Par - publié le 13 décembre 2005 à 02h03 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h42 - 34 commentaire(s)
Ayant laissé ses fans dans les dédales méandreux de son divin Mulholland Drive, David Lynch pourrait impressionner avec Inland Empire, son nouveau film, pour lequel il joue une fois n'est pas coutume la carte de la discrétion en préférant ne rien révéler. Cette confidentialité sert à stimuler le désir et donne envie d'en savoir plus sur ce prochain rêve ténébreux. Comme tout Lynch qui se respecte, Inland Empire pourrait être en compétition l'année prochaine au prochain festival de Cannes. Mais à l'heure qu'il est, le mystère reste entier puisque le cinéaste devrait tourner de nouvelles scènes en Janvier.



A l'heure où certains se demandent si tout son cinéma n'est pas placé sous le signe de l'imposture, David Lynch a pourtant apporté sa pierre à l'édifice cinématographique en signant des films énigmatiques et beaux qui invitent aux délices de la contemplation. La plupart du temps, il est préférable de ressentir avant de comprendre. Une impression est plus signifiante qu'un dialogue (la narration passe avant l'histoire, le style avant le contenu, le geste avant la parole). Au gré de ses fictions énigmatiques, Lynch a réinventé le langage cinématographique que ce soit d'un point de vue narratif avec un système de déconstruction pour que le spectateur reconstruise tout seul comme un grand, ou formel avec une profusion d'effets visuels bizