Les frères Scott se sont fait connaître au cinéma avec deux films marquants :
Les Duellistes pour Ridley,
Les Prédateurs pour Tony. C'est le second qui ressort dans les salles françaises, à une période où les films de vampires redeviennent à la mode (
Twilight le mois dernier,
Morse aujourd'hui). Une nouvelle vision de ce classique culte confirme tous les souvenirs que l'on pouvait conserver, d'autant que chaque élément (du saphisme, du sang, du Bauhaus, du trio Deneuve-Sarandon-Bowie, des singes surexcités) vacille entre le sublime et le Grand Guignol. Ceux qui ne l'ont pas vu n'imaginent pas la chance qu'ils ont de pouvoir le redécouvrir.
De
True Romance à
Domino en passant par
Le dernier Samaritain et
Man on Fire, Tony Scott reste un formaliste expérimentateur. Mais il faut revenir aux sources de son cinéma pour comprendre comment il fonctionne. A dire vrai, le décalage est comparable à celui dans la carrière de William Friedkin qui au début prenait une direction plus auteurisante avant de suivre les conseils de
Howard Hawks. Au début, Scott se cherche en travaillant de nouvelles formes d'expression. On pouvait déjà voir ça dans ses courts-métrages comme
One of the missing, l’un des plus connus. L'action se passe pendant la guerre de Sécession et montre un soldat qui part en mission de reconnaissance vers les lignes ennemies. Loin de céder aux conventions du genre, le jeune réalisateur crée alors une ambiance intimiste et développe une parabole antimilitariste (sacrifier un personnage pour une idée).
Les prédateurs, film réalisé en 1983, lui donne l'occasion d'explorer un genre profane (le fantastique) en utilisant des artifices novateurs.
L'histoire défie la vraisemblance : Miriam (
Catherine Deneuve), vampire née en Egypte il y a 4000 ans, erre immortelle, sublime, bandante. Passe son temps à écumer les boîtes de nuit en quête de sang neuf. Apprend un jour que son compagnon (David Bowie) commence à vieillir. Prête à tout pour le sauver, elle tente de séduire Sarah (
Susan Sarandon), une spécialiste des mécanismes du vieillissement. A la manière de
Werner Herzog lorsqu’il a revisité Nosfératu, Scott sublime les codes du film de vampires en jouant sur le vertige spatio-temporel et en brassant les nationalités. Après
Klaus Kinski et Isabelle Adjani, voici un nouveau couple culte : David Bowie et
Catherine Deneuve. En raison d'une scène saphique avec
Susan Sarandon où l’érotisme le plus chaud le dispute au romantisme le plus sanglant, Deneuve est devenue une icône lesbienne, à tel point qu’un magazine lesbien devait s’intituler "Deneuve" (l’actrice s’y est opposé). Ailleurs, Tony Scott alterne des images percutantes sur un rythme tantôt psychédélique (les scènes qui se déroulent en boîte de nuit sont alternées avec celles où le singe bouffe sa moitié), tantôt languissant (Bowie qui veut boire le sang d’un jeune élève).

Les effets spéciaux assurés par Dick Smith, à qui on doit également ceux de L'exorciste, sont impressionnants notamment lorsqu’il s’agit de représenter Bowie vieillissant. Certaines idées comme le titre du morceau Bela Lugosi is dead ou les cameos de Willem Dafoe et Peter Murphy, du groupe Bauhaus, ajoutent au plaisir coupable mais c’est surtout de voir Tony Scott maître de son film, avec une vraie singularité et un vrai style, assumant sans honte sa singularité, qui fait plaisir. Il révèle des années avant Paolo Sorrentino et David Fincher que les effets issus de la pub et du clip peuvent donner lieu à de grands et beaux moments de cinéma. Par la suite, il aura fallu attendre Aux frontières de l'aube de Kathryn Bigelow, les romans d’Anne Rice (adaptation d’Interview with a Vampire) ou même La sagesse des crocodiles, de Leong Po-Chih pour découvrir d'autres variations aussi audacieuses autour du sujet. Mais, malgré les années, Les prédateurs continue d’implanter ses crocs plus férocement que ses artefacts.
Romain Le Vern