A posteriori, il est toujours aussi frustrant qu'un des plus grands cinéastes du muet comme Tod Browning n'ait pu véritablement franchir
le mur du son suite à l'échec cuisant de son monumental
Freaks, la monstrueuse parade (1932). Il ne réalisera par la suite que quatre films, tous aussi remarquables les uns que les autres. L'héritage de ce maître du 7ème art reste inestimable et constitue encore une source d'inspiration pour de nombreux cinéastes contemporains. Cependant, rares sont les éditeurs qui ont cherché à exhumer les splendeurs du maître. Heureusement, Carlotta, converti en distributeur pour l'occasion, sait prendre le public cinéphile par les sentiments. Après le sublime
Lola Montes proposé dans son montage d'origine, c'est au tour de
Les Poupées du diable (1936) d'avoir les honneurs de retrouver le chemin des salles obscures dans une version splendide, nous offrant une parfaite alternative aux productions sans âmes ni saveurs (à quelques exceptions près) qui font pourtant les beaux jours des exploitants dans cette période estivale.
Il était une fois…
LES POUPEES DU DIABLE (1936)
Un film de Tod Browning
Avec Lionel Barrymore, Maureen O'Sullivan, Frank Lawton, Rafaela Ottiano, Robert Greig, Lucy Beaumont
Durée : 1h18
Adaptation du roman Brule Sorcière brûle d'Abraham Merritt, Les poupées du diable conte l'histoire de Paul Lavond (Lionel Barrymore), un ancien banquier victime d'un complot perpétré par ses associés. Il va passer près de 17 ans derrière les barreaux jusqu'au jour où il réussit à s'enfuir en compagnie d'un savant fou avec qui il s'est lié d'amitié. Ce dernier a réussi à mettre au point un produit miracle qui rapetisse tout être vivant à la taille de Minipouss, qu'il peut contrôler par simple télépathie. Une fois libre, Lavond va mettre en place une machiavélique vengeance à l'aide de la précieuse invention de son ami. Aux antipodes de
Freaks, la monstrueuse parade qui mettait en scène de véritables "monstres" humains directement issus des foires itinérantes de l'époque,
Les Poupées du diable exploite une vaste palette d'effets spéciaux. Browning nous concocte une œuvre noire teintée d'épouvante dans laquelle des humains de la taille d'une poupée vont commettre des crimes sous les ordres d'un homme avide de vengeance. On connaît les tueurs à gages, les tueurs en série, mais les tueurs en modèle réduit sont bien plus rares. Cependant, le cinéaste n'a jamais caché son désintérêt pour les effets spéciaux, leur préférant un vérisme figuratif et la performance d'acteurs dont l'impact, le réalisme et l'émotion peuvent traverser les décennies sans souffrir du poids du temps. Afin d'obtenir des trucages crédibles pour les déplacements des humains dans un monde démesuré, deux principales techniques furent employées. La première consiste dans l'incrustation des personnages rapportés à une taille réduite aux côtés de décors et comédiens à l'échelle humaine. Hélas, l'incrustation se fait parfois trop ressentir par le détourage des personnages, la différence d'intensité lumineuse entre les deux plans, auquel s'ajoute un manque de relief inhérent à ce type de truquage. Toutefois, la seconde technique reste toujours aussi magique. Jouant à nouveau sur l'échelle, les techniciens et les décorateurs ont œuvré de concert afin de créer des plateaux pourvus de décors démesurés et d'objets gigantesques, ce qui n'est pas sans rappeler l'incontournable
L'homme qui rétrécit de Jack Arnold, autre chantre du cinéma fantastique qui porta cette technique à un degré de réalisme remarquable. Plusieurs séquences de
Les Poupées du diable sont ainsi marquantes et permettent à Browning de se jouer des apparences et des situations parfois cocasses qu'offre la présence de ces petites poupées tueuses dissimulées dans le décor. Et c'est non sans humour que le cinéaste ponctue son film d'une poignée de séquences stupéfiantes où étrangeté, drôlerie et suspense s'entremêlent pour construire le tissu filmique.

Outre les habiles jeux de mise en scène avec les attaques des petites poupées vivantes, Tod Browning dresse le portrait d'un homme obsédé par un sentiment terriblement humain : la vengeance. Lionel Barrymore, acteur chouchou de D.W. Griffith, interprète Paul Lavond qui passe une grande partie du temps déguisé en vielle dame, Mme Mandelip. Un travestissement qui n'est pas sans rappeler le célèbre Lon Chaney, l'homme aux mille visages, auquel nous avions précédemment concocté un portrait à l'occasion de l'édition chez Carlotta d'un biopic réalisé en 1957 par Joseph Pevney. Pour l'anecdote, cet acteur protéiforme était aussi déguisé en vieille dame dans une précédente réalisation de Browning,
Le Club des trois (1925), marquant une filiation certaine avec
Les Poupées du diable.

Ce subterfuge pernicieux permet à son personnage principal de s'approcher de ses victimes sans créer la moindre suspicion sur ses intentions mortifères. Un jeu sur les apparences et le thème du masque va donc imprégner l'ensemble du film, que cela soit dans la mise en scène, la construction des plans, le montage et évidemment le jeu des acteurs. Une manière de radiographier les méandres de l'âme humaine scindée entre deux identités très contrastées : Lavond, l'ancien banquier avide de vengeance meurtrière, et l'avenante et sympathique Mandelip, masque terriblement lourd à porter par Lavond qui lui permet d'approcher sa fille sans pouvoir lui dévoiler sa réelle identité. En effet, il découvre pour son plus grand malheur, qu'elle nourrit envers son père une profonde haine, le croyant coupable des faits qui l'ont conduit en prison. Une situation paradoxale et dramatique qui met en scène des passages parmi les plus poignants du film. Le dénouement nihiliste est tragique et profondément touchant, avec un Lavond qui, une fois sa vengeance accomplie, finit par quitter définitivement sa fille et le monde, car il est considéré par tous comme mort. Il comprend avec désarroi que les nombreuses années passées derrière les barreaux ont mis véritablement fin à son existence sous l'identité de Paul Lavond. C'est sous les traits de Mme Mandelip qu'il reprend goût à la vie, mais cela reste factice et illusoire. De plus, la caractérisation de ce personnage tout comme l'ensemble des protagonistes de l'histoire est très marquée, reflétant de nombreux travers paradoxaux, jamais lisses, ne rentrant pas dans les normes calibrées pour que le public s'attache à eux. Pourtant, leurs défauts les rendent terriblement humains, trop peut-être. Une singularité qui témoigne d'un adroit travail d'écriture sur la psychologie des personnages que l'on doit à Guy Endore et surtout Erich Von Stroheim, grand réalisateur du muet, mais surtout remarquable acteur.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur
Les poupées du diable, avant-dernière réalisation de Browning, tant l'œuvre est riche et profonde. Il est évident que l'on vous recommande chaudement de (re)découvrir le film en salle, en attendant une future édition DVD et Blu-Ray probablement pour la période des fêtes de fin d'année. Après cette pépite, Browning réalisa sa toute dernière œuvre
Miracles for sale en 1939. Ayant perdu sa femme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Tod Browning vécut reclus les vingt dernières années de sa vie sans toucher à la moindre caméra. Il laisse dernière lui de nombreux chefs d'œuvres du 7ème art, comptant à son actif plus d'une centaine de réalisations entre 1914 et 1939. On regrette que les initiatives pour projeter ou éditer les œuvres du cinéaste soient en France bien trop rares. Saluons encore ce type d'initiative qui s'adresse avant tout aux fins cinéphiles, mais aussi à un public plus vaste et désireux d'expériences cinématographiques se démarquant des productions actuelles.