Cria Cuervos, grande réussite de Carlos Saura, appartient à ces films espagnols des années 70 subtilement bouleversants, discrètement subversifs, rappelant qu’on n’a pas attendu le mexicain Guillermo Del Toro pour parler de l’échappatoire par le rêve à une dictature et de la pourriture que cette dernière laisse en suspens. Une merveille lumineuse sur la rouille humaine et l’obscurité de la vie qui ressort cette semaine dans les salles. Evénement…
CRIA CUERVOS Un film de Carlos Saura
Avec Géraldine Chaplin, Ana Torrent...
Durée : 1h47
Date de sortie : 07 février 2007 Ana, 9 ans, ne dort plus la nuit dans la grande maison madrilène familiale. Ses parents sont morts récemment. Sa mère s'est éteinte de chagrin et de dépit amoureux, son père a succombé à une maîtresse vengeresse.
Témoin de ces deux morts malgré elle, Ana refuse le monde des adultes et s'invente son univers. Elle s'accroche à ses rêves et ses souvenirs pour faire revivre sa mère et retrouver son amour. Elle remplit son quotidien de jeux qu'elle partage avec ses sœurs. Disons-le sans chichi : les récentes réussites fantastiques qui autopsient les inquiétudes du monde de l’enfance à travers le spectre d’un démon politique (
Le labyrinthe de Pan, de Guillermo Del Toro ;
Innocence, de Lucile Hadzihalilovic et
L’été où j’ai grandi, de Gabriele Salvatores) n’auraient certainement pas vu le jour sans la profusion de films politiques Ibériques des années 70 qui osaient affronter la censure pour ausculter les maux d’un pays totalement en crise. Parmi eux, l’emblème majeur de cette mouvance demeure
Cria Cuervos qui, aujourd’hui, reste hélas plus célèbre pour sa belle bande son (
Porque te vas, de Jeannette), que l’on entend de manière lancinante tout le long, que pour son contenu, à la fois dense, riche et brillant. Accessoirement, on peut le prendre pour un cas singulier de cinéma exigeant qui réussit à être simple, fédérateur et populaire.
Quelques années avant
Cria Cuervos, le cinéma espagnol se résumait à peu de choses affriolantes. Normal: toute l’industrie cinématographique de l’époque subissait la censure au service de la propagande gouvernementale qui encourageait la production de films dans lesquels les héros étaient soient religieux ou militaires, synonymes d’ordre et de morale.
On est bien loin des interrogations existentielles d’une fillette de neuf ans ! Alors au sommet de son art, Carlos Saura distillait l’atmosphère putride d’une dictature générée par les restes du régime dudit
caudillo (le guide) et d’un royaume d’Espagne qui depuis 1939 se délite sous la coupe de Franco. Le titre du film provient du proverbe espagnol
«Cría cuervos y te sacarán los ojos» traduisible par
«Elève des corbeaux et ils t’arracheront les yeux». Le ton est immédiatement donné. Le film est perçu du point de vue de sa jeune héroïne confrontée très jeune à la mort, magistralement incarnée par Ana Torrent que Saura avait découverte dans le sublime
Esprit de la ruche, de Victor Erice.
Tourné deux ans plus tard,
Cria Cuervos ressemble à un prolongement à la fois thématique et formel. Dans le Erice, où une petite fille était troublée par la projection du film
Frankenstein et se trouvait confrontée avec sa peur nue à un monstre dans les bois (scène anthologique), la petite fille évoluait dans la même Espagne morne où les effigies de Franco et du Christ étaient sur les murs ; les habitants, repliés sur eux-mêmes ; les enfants périssant de solitude. Dans les couloirs des maisons, les portes s’ouvraient inlassablement sur d’autres portes. Les fantômes du passé demeuraient, éternels. En prenant pour héroïne une fillette fascinée par les mystères du cinéma et par extension ceux, pas toujours heureux, de la vie, Erice autopsiait un paradis vert de l’enfance rongé par l’ennui qui ressemblait étrangement à celui qu’on a tous vécus, l’action se déroulant pendant l’été où le désoeuvrement justifiait les longs plans fixes où a priori rien ne se passe.
Dans les deux films (celui de Saura et d’Erice), en contrepoids au merveilleux de l’enfance, persiste une sensation de malaise doucereux: les cinéastes livrent sans céder à la redondance la même parabole politique sur une guerre civile qui a figé un pays pendant quarante ans et ausculte avec la même sécheresse le monde des adultes, gangrené par le secret du mensonge et les blessures assassines. Dans un registre différent, Saura avec son style usuel mélangeant la réalité au fantasme, le passé au présent, joue organiquement sur les sensations de morbidité, de décrépitude avec la mort de son père dans les bras d'une maîtresse; de la mère, malade de ne pas avoir été aimée ; mais aussi, d’un cochon d'Inde enterré au fond du jardin. On note aussi la volonté de la fillette de donner la mort à une grand-mère pour abréger ses souffrances et à une tante qui ne remplacera pas la mère tant aimée. Le tragique n’a plus le temps de côtoyer le dérisoire. Abstrait et elliptique, Saura use de métaphores pour fustiger les fondements religieux, moraux et éthiques du régime franquiste: une maison progressivement gangrenée par la végétation florissante, une piscine laissée à l’abandon rongée par les rats ou une maison étouffante surchargée de meubles pour qu’on s’y sente à l’étroit en disent plus long que moult bavardages.

Dans cet univers à se flinguer, métaphore d’un pays qui attend de renaître de ses cendres (la Movida, incarné au cinéma par Pédro Almodovar et perpétrée plus tard par des réalisateurs libertaires tels que Bigas Luna et Agustin Villaronga), une petite fille sent la présence du mal et tente comme elle peut de s’en échapper par les songes. Sa maman (Géraldine Chaplin) est une pianiste qui à défaut de satisfaire sa passion vorace a dû se charger de sa famille. Elle incarne la jeune république qui n’a pas eu le temps de s’épanouir (en Espagne, les démocrates n’ont été au pouvoir qu’une courte période avant le régime Franquiste) tandis que le père, vil, jouisseur et menaçant, représente la dictature en déclin, assassinée par une jeunesse plus retorse. A travers ses personnages subtilement détaillés qui renvoient aux événements précis ayant affligé le pays, Saura laisse sous-tendre que l’art reste une force transcendantale qui contribue à la libération des moeurs. C’est ce qui se passera. On peut également lire le film d’un point de vue plus tragique et s’émouvoir du regard noir que Saura jette sans ostentation sur une famille bourgeoise tuée de l’intérieur où une petite fille n'a pas su comment exprimer sa détresse face à une mère fanée de désespoir. Malgré les années, on n’a pas oublié le choc émotionnel: réflexion sur les regrets qui ankylosent la raison et le poids de la mémoire dans notre quotidien,
Cria Cuervos reste ce beau film intense, teinté de nostalgie, au souffle déchirant. Toujours pas vu ? Courrez-y.
Romain Le Vern