LA NUIT DES MORTS VIVANTS (1970)
Un film de George A. Romero
Avec Duane Jones, Karl Hardman, Marilyn Eastman, Kyra Schon
Durée : 1h35
La planète est en alerte ! On soupçonne un satellite irradié d'avoir des effets néfastes sur la terre. En effet depuis quelques heures les morts reprennent vie et dévorent les vivants. Dans le chaos général, un petit groupe de survivants tente de se barricader dans une ferme coupée du monde. Dehors, des centaines de zombies s'amoncellent devant leur porte…Années 60, l'Amérique est folle et il y réside comme une odeur de souffre dans les médias : On abat le président devant une caméra, la guerre du Viêt-Nam gagne du coup l'aval général et les clichés n'auront de cesse de nous parvenir avec exécutions notoires et entassements incessants de cadavres destinés à brûler comme s'il ne s'agissait que de vulgaires carcasses d'animaux. George Romero fait partie de cette jeune génération d'artistes à qui l'on demande de se bâillonner. Des gens comme Tobe Hooper, John Carpenter ou Wes Craven, soit de petits jeunes dont personne ne se soucie, à qui l'on ne demande que d'accepter l'inacceptable et de continuer à se fondre dans la masse et perpétuer chacun dans son foyer le rêve américain tel qu'il l'est vivement conseillé dans les paroisses locales. Pourtant ces quelques messieurs trop tranquilles n'ont pas envie de se taire, et seront étrangement bafoués à cause de la violence de leurs films par ceux qui les ont inspirés. Une petite troupe de génies à qui il aura néanmoins fallu une bonne vingtaine d'années pour se faire entendre et comprendre par le plus grand nombre.

Et il est pourtant vrai que ce brave George n'a fait que se servir dans ce qu'on lui donnait pour concocter sa
Nuit des morts-vivants. Une bande de décérébrés déambulant pour suivre bêtement un attroupement, des égoïstes qui n'ont pour seule motivation que leur propre survie, quitte à sacrifier celle des autres, et surtout des gros cons en pagaille qui tirent sur tout ce qui bouge sans chercher à savoir s'ils dégomment du bon ou du mauvais ! Incroyable, un portrait aussi lucide de l'Amérique qui tient encore la route aujourd'hui… Un thème somme toute simple qui nous renvoie pourtant à la connerie débordante qui nous encercle tous, à laquelle nous participons en grande partie et qui remet même en doute le sens de notre propre existence. Et oui, pourquoi lutter pour notre propre survie lorsque l'on est condamné à périr de toute façon ? Le cinéaste pousse ici le bouchon plus loin : pourquoi chercher à tuer une armée de morts, puisqu'ils le sont déjà, et lutter dans une bataille perdue d'avance puisque les pertes d'un camp deviennent automatiquement les alliés de l'autre ? Une interrogation perpétuée la décennie suivante dans
Zombie où l'on pousse l'intérêt de la survie dans un milieu rempli d'offrandes, et où l'on se demande si ça vaut le coup de vivre plus longtemps tant que l'on a de quoi s'amuser. Un matérialisme qui sonnera d'ailleurs le glas d'un premier cycle puisque mort, l'être humain renaît avec ses instincts les plus primaires et réapprend à marcher, manger et éventuellement communiquer. Difficile de savoir s'il s'agit alors d'évolution ou de régression.
Un reflet tranquillement installé dans un survivor de première classe, certes simple au possible mais qui a su poser les bases du cinéma d'action dans tout son aspect géographique comme dans son rythme. Ou comment rendre captivantes 90 minutes de film ne se déroulant que dans une bicoque en bois. Un modèle bien évidemment réutilisé avec brio dans le second film, mais qui a changé malgré lui un pan du cinéma hollywoodien, que cela concerne bien entendu le film d'action, mais aussi le thriller, le film de monstre ou le huis-clos et on ne compte plus les
Die hard, Assaut, Alien ou
Panic room pour ne citer que les plus populaires qui doivent une grande partie de leur réussite à Romero. Un Hollywood à qui il aura fallu des années pour lui tirer les vers du nez,
La nuit des morts-vivants ayant longtemps été un choc émotionnel pour ses spectateurs et leurs conventions, donc très peu correctes politiquement parlant.
Sur le plan visuel ça fait mal ! Dépassée la main de Bela Lugosi sortant de son cercueil miteux dans le
Dracula de Tod Browning, et place aux macchabées sales sur eux, à moitié nus et défigurés rampant comme des lépreux en fin de parcours tout en gémissant. Un interdit plus provocateur encore lorsque ces derniers n'hésitent pas à grignoter les passants dans une boucherie, certes suggérée, mais suffisamment présente pour déboussoler quiconque n'avait encore jamais vu ou entendu parler de zombie au cinéma. Autrement dit tout le monde ! Le bonhomme impose également ses règles qui deviendront LES règles du genre comme la lenteur, l'évolution et la manière de tuer les créatures, même si le premier film contrarie quelque peu tout cela puisque qu'une petite zombiette se sert d'une truelle comme poignard et que selon le témoignage du héros, les monstres courraient après un camion qui finira par détruire une station service (accident que l'on verra 36 ans plus tard dans l'introduction de
L'armée des morts). Un guide du zombie assez glaçant et déstabilisant tant il chamboule le tabou de la nécrophagie, voire de la nécrophilie suggérée et tout ce qui les entoure, mais qui en profite pour briser d'autres barrières.

Le héros tout d'abord, noir, une première pour l'époque ! Personnage imparfait et relativement violent puisqu'il n'hésite pas à cogner pour se faire entendre, homme ou femme, et finira par abattre son principal rival de discorde. Pire encore, ayant survécu une nuit entière à cette armée de cadavres, il finira bêtement dégommé par quelqu'un l'ayant confondu avec un mort-vivant. Un interdit de plus ou de moins n'ayant plus grande importance, on ne se gênera pas non plus pour qu'une jeune enfant tue sa propre mère. Choc soutenu tout du long par une caméra 16 mm noir et blanc embarquée, appuyant un réalisme à la limite du documentaire, plus fort encore dans les clichés photographiques du mauvais traitement des cadavres, achevant le film d'une manière abrupte. Sans le savoir Romero réinvente le film de peur, une peur différente de l'appréhension d'Hitchcock, mais une peur de l'humain, une peur du fait divers nous guettant tous au coin de la rue. Nous sommes certes encore loin de l'aspect poisseux et quasi traumatique qu'aura
Massacre à la tronçonneuse quelques années plus tard, mais il est difficile de sortir indemne de l'expérience.
Coup de génie, Romero gifle tout le monde dans un effroyable pessimisme. Dénonce, dévoile et pointe le doigt sur une Amérique qui continue d'aller mal. Sur le trajet le conduisant dans les laboratoires où il compte amener sa copie définitive, le réalisateur et son comparse John Russo allument leur autoradio : Martin Luther King Jr vient de se faire abattre. C'est désormais certain, la fiction, aussi cruelle soit-elle, ne rattrapera jamais la réalité. La mort en marche n'en est qu'à son crépuscule, et n'est pas prête de s'arrêter.