux et l’adaptation du roman de Christopher Isherwood,
Adieu à Berlin, retrouve un nouveau souffle, une nouvelle jeunesse, un nouveau coup de poing.
L’autre force de Mendès est de s’entourer de gens talentueux : au-delà du travail de la lumière et du décor, deux véritables personnages à part entière, il offre la direction des chorégraphies à un autre maître en la matière, Rob Marshall (réalisateur de
Chicago). En autre amoureux de l’image et des êtres, il offre aux corps des comédiens une âme et chaque chorégraphie est un véritable ballet de cœurs, moments de grâce par ailleurs divinement habités par la majorité des acteurs présents sur le plateau.
Difficile de reprendre le flambeau jamais éteint et laissé étincelant dans nos mémoires par l’extraordinaire Liza Minnelli. Tel fut le challenge relevé en beauté par la jeune Claire Pérot et au regard de sa prestation on sent que la jeune comédienne s’est passée en boucle le film pour mieux rendre hommage à son icône et rester fidèle à l’univers originel. Mais n’y voyez pas une pâle copie. Claire habite sa Sally Bowles et lui prête une superbe énergie. Elle illumine la scène à chacune de ses apparitions et avec son partenaire Fabian Richard, porte littéralement le spectacle sur ses épaules.
Natasha Richardson créa le rôle à Broadway dans la mise en scène de Mendès et à ceux qui disent que nous ne possédons pas en France de comédiens capables de telles prouesses, Claire clame et prouve haut et fort qu’il va dorénavant falloir revoir son jugement. Richard Fabian, le MC (maître de cérémonie), parvient à tirer sans mal son épingle du jeu mais face au talent de Alan Cumming qui prêta ses traits au personnage sous la direction de Mendès lors de la création à Broadway, le jeune comédien français souffre de la comparaison. Il n’en demeure pas moins plus que crédible et fait preuve d’une remarquable énergie et d’une grande sensibilité tout au long du spectacle. Il lui manque peut être le côté androgyne qui habitait Cumming.
Claire PérotLe reste de la distribution évolue en parfaite harmonie autour de ce duo (touchant Herr Schultz interprété par le remplaçant Patrice Bouret qui mériterait bien de passer titulaire) et les chœurs s’articulent au gré d’une merveilleuse partition musicale. Mais il n’est pas de spectacle sans de petits points noirs. Ici, il s’agit de l’adaptation, qui lors de certains titres (« Maybe this time » entre autres) peine à passer la rampe et les comédiens n’y sont pour rien. Il est tout simplement certains standards qui passent mieux dans leur version originale et ne supportent pas la traduction. Mais encore une fois, il s’agit là de petits détails minimes et l’engouement reste le même.
Enfin, dernier petit reproche, la performance de Madame Catherine Arditi, Fraulein Schneider, qui ne semble pas du tout à sa place dans ce registre, adoptant une attitude austère et hautaine au gré des fausses notes (bien trop nombreuses) qui transitent tout au long de son parcours. Alors que le personnage devrait inspirer un peu de sympathie et de fragilité, Catherine Arditi le rend antipathique et froid et l’on est heureux de voir un Herr Schultz redresser la barre aussi souvent qu’il lui est possible.
Voici donc un spectacle qu’il ne faut en aucun cas laisser passer. Il est d’ailleurs prolongé jusqu’au 31 mars (voire plus) et si vous avez un petit moment de libre pendant cette période de fêtes, ruez-vous aux Folies Bergères, il y a de fortes chances que vous en redemandiez, c’est le seul risque que vous prenez.