En 1963 sortait dans les salles françaises l’un des affrontements les plus mythiques de l’histoire du cinéma,
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? Deux grandes comédiennes américaines, Bette Davis et Joan Crawford, dont les carrières commençaient sérieusement à s’essouffler, acceptèrent de se glisser dans la peau des soeurs Hudson, Jane et Blanche, sous l’oeil averti du producteur et réalisateur Robert Aldrich. Le film rencontra un franc succès, à la fois critique et public, et continue, aujourd’hui encore, à passionner des générations entières de cinéphiles... D’une cruauté sans fin, teinté d’une ironie jouissive et dépeint dans un cadre où la folie prend peu à peu le dessus sur l’intégralité du récit,
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? est l’un des chefs d’oeuvre du début des années 1960 avec en prime, une interprétation remarquable de la part de deux actrices en état de grâce. A l’occasion de la ressortie du film dans nos salles, nous vous proposons de replonger au cœur de ce terrifiant huis-clos...
Véritable cinéaste de la violence, de l’affrontement et du corps à corps, Robert Aldrich a certainement suivi l’un des parcours les plus atypiques d’Hollywood en alternant véritables perles cinématographiques comme
En quatrième vitesse (célébré par Truffaut dans les Cahiers du Cinéma) et
Attaque, les films kamikazes que sont
Le Grand Couteau et
Racket dans la couture conspués par les producteurs de l’époque car dénonciateurs d’un système de plus en plus pourri, les séries B de la Hammer tournés en Europe et charcutés par la production et succès commerciaux comme
Les Douze Salopards...
Qu’est il arrivé à Baby Jane ? constitue sans aucun doute le pont entre ces allées et venues. Réalisé en 1962, alors que le cinéaste revient d’une expérience désastreuse en Europe et qu’il semble à nouveau prêt à collaborer avec l’Amérique après un exil de plusieurs années, le film marque également le grand retour des comédiennes Bette Davis et Joan Crawford dont les carrières respectives sont alors en perte de vitesse ! La première enchaine depuis le début des années 1950 les échecs commerciaux et les critiques négatives, son mariage avec le comédien Gary Merrill est ponctué d’affaires de violences conjugales avant de se solder par un divorce en 1960 et sa mère vient de décéder... La seconde a perdu le respect de ses pairs dans le milieu en raison d’une série d’affaires de famille assez louches et sa carrière est désormais en chute libre depuis son triomphe dans Le masque arraché et sa nomination à l’Oscar.

Joan Crawford, à qui l’on propose la lecture du scénario adapté du roman d’Henry Farrell demande aux producteurs de considérer Bette Davis pour le rôle de la soeur psychopathe... Cette dernière, persuadée d’avoir affaire à un scénario digne du
Psychose d’Alfred Hitchcock sorti deux ans auparavant, pense pouvoir renouer avec le succès. Elle élabore alors un contrat juteux lui permettant de toucher 10% des bénéfices internationaux... ajoutés à son salaire. Le tournage se déroule correctement (et très rapidement) selon les déclarations publiques mais la tension entre les deux comédiennes va animer une atmosphère assez inquiétante sur le plateau ! L’éternel conflit qui anima durant des décennies la relation entre Bette Davis et Joan Crawford (relatée dans le roman de Shaun Considine,
The Divine Feud) permit finalement d’élaborer ce terrifiant récit et de le transcender... Le scénario final est assez proche de la matière initiale et raconte l’histoire de Jane et Blanche Hudson. Jane Hudson, est une véritable enfant vedette dans les années 1920 popularisée par une chanson reprise par toute l’Amérique. Mais passée l’adolescence, le public l’a complètement oubliée. Et c'est sa sœur, Blanche, qui devient célèbre à son tour, en devenant une actrice de cinéma renommée et appréciée de tous. Blanche enchaine les succès critique et public mais stipule dans ses contrats que pour chaque film tourné, le studio est obligé de faire tourner sa soeur Jane... Un terrible accident de voiture, dont les circonstances restent peu claires, met cependant fin à sa carrière et la paralyse à vie, la rendant complètement dépendante de sa sœur déchue. Nous les retrouvons alors plusieurs années après les heures de gloire de Blanche, alors que la télévision propose une rétrospective de ses films... La tension entre les deux soeurs est de plus en plus violente et Blanche va tout faire pour échapper aux griffes de Jane qui sombre désormais dans la folie totale.
L’étonnante relation entre le récit et la véritable situation des deux comédiennes va forcément attiser les curieux et les anecdotes de tournage vont alors se multiplier... On entend quelque part que Joan Crawford s’est réellement fait frapper par Bette Davis durant une scène de rixe et que la comédienne, pour se venger, a chargé ses poches de briques lors de la scène où Jane doit trainer sa soeur Blanche à travers le hall d’entrée... dans l’espoir que la comédienne se brise le dos. Bref, c’est l’amour fou. Mais selon Robert Aldrich, le tournage se déroule correctement, les deux comédiennes étant tout à fait conscientes de la chance qui s’offre à elles ! « On ne peut nier qu’elle se détestaient sans retenue mais elle se sont parfaitement comportées sur le plateau... » déclare le réalisateur dans une interview lors de la promotion du film ! Une promo particulièrement axée sur le choc des titans Davis/Crawford et faisant fi des sifflets à la projection cannoise, se soldera d’un succès commercial impressionnant... le film entrant dans ses frais moins de deux semaines après sa sortie ! Mais au final... Que penser du film ?

Qu’est il arrivé à Baby Jane ?, si l’on met de coté la dimension grand guignolesque de quelques séquences ironisant néanmoins sur la situation désespérée de Blanche, est une totale réussite à peine sapée par une conclusion hâtive. D’une précision chirurgicale, la mise en scène d’Aldrich, peu éloigné d’un Hitchcock en très grande forme sert une tension croissante et palpable... Le huis-clos est parfaitement maîtrisé et les quelques échappées en extérieur ne viennent qu’amplifier le malaise de Blanche, séquestrée et torturée par une Jane sombrant dans une folie meurtrière. Bette Davis compose une terrifiante Jane Hudson dont la schizophrénie, mêlée au syndrome de Peter Pan, lui permettent d’enchainer les prouesses et les séquences de haute volée. On retiendra les coups de fil où sa personnalité se dédouble et ses morceaux musicaux, particulièrement morbides ! Joan Crawford, infirme et en proie à toutes les frayeurs s’en tire également avec les honneurs en composant une Blanche désespérée et émouvante. Entre un humour noir parfaitement dosé, un suspense haletant franchement pompé par Stephen King pour l’écriture de son
Misery et une bande originale fascinante, dictant parfois des émotions contraires, le film de Robert Aldrich est un monument d’horreur qui nous tient en haleine avec un vrai talent....
Pour l’anecdote final et pour rendre hommage à cette fameuse « idylle » entre les deux comédiennes, Joan Crawford, fut, selon plusieurs sources, aboslument effarée de ne pas être nommée aux Oscars face à sa partenaire Bette Davis. Elle appela les autres concurrentes à la statuette, susceptibles de ne pas venir durant la cérémonie pour leur proposer de récupérer l’objet à leur place en cas de succès ! C’est ce qui arriva... Joan Crawford et Bette Davis, toutes deux présentes dans les coulisses lors de la révélation de la gagnante, attendirent alors le résultat.
Anne Bancroft, absente, l’emporta pour
Miracle en Alabama et c’est Crawford qui entra sur scène, poussant légèrement sa partenaire de jeu en lui lançant un cinglant «
Dégage, j’ai un oscar à récupérer... ». A Hollywood, on ne se refait pas...