Par Kevin Dutot - publié le 08 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 08 octobre 2009 à 23h29 - 1 commentaire(s)
« C’est une fois de plus, une histoire de chasse à l’homme, mais ici enveloppée de pseudo-psychanalyse » déclare Alfred Hitchock à François Truffaut dans leur célèbre entretien lorsque ce dernier lui avoue ne pas avoir aimé le scénario de Spellbound ! Cette phrase résume clairement ce que pense le cinéaste de son film de 1945, le premier film de psychanalyse jamais mis en scène selon lui et assez décevant à bien des égards. Cependant, La maison du Docteur Edwardes est aujourd’hui l’un des films majeurs de la filmographie du réalisateur anglais dans l’approche expérimentale et conceptuelle qu’il a eu de cette simple et banale histoire d’amour entre le médecin chef d’un hôpital psychiatrique (Gregory Peck) et l’une de ses collègues (Ingrid Bergman). Si le scénario manque effectivement de vrais ressorts dramatiques et d’une trame vraiment efficace, il recèle néanmoins quelques éléments passionnants et notamment ce fameux rêve conçu et imaginé par Salvador Dalỉ... Un instant de cinéma cultissime qui fut malheureusement tronqué, au grand dam du réalisateur et d’Ingrid Bergman. Produit par David O. Selznick, le film remporta un franc succès en salles grâce à sa distribution de prestige mais ne parvint pas à convaincre les critiques. Le film fut rapidement mis de côté et devint l’ombre d’un chef d’oeuvre qui arriva l’année suivante : Les enchaînés. A l’occasion de la ressortie du film dans quelques salles en France, retour sur cette oeuvre qui dérouta plus d’un spectateur mais fascine encore aujourd’hui !



Fraîchement revenu d’Angleterre où Hitchcock vient de réaliser deux courts-métrages à petit bugdet pour le Ministère de l’Information et visant à montrer le rôle crucial joué par la résistance aux Français, le cinéaste est appelé par le producteur David O. Selznick pour réaliser l’adaptation d’un roman de Francis Beeding, The House of Dr Edwardes. Ben Hecht, scénariste affecté au projet a déjà collaboré avec Hitchock sur Lifeboat et sera le principal scénariste des Enchaînés ! Le réalisateur anglais est satisfait de cette collaboration, jugeant Hecht particulièrement apte à écrire un scénario sur la psychanalyse. Si le roman est un récit mélodramatique et totalement fou racontant l’histoire d’un fou s’emparant d’une maison de fous, les intentions d’Hitchcock sont bien plus raisonnables... Et c’est peut-être ce qu’on peut lui reprocher. Le cinéaste, en collaboration avec son scénariste, élabore donc un récit assez terne à première vue (Mel Brooks en fera une parodie « un brin » plus délirante dans Le Grand frisson en 1977) racontant l’arrivée du sucesseur du Docteur Murchinson (Leo G. Caroll), directeur d’un hôpital psychiatrique, et des étranges troubles du comportement dont il est victime.

Ce médecin, le Dr Edwardes, interprété par Gregory Peck (dont François Truffaut dira qu’il est un acteur « creux » et sans « aucun regard »), se met dans des états de transe face à la simple vision de lignes parallèles sur un fond blanc. Aidé d’une psychiatre jouée par Ingrid Bergman, qui découvre qu’il n’est qu’un amnésique persuadé d’usurper l’identité du vrai Dr Edwardes après l’avoir assassiné, il va peu à peu réaliser qu’il s’est toujours senti responsable de la mort de son jeune frère, survenue lorsqu’ils étaient enfants. Le Docteur Murchinson se révèle par la suite être le véritable meurtrier du Dr Edwardes... Ce mélange confus d’intrigue policière et de récit psychanalytique n’est pas une totale réussite et Hitchcock avoue avoir réalisé une fin particulièrement maladroite... De plus, la logique du scénario, trop étriqué dans son désir de faire durer le suspense, ne permet pas à l’aspect onirique de la dimension psychologique de prendre ses aises. On se retrouve finalement avec un scénario bavard, trop terre à terre et inutilement compliqué. Néanmoins, comme le fait remarquer Donald Spoto dans son ouvrage L’art d’Alfred Hitchcock, il faut appréhender le film d’un angle différent, tourné vers la mesure expérimentale du film ! Tout au long de sa carrière, le cinéaste a tenté de nombreuses expériences... que ce soit au niveau du son et du silence dans Chantage et Sueurs Froides, de l’espace restreint ou du décor unique dans Lifeboat et Fenêtre sur cour et des plans séquences dans La corde !



