Il était une fois...
LES ANGES DU PÉCHÉ (1943)
Un film de Robert Bresson
Avec Renée Faure, Jany Holt, Sylvie
Durée : 1h37
Anne-Marie, jeune fille mystique et de très bonne famille, choisit d’entrer au couvent des Dominicaines de Béthanie, congrégation au service des détenues dont bon nombre de novices sont d’anciennes prisonnières. Anne-Marie remarque, à l’occasion de sa première visite là-bas, la criminelle Thérèse qu’elle décide de sauver coûte que coûte. Celle-ci, une fois sa levée d’écrou accomplie, commet un meurtre…On ne s’en souvient pas aujourd’hui mais les Éditions Gallimard, patronnes de la prestigieuse collection littéraire « N.R.F. » (les initiales de la
Nouvelle Revue Française fondée en 1912), furent également, à l’époque de Gaston Gallimard, une firme de production cinématographique. Cette reprise par les Cinémas Action de
Les Anges du péché (Fr. 1943) de Robert Bresson tombe à pic pour nous rafraîchir la mémoire sur ce fait tout de même important dans l’histoire de la culture française du XXe siècle. Le premier film produit par Gallimard avait été le
Madame Bovary (1934) de Jean Renoir,
Les Anges du péché fut le second. Devenu très rare, ce second film Gallimard est aussi le premier long-métrage de la filmographie du cinéaste Bresson. C’est dire son importance dans l’histoire du cinéma français.
Il est enfin visible dans des conditions plastiquement admissibles, compte tenu des difficultés de sa restauration. Le négatif original en nitrate de cellulose étant partiellement détruit, on a pu recomposer la continuité à l’aide d’une copie positive intermédiaire, d’éléments provenant de la Cinémathèque Royale de Belgique, et d’une copie positive d’époque. L’ensemble a été étalonné plan par plan. Il subsiste encore une rayure de ci, de là, mais la direction de la photographie, signée Philippe Agostini, est assez restituée pour qu’on puisse la juger sur des bases analogues à celles sur lesquelles on la jugeait dans une salle de cinéma parisienne ou provinciale de 1943.
Coproduit avec l’aide de Roland Tual, sur un scénario écrit par Bresson et Jean Giraudoux d’après une idée du révérend père dominicain R.L. Bruckberger,
Les Anges du péché reçut l’appui matériel et théologique des Dominicains eux-mêmes qui mirent au service du réalisme de la mise en scène leur science canonique et cérémoniaire. Ce scénario n’est d’ailleurs nullement inimaginable. Fondée en 1867 par le père Lataste, la Congrégation de Béthanie, dirigée par un chapitre de sœurs professes, a pour mission la sauvegarde et le salut des femmes criminelles. Une criminelle dissimulée dans un couvent : l’idée fera aussi son chemin dans l’histoire du cinéma mondial. Après tout, ne retrouve-t-on pas, toutes choses égales d’ailleurs, la démarche documentaire « initiatique » de Bresson dans un film aussi étonnant que
Le Couvent de la bête sacrée [
Sei ju gakuen] (Jap. 1974) de Norifumi Suzuki ? N’y retrouve-t-on pas non plus ce mélange du drame mystique et du drame policier, inextricablement unis pour concourir au dynamisme particulier de l’intrigue ? Même la dimension érotique, si subtile et non-dite soit-elle, n’est pas totalement absente puisqu’il y a bien aussi une passion d’une jeune fille (dont les vœux ne sont pas encore prononcées : elle est « à l’essai ») pour une autre (encore davantage « à l’essai ») qu’il s’agit d’épurer pour la rendre utile, du point de vue catholique.
La très grande puissance dramatique des
Anges du péché provient de son suspense, servi par une direction d’acteurs – surtout d’actrices, ici – hors pair. Suspense qui repose sur un point entièrement théologique : la conversion aura-t-elle lieu ? La fin du film permet de répondre à ce premier point en partie seulement et il se double d’un suspense postérieur, concernant un problème sur lequel Joseph de Maistre a beaucoup réfléchi, parmi bien d’autres intellectuels catholiques de l’antiquité testamentaire à nos jours. Ce suspense postérieur, c’est de savoir si le sacrifice de l’innocent permet de racheter les péchés, s’il est efficace au sens théologique du terme. C’est pourquoi Bresson pouvait déclarer que ce qui l’intéressait au cinéma, c’était la « marche vers l’inconnu » à partir d’éléments empruntés au pur réel. Une esthétique absolument catholique de la représentation du sacré, donc.
Progressivement, Bresson dépouillera ce pur réel dans le sens d’une stylisation dogmatique en faisant, tout comme parfois le firent Jean-Luc Godard ou Alain Resnais, parler ses personnages d’une voix souvent atone et désincarnée : cette désincarnation volontaire étant probablement inspirée par… le protestantisme. En 1943, Dieu merci, ce n’est pas encore le cas ! Mais on peut déjà constater cette tendance relativement mortifère à l’œuvre dans certaines idées de mise en scène comme le meurtre schématique de l’amant de Thérèse, réduit à l’état volontaire de silhouette « fonctionnelle » d’une économie de la grâce un peu trop théorique pour être convaincante. Autre paradoxe de l’esthétique bressonnienne : renier les prestiges de l’acteur au profit de l’être réel. Certes l’idée se défend mais il convient de remarquer tout de même que les meilleurs Bresson sont joués par des acteurs professionnels. Ce premier long-métrage en est encore la preuve éclatante.
Si
Les Anges du péché tient le coup sans aucun effort encore aujourd’hui, d’un point de vue purement cinématographique et son scénario mis à part – je sais que c’est un exercice abstrait que d’isoler l’un de l’autre mais on peut s’y livrer comme à une expérimentation : le résultat est parfois intéressant - ce n’est pas grâce aux belles compositions d’Agostini, ni aux dialogues de Giraudoux pourtant tous deux dignes d’éloge : c’est grâce aux actrices - dont au moins une de la Comédie française - toutes admirables car – rendons à César… - parfaitement bien dirigées.