Hugh Grant a promené son flegme, son ironie, sa faculté à incarner un amoureux un peu pataud ou un parfait mufle dans des comédies romantiques devenues des références (de Quatre mariages et un enterrement à Love Actually en passant par Le Journal de Bridget Jones). Pourtant sa carrière a un versant plus sérieux, auprès de James Ivory, Roman Polanski ou encore Ang Lee. Mais l'acteur s'est assurément fait une spécialité : celle de prêter son charme et son esprit discrètement sarcastique à des films sentimentaux, comme il en apporte de nouveau la preuve avec Où sont passés les Morgan ? (sortie le 20 janvier) de Marc Lawrence aux côtés de Sarah Jessica Parker.

Rôles classiques
Hugh Grant naît à Londres le 9 septembre 1960, d'une famille à l'ascendance noble et d'origine écossaise (sa lignée s'est distinguée dans le domaine militaire). Son parcours scolaire est assez brillant, le menant jusqu'à Oxford où il étudie la littérature anglaise et jouit déjà d'une grande popularité. C'est à la prestigieuse université qu'il s'essaie d'abord à la comédie, se souvenant de ses premiers pas sur les planches comme des moments de grande humiliation. Pourtant, le théâtre aura toujours sa préférence, mais le cinéma l'appelle assez tôt, en 1982 quand il joue dans Privileged de Michael Hoffman.
Après un moment d'hésitation et des boulots alimentaires, il se lance donc dans la carrière. Le jeune homme se joint à une troupe appelée « the Jockeys of Norfolk ». Il écrit quelques sketches et se fait doucement connaître, jouant régulièrement au théâtre et dans des productions télévisées. C'est James Ivory qui va offrir à Hugh son premier grand rôle dans Maurice en 1987, dans la peau d'un étudiant qui découvre son homosexualité au début du vingtième siècle dans une société puritaine. La performance de l'acteur est exemplaire de pudeur et de sensibilité. Il incarne ensuite un homme mêlé à une sombre affaire de meurtre, dans un Kenya sous emprise britannique dans Sur la route de Nairobi. Il vit une histoire d'amour qui se heurte à une barrière culturelle immense (il est Anglais, elle est Indienne) dans La Nuit Bengali en 1988.
On le verra encore dans des reconstitutions : comme le très beau Raison et sentiments de Ang Lee en 1995 où il est un timide prétendant de Emma Thompson ou encore dans la peau de Frédéric Chopin dans Impromptu. Mais ses choix vont l'éloigner peu à peu de ces rives académiques. On le trouve formant un couple avec Kristin Scott Thomas, rencontrant le duo sulfureux formé par Emmanuelle Seigner et Peter Coyote dans Lunes de fiel de Roman Polanski en 1992. Il retrouve James Ivory le temps d'une apparition dans Les Vestiges du jour. Mais sa carrière va alors prendre une direction inattendue.
Love is all around
Il triomphe en 1994 à l'affiche de l'excellent Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell. Hugh Grant est ici un célibataire endurci. Acceptant avec sa bande d'amis excentriques toutes les invitations aux festivités nuptiales, il se fait une fierté de ne pas se laisser mettre la corde au cou. Son personnage est maladroit, ironique et doué pour se fourrer dans les situations les plus inextricables (dans la scène où il est piégé dans une chambre avec des jeunes mariés s'adonnant à des ébats interminables et passionnés). Il tombe sous le charme d'une belle Américaine, Andy McDowell. On revisite ici un genre, en lui donnant un ton inattendu et irrévérencieux qui contribuera beaucoup au renouveau des comédies romantiques dans les années 90. Hugh Grant incarnera largement cette heureuse évolution.
S'il ne renie pas les rôles plus classiques de ses débuts (incarnant un cartographe dans L'Anglais qui gravit une colline et descendit une montagne ou dans Le Don du roi), Hugh Grant a indéniablement trouvé son terrain de jeu. Il fait en 1995 partie d'un remake décevant, Neuf mois aussi de Chris Colombus (avec Julianne Moore). Il fait une apparition dans un thriller de Michael Apted, Mesure d'urgence (où il côtoie Gene Hackman et croise une première fois Sarah Jessica Parker).
Il retrouve le scénariste Richard Curtis -déjà responsable de Quatre mariages et un enterrement- pour Coup de foudre à Notting Hill en 1999, avec Roger Michell à la réalisation. Il s'agit d'une histoire délicieusement improbable où une star de l'écran (Julia Roberts) débarque dans la vie d'un obscur libraire. Là encore, on aurait pu n'être que devant un conte de fées divertissant et invraisemblable. Mais le personnage de Hugh est timide, complexé et gaffeur. La belle actrice est, quant à elle, rendue paranoïaque par l'exposition permanente de sa vie privée. On retrouve cet équilibre irrésistible où la réalité complique tout et où l'histoire d'amour prend un caractère presque névrotique. Grant compose un personnage auquel on l'a souvent associé : l'Anglais charmant, le monsieur tout-le-monde maladroit entouré d'une troupe d'amis déjantés (mention spéciale à l'abject colocataire campé par Rhys Ifans). Même si l'amour triomphe in-extremis, ce sont les faiblesses et les fêlures des protagonistes qui font que l'on s'attache fort à ce petit film et qu'on s'en émeut. Tout cela est diablement efficace et bien maîtrisé.
Avouons que la participation de Grant dans Mickey les yeux bleus est plus anecdotique. Il inaugure les années 2000 auprès de Woody Allen, dans un opus mineur mais néanmoins sympathique Escrocs mais pas trop.
Irrésistible tête à claques
C'est encore à la plume de son ami Richard Curtis qu'il doit l'un de ses rôles les plus savoureux dans Le Journal de Bridget Jones de Sharon Maguire. Renée Zellweger est prise dans les affres infamants du célibat, les soirées télé, les chansons d'amour tristes et les têtes-à-têtes problématiques avec la balance. Hugh Grant, c'est son patron, séduisant et plein d'esprit. Il s'avèrera un affreux de premier ordre en amour. Le trait est ici plus acide puisque l'acteur est à l'opposé de l'ingénu maladroit qu'il a souvent incarné. Il est ici clairement un type peu fiable et pas très recommandable, dont le narcissisme fait quelques victimes. Mais évidemment, les gentilles filles aiment toujours les mauvais garçons... A l'opposé il y a le terne Colin Firth, dont le personnage est beaucoup moins étincelant mais beaucoup plus honnête. Hugh Grant, dont la réputation de mauvais esprit n'est plus à faire (ses interviews sont souvent assez hilarantes), excelle dans la peau de cet antihéros charmeur (la scène de la culotte géante et son « bonjour maman » aurait valu une gifle bien cinglante à un autre que lui). Il reprendra le rôle dans une suite moins inspirée et plus grossière, Bridget Jones : l'âge de raison en 2004.
Pour un garçon de Paul et Chris Weitz est une autre réussite en 2002. Protégeant farouchement sa solitude et vivant des royalties que lui rapportent un vieux tube de son père, un oisif très organisé va se laisser troubler par l'arrivée d'un garçon étrange. Le personnage de Grant est pessimiste, un brin cynique et désabusé. C'est au forceps qu'il va sortir de son « île » et se laisser entraîner par son jeune complice (aussi isolé que lui mais d'une autre manière). Cet homme qui se croit superficiel et qui considère sa vie comme une série télé sans importance, va peu à peu gagner en substance. Mais c'est par le désenchantement, par ce côté « revenu de tout » que l'acteur fait mouche.
Soyons désinvoltes...
Hugh Grant parle souvent de son métier d'acteur avec un certain dédain (affecté ou non, il est dur de le dire). Il se livre donc à quelques facilités et des prestations qui ne forcent pas sa nature. C'est le cas dans L'Amour sans préavis où il est un golden boy totalement inadapté qui ne fait rien sans son indispensable assistante, Sandra Bullock. Evidemment, après quelques péripéties d'usage, il va prendre conscience qu'elle est bien davantage pour lui.
C'est encore et toujours auprès de Richard Curtis dans sa première réalisation, Love Actually en 2003, que l'acteur donne le meilleur de lui-même. Le film est une oeuvre chorale. Ici Hugh Grant hérite de l'honorable titre de premier ministre anglais. Malgré son pouvoir, le grand homme est toujours un peu complexé et maladroit. Il s'entiche de l'une de ses employées. Malgré la désinvolture qui le caractérise, le comédien est capable d'une grande extravagance (comme lorsqu'il exécute une chorégraphie endiablée, après s'être affirmé face à un président américain arrogant). Certes le comédien maîtrise ce registre et s'illustre encore ici... mais il faut bien reconnaître qu'il ne se renouvelle guère.
Ainsi, il se lasse et parle de mettre un frein à sa carrière. Il se fait en effet plus rare, livre un caméo réjouissant en voisin de Carole Bouquet dans Travaux. Il campe un présentateur de téléréalité cynique et sans scrupules dans American Dreamz de Paul Weitz en 2006. Le résultat qui se veut satirique, manque toutefois de ce petit quelque chose en plus qui en ferait une grande réussite (malgré un numéro assez savoureux de Dennis Quaid en président américain idiot). Il revient à la comédie romantique avec Le Come back de Marc Lawrence, en chanteur apparemment has been retrouvant l'inspiration auprès d'une chanteuse (Drew Barrymore). Il s'agit d'une critique réjouissante des années 80. Sous les auspices du même réalisateur, il forme un couple en déliquescence avec Sarah Jessica Parker, mis au vert par le FBI après avoir été témoins d'un meurtre dans Où sont passés les Morgan ?.
La réputation de Hugh Grant en tant qu'icône de la comédie romantique n'est plus à faire. Il s'est imposé comme l'un des maîtres du genre auquel il a conféré une ironie et une désinvolture bienvenues. Il a ainsi contribué à un véritable renouveau. Cependant, enfermé dans ce registre et ayant souvent à jouer le même type de personnages, on comprend une lassitude qu'il a proclamée à plusieurs reprises.
On sent chez lui une perpétuelle insatisfaction. Contrairement à l'apparence qu'il donne volontiers, c'est un perfectionniste, se préparant longuement à ses rôles. Hugh Grant est prompt à considérer son métier de manière critique et avec une impitoyable lucidité, qualité assez rare pour être soulignée. Il refuse régulièrement de jouer le jeu médiatique et se livre à des sorties qui sont souvent dissonantes dans le ronron des promotions. Ses mots d'esprit et sa nonchalance sont aussi une manière d'élégance et de pudeur, pour masquer l'énergie qu'il met dans son travail. Ce comédien d'une grande expérience a un registre beaucoup plus large qu'il n'y paraît. Espérons qu'il ait l'occasion de le démontrer.

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