Par Eric Vernay - publié le 20 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 20 octobre 2009 à 18h54 - 0 commentaire(s)
Sec et violent, ce film au lyrisme contenu est une magnifique plongée dans les mines de charbon de Pennsylvanie, à la fin du XIXe siècle. Une sorte de Germinal, version américaine, interprété avec brio par Sean Connery et Richard Harris. A redécouvrir dans sa version longue.



1878, Pennsylvanie. Des milliers d'hommes sont exploités dans les mines de charbon, mais ils ont pourtant un espoir : les "Molly Maguires", une société secrète qui, par la violence terroriste, a décidé de les défendre, ou, du moins, de les venger. Dans la petite ville d'Eckley débarque un jour James Mc Parlan, à la recherche d'un travail à la mine. Il s'agit en fait d'un détective, chargé d’infiltrer les Molly Maguires.

On connaît mal Martin Ritt, d’abord acteur engagé pendant les années 1930, puis cinéaste libéral, connu pour ses idées de gauche – il fut même « black-listé » pendant le MacCarthysme. Grâce au film d’espionnage L’espion qui venait du froid (1965, avec Richard Burton) puis au western Hombre (1967, avec Paul Newman), il s’impose dans les années 60 comme un des réalisateurs majeurs d’Hollywood.



Sorti en 1969, The Molly Maguires (Traitre sur commande en VF) est probablement son meilleur film. Ritt s’empare d’un sujet qui lui tient à cœur, la révolte des mineurs exploités. Rebelles et violents, les « Molly Maguires » font sauter à l’explosif des cargaisons de charbon, pour exprimer leur colère contre leurs patrons. Alertée, la police envoie James Mc Parlan (Richard Harris) sur place, chargé d’infiltrer l’organisation secrète. D’origine irlandaise, comme les terroristes qu’il doit mener à la potence, l’inspecteur se rapproche de ces insoumis, adopte leurs rites, et s’attache progressivement à leurs idéaux. On retrouve le thème de la culpabilité, indissociable des années MacCarthy. Le film fait d’ailleurs écho à la filmographie d’Elia Kazan, hantée par le remords de la délation (Sur Les Quais, 1955).


Tandis que Mc Parlan gagne la confiance de Jack Kehoe (Sean Connery, parfait), le chef de la bande, et le reste du village de mineurs, Ritt s’attarde avec précision sur les rites de la petite communauté irlandaise. Partie virile de football « à l’irlandaise » (avec les mains, les pieds, et les poings !), chants folkloriques, messe dominicale et sermon anti-violence du prêtre. La mise en scène rêche, au lyrisme contenu (à l’instar de la belle partition de Mancini), permet à Ritt d’immerger le spectateur dans ces rues boueuses, et ces galeries glissantes et obscures.



Le film doit d’ailleurs beaucoup à son directeur de la photographie. James Wong Howe plonge les acteurs dans une Pennsylvanie morose, aux couleurs assombries, savamment délavées. Au départ, Howe, qui avait déjà démontré ses talents graphiques sur un autre film de Ritt, (Le plus sauvage d’entre tous, 1963, avec Paul Newman), aurait voulu tourner The Molly Maguires en noir et blanc. Il est finalement parvenu à plier le Technicolor à son idée, notamment en saupoudrant les champs verts de poussière noire, ou en éclairant seulement à la bougie des scènes à l’intérieur des mines. L’impact visuel s’avère saisissant de réalisme.

A l’instar de ses personnages laconiques mais courageux, The Molly Maguires est un film précis, modeste, porté vers l’action. Ritt, comme beaucoup de grands cinéastes de l’âge d’or Hollywoodien, ne se prenait pas pour un artiste. Sa mise en scène est tout entière dédiée à l’histoire, mais ne manque pas d’éclats. Sa manière de filmer sèchement, sans prévenir, l’assassinat d’une famille au petit matin évoque Les tueurs de Robert Siodmak, ou son héritier Don Siegel. Ritt sait aussi tirer le meilleur de ses acteurs : la confrontation Sean Connery/Richard Harris fait des étincelles, sans schématisme manichéen.



A cet égard, le titre français paraît terriblement réducteur et maladroit. Car, comme chez Michael Mann (Heat, Public Enemies), le flic et le voyou s’affrontent certes, mais se comprennent et s’apprivoisent, formant les deux facettes d’un même ego, ambivalent, ambigu. Un instant même, lors d’une scène magistrale (saccage du magasin de la Compagnie), ils se confondent presque, envahis par la même euphorie de la révolte, le feu dans les yeux. La réalité anéantira ensuite, dans un cruel épilogue, cette amorce de fraternité utopique. Une façon pour Ritt de célébrer, en 1969, le crépuscule des idéaux sixties.
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