Par Kevin Dutot - publié le 02 avril 2008 à 16h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h00 - 0 commentaire(s)
Ressorti il y a quelques semaines dans plusieurs salles en France, Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni est une oeuvre ancrée dans les années 1960, traçant le portrait d’une Amérique en crise où la culture étudiante se confronte aux autorités... Faisant suite à Blow-Up qui observait le Swinging London, ce Zabriskie, réalisé dans un climat de guerre civile, s’attarde sur les bouleversements de la pensée au sein de la société Etats-Unienne, plongée dans une terrifiante guerre du Vietnam. Seul et unique film de la carrière du cinéaste entièrement financé par des fonds américains, le long-métrage adopte également un genre particulièrement prisé sur le territoire dans les années 1970 : le road movie. Véritable forme cinématographique de la liberté, l’abandon et de la quête initiatique, le genre se prête ici à une allégorie de l’acte révolutionnaire qui consiste à fuir les autorités, la société et retrouver l’essence d’une nature humaine libre et émancipée. Flashback...


Le contexte de réalisation de Zabriskie Point ne fut pas des plus faciles pour son metteur en scène qui, habitué aux incidents de tournage, dut cependant se confronter à de nombreux groupuscules bien décidés à mettre en péril le bon déroulement du film. Ainsi, le film prend dès sa mise en chantier une dimension révolutionnaire qui renforcera le message du film et sa légitimité... Prenant pour point de départ les manifestations étudiantes sur les campus universitaires de la côte Ouest lors d’une séquence d’introduction particulièrement déconcertante où la musique prédominante laisse peu à peu la place aux revendications et exigences de la jeune communauté lors d’une assemblée générale, Antonioni marque son désir de ne pas perdre de temps dans les dissertations et le verbiage. Son personnage principal, Mark, ambassadeur du point de vue d’Antonioni, quitte cette longue réunion en précisant qu’il est prêt à mourir... mais pas d’ennui. Le cinéaste favorise la révolution par les actes plus que par les mots et introduit intelligemment que les exploits les plus insignifiants peuvent prendre une ampleur contestataire plus profonde que tous les actes de violence...


En faisant du manque de constance et de plénitude de Mark le fer de lance de sa révolution, Antonioni prône la désinvolture et lorsqu’il fait décoller son personnage dans un avion privé subtilisé sous les yeux d’une tour de contrôle, le cinéaste marque le véritable départ de son film par une action scénaristiquement invraisemblable, mais qui permet d’introduire cette liberté tant revendiquée... Ainsi, détournant les premiers codes du road movie (qui se déroule par définition sur les routes), Antonioni fait prendre de la hauteur au genre en le projetant dans les airs. Cet avion va alors rencontrer une voiture, conduite par une autre jeune étudiante que nous suivons depuis le début du film, mais dont le rôle nous échappait plus ou moins. Véritable hommage à La mort aux trousses, cette approche hasardeuse en plein désert entre un petit avion et une vieille voiture des années 1950, prend cependant une tournure romantique et illuminée, beaucoup moins effrayante que dans le film d’Hitchcock. Pendant près de quinze minutes, fidèle à sa réalisation contemplative et expérimentale, Antonioni dessine une sublime rencontre jouant sur la séduction à travers deux vieilles carlingues pilotés par deux jeunes éphèbes... Dans ce désert chaud, rythmé au son des titres de Patti Page, les Rolling Stones ou The Grateful Dead, le choc des deux personnages, sorte de premier climax du film, amorce le voyage initiatique qui va suivre...



Délaissant les conflits et les remous de la société, mettant de coté son sujet de départ qui se concentrait sur un message politique fort et appuyé, Antonioni se penche alors, de la même manière que dans Blow Up, vers des considérations plus métaphysiques, oniriques et philosophiques... Comme un rêve qui aurait débuté de manière trop réaliste, l’ensemble des séquences dans le désert permettent au cinéaste de filer ses idéaux politiques dans un canevas plus songeur et abstrait, établi dans une humeur libertaire. Lorsque que Daria et Mark, le jeune couple, arrive de manière hasardeuse à Zabriskie Point, on pénètre alors dans un tout autre monde, exempt de toute présence humaine, asséché, sableux, anarchiste dans sa composition. Cette terre sauvage, quasiment stérile devient le théâtre d’une des scènes les plus célèbres du film : une orgie fantasmée, complètement imaginaire, réunissant couples, trios, hommes et femmes dans un élan de sensualité peu banal. Revenant à l’essence de la nature humaine où l’instinct sexuel reprend le dessus, Antonioni évoque ici la libération sexuelle qui voit le jour dans les années 1970... La terre stérile sur laquelle les personnages forniquent évoque une sexualité débridée, libérée du carcan sociétal et qui n’a que pour seul dessein le plaisir instantanée et non la reproduction ! Balayant d’un coup de pied le joug catholique américain et les autorités de toutes sortes, le cinéaste met en scène le premier acte révolutionnaire de son film qui trouvera son écho dans la séquence finale d’explosion, qui sur la musique démente des Pink Floyd prendra pour thème le terrorisme...


Jouant avec humour sur la jeune génération 1970, justement préoccupée par son avenir et exaltant le désir de liberté, Antonioni prend le symbole volant, l’avion, machine de guerre pouvant être utilisée à mauvais escient et le barbouille littéralement de fresques et de graffitis colorés pour en faire un nouveau symbole, celui de la paix... Renvoyant sa colombe de fer vers son aérodrome, où le personnage principal, considéré comme un voleur, prend le risque de perdre ses plumes, le réalisateur tente une dernière approche vers la civilisation qui se solde cependant par un épilogue dramatique. C’est donc la jeune femme, véritablement nourrie et pénétrée par les revendications subversives de son amant, qui reprend le flambeau contestataire et imagine une gigantesque explosion d’un complexe hôtelier, répétée une douzaine de fois par le biais de cadres alternatifs. S’en suit alors une série de tableaux où les symboles de la surconsommation implosent au ralenti... Frigo bourré de nourriture, garde robe chic, piscine, tous ces éléments passent à la moulinette et témoignent du violent parti-pris final du cinéaste qui fantasme un acte terroriste afin d’éviter la création d’une cité parfaite que de riches constructeurs immobiliers veulent bâtir. Cette ville, symbole d’une société obsédée par l’apparence, la satisfaction et le bonheur illusoire disparait sous nos yeux... Jusqu’à ce que l’on réalise que l’imaginaire de la jeune femme ne peut rien faire contre cette course à la perfection, mirage d’un pays divisé entre son désir de prospérité et son patriotisme coupable. Si l’explosion a bien lieu, elle reste néanmoins fictive, et le film, s’il reste ancré dans un message politique puissant, prend une dimension tragique, témoin des désillusions d’une jeunesse sans doute impuissante...



Vos réactions


logAudience