Premier opus de la saga produite par la Hammer,
Le Cauchemar de Dracula marque en 1958 la résurrection du célèbre vampire sous les traits de Christopher Lee. Terence Fisher signe un film néogothique en couleur, précis et minutieux, où le mythe se réincarne avec force et modernité.
IL ETAIT UNE FOIS...
LE CAUCHEMAR DE DRACULA (1958)Un film de Terence Fisher
Avec Christopher Lee, Peter Cushing, Michael Gough
Durée : 1h22
Au commencement, une histoire vieille comme le monde. Depuis la parution du roman de Stoker en 1897, Dracula n’a cessé de hanter la conscience occidentale, prenant corps dans la littérature du XIXe siècle avant que le cinéma ne s’en empare. Tyran, empaleur, puis vampire, le prince Vlad a alimenté superstitions et théories, nourri les plus fécondes imaginations. De ce mythe intarissable et de son récit fondateur, Terence Fisher a su extraire une réadaptation originale, qui, au regard de ses moyens limités, condense avec soin l’œuvre dense et foisonnante de Bram Stoker. Copieusement élaguée, l’intrigue romanesque d’origine fait, dans
Le Cauchemar de Dracula, l’objet d’un traitement linéaire que domine la présence mobile et furtive du comte.
Au fin fond de l’Europe centrale, Jonathan Harker entame son séjour en qualité de bibliothécaire dans le château du comte Dracula. L’ambition du jeune homme est d’éliminer son hôte, et d’empêcher la propagation de son espèce. Mais le comte parvient à lui infliger d’irrémédiables morsures pendant son sommeil. Harker se rend alors dans la crypte où Dracula et sa victime, une jeune femme déjà vampirisée, reposent. Transperçant à l’aide d’un pieu le cœur de cette dernière, il la libère du maléfice. Elle reprend aussitôt l’apparence d'une vieille femme. Pendant ce temps, à la faveur de la nuit, Dracula a pu s’extraire de son cercueil.
Eminent spécialiste des sciences occultes, le docteur Van Helsing, sillonne la région en quête d’Harker, dont il connaissait l’étrange dessein. Il fait halte dans une auberge et interroge en vain les propriétaires au sujet du comte. Une servante consent cependant à lui confier le journal de son ami. Dans les entrailles du château abandonné par son maître, le docteur découvre le corps de Jonathan Harker, allongé dans un cercueil.
Van Helsing regagne Londres et annonce à Arthur Holmwood le décès du prétendant de sa sœur, Lucy. La jeune fille souffre depuis peu de maux obscurs qui l’empêchent de quitter sa chambre, une alcôve que Dracula arpente en secret chaque nuit jusqu’au lit où l’attend sa victime, brûlante d’impatience. Lucy finit par succomber, rejoignant le monde des non morts. Van Helsing remet alors à Holmwood le journal d’Harker, avant d’infliger à sa sœur le rituel posthume seyant à son effroyable mutation.
Persuadés que le comte a pris la fuite, les deux hommes décident de le poursuivre. A leur retour, ils comprennent que Dracula a eu le temps de conquérir Mina, l’épouse d’Arthur. Grâce à une transfusion sanguine, Van Helsing réussit à la maintenir en vie. Mais Dracula, qui avait élu domicile dans la cave même des Holmwood, parvient à emmener Mina dans son château. Avec Lord Arthur, Van Helsing regagne la demeure du comte. Après un périlleux combat livrer seul à seul, il verra son adversaire se réduire en poussière, au lever du jour.
Variation sur la trame stokerienne,
Le Cauchemar de Dracula en constitue néanmoins une illustration brillante de couleurs et de détails visuels. Fisher témoigne d’un sens méticuleux du décor et de la mise en scène, déjà perceptible dans son adaptation du roman de Mary Shelley tournée pour la Hammer en 1957,
Frankenstein s’est échappé.
Ignorant la polyphonie du roman de Stoker, construit par juxtaposition de lettres et de documents personnels « collés » les uns aux autres, Fisher réintègre cependant un substrat essentiel à l’œuvre : le silence du comte, manque rhétorique autour duquel se constitue la parole et l’action des autres personnages. Monstre charmeur et sanguinaire, immortel vorace commandant aux forces nocturnes, Dracula continue d’incarner au cinéma une créature située en deçà du langage, comme du genre humain. A l’exception de la scène d’exposition où Harker se présente au comte, Christophe Lee domine par son mutisme angoissant le vaste échiquier où, par l’entremise des femmes, lui et Van Helsing s’affrontent. Mais si Dracula brille par son absence, chacune de ses apparitions, toujours flamboyantes, suscite à la fois chez Fisher étonnement et attirance, dégoût et volupté. Le chasseur Van Helsing, porté par l’interprétation musclée de Peter Cushing, occupe le devant de la scène, conduisant à lui seul l’essentiel de l’action. L’aura de Dracula, son épouvantable supériorité sur l’intrigue, servie par une utilisation somptueuse des contrastes et des couleurs, relève quant à elle de la latence et du surgissement.

Tels sont les moteurs principaux de l’effroi dans cette version où, après la théâtralité statique de Bela Lugosi, Christopher Lee confère au comte la sombre élégance d’un monstre séducteur, sanguinolent, certes, mais diablement désirable. Face à lui, Carol March ne pouvait que camper une Lucy passionnée, impatiente de se livrer corps et âme aux désirs de son visiteur. Discret mais déjà osé pour l’époque, l’aspect érotique du film renouvelle l’imagerie du vampire, fixant en Christopher Lee l’imposante stature et les traits longiligne d’un modèle au jeu sobre et raffiné.