La maison du Docteur Edwardes est original et passionnant non seulement pour la séquence surréaliste de Dali, pour l’exploration subliminale du Technicolor et la tentative de traduire en propos psychiatriques les thèmes favoris du cinéaste : la culpabilité, la confiance dans les rapports humains et la guérison par l’amour ! C’est donc en dépassant l’innocence (on pourrait presque dire naïveté) de l’histoire d’amour très banale, que l’on peut cerner un travail subtil de la part du cinéaste pour mettre en scène ce scénario pionnier sur la psychanalyse et se l’approprier.


Hitchcock joue d’abord très habilement sur les identités trompeuses en introduisant dans le premier tiers de son film ses personnages principaux de manière quasi mensongère ! Le Docteur Murchinson est présenté comme un homme sain d’esprit tandis que le Dr Petersen est une femme aux allures froides sans une once de sentiments... Les personnages deviendront peu à peu leurs contraires, établissant un habile jeu d’identités inversées et de psychologies complexes. Le cinéaste travaille élégamment la hantise du Dr Edwardes ou plutôt John Ballantine en mettant son personnage dans des situations de crise à multiples reprises... les lignes formées par les voies de chemin de fer, les rayures d’un peignoir, les traces laissées par une fourchette sur une nappe, les traces parallèles de skis dans la neige sont autant d’éléments perturbants trouvant leur écho dans l’apparition de couteaux, coupe-papier et autres rasoirs. La révélation de l’accident s’étant produit dans l’enfance de John : il a, malgré lui, poussé son frère contre une grille aux barreaux pointus, est une séquence particulièrement marquante et violente dans le travail d’Hitchcock et son apparition dans le film marque le génie du cinéaste pour introduire un effet bien plus efficace qu’un coup de feu (par exemple) pour créer un profond malaise face à la mort.



Il est également primordial de s’interresser au rêve imaginé par Salvador Dali auquel Hitchcock fait appel dans l’intention de filmer les séquences oniriques de son film de la manière la moins traditionnelle qui soit : éviter le flou artistique, la brume, ou l’écran qui tremble. Le cinéaste souhaite mettre en scène des rêves très visuels « avec des traits aigus et clairs, dans une image plus claire que celle du film. Je voulais Dali à cause de l’aspect aigu de son architecture -Chririco est très semblable- les longues ombres, l’infini des distances, les lignes qui convergent dans la perspective... les visages sans forme ». Le cinéaste est très inspiré par Un chien andalou, le film surréaliste de Bunuel et Dali de 1928, et y fait directement référence dans ce rêve inouï qui, dans le montage final du film, n’est qu’une version tronquée de la séquence initiale ! On pouvait à l’origine y admirer une Ingrid Bergman figée, à l’allure d’une statue grecque d’où s’échappaient des milliers de fourmis après avoir été transpercée par une flèche. A la fois déesse et victime d’une chasse impitoyable, elle représente l’image d’une femme froide, artificielle et statuesque que Gregory Peck ne peut cependant qu’aimer...

Une dualité particulièrement enivrante et troublante qui aurait trouvé sa place dans l’accumulation de scènes comme la découpe des morceaux de tissus recouverts de grands yeux, rappelant l’oeil coupé au rasoir dans Un chien andalou. L’effet est aussi puissant que dans le film de 1928 car tout aussi symbolique : la destruction de la vue permet d’aller au-delà des apparences pour parvenir à une vérité plus profonde. On trouvera également cette symbolique dans l’utilisation des lunettes de Constance qu’elle porte d’abord de manière permanente et qu’elle préfère retirer lorsqu’elle se trouve au chevet de John, comme pour mieux voir ce qu’elle recherche : une réalité tangible sur l’être qu’elle aime... Le thème de la confiance dans une relation amoureuse est ici developpé ! Le travail de Dali, même tronqué reste une véritable oeuvre d’art désormais projetée lors de rétrospectives de l’artiste (notamment au MoMa de New York, l’été dernier, pour une grande exposition retracant son oeuvre) et permet, à l’instar du court-métrage Destino, partiellement réalisé en collaboration avec Walt Disney en 1946 et terminé en 2003, de cerner l’univers de Salvador Dali en mouvement. Il est intérressant de noter les multiples liaisons entre ces deux morceaux de cinéma et le jeu de questions et réponses qui s’y établit.



Nous ne saurions que trop vous conseiller de redonner une seconde chance à Spellbound ou de simplement découvrir cette oeuvre quelque peu oubliée du maître du suspense qui, derrière un masque sage et plus paisible que d’accoutumée, réalise un film profond et intelligent sur la psychanalyse... Spellbound signifie tenir quelqu’un sous le charme et outre ses personnages principaux, tous enchantés par de tristes secrets ou un amour grandissant, vous serez également ensorcelé par ce film assez... troublant !
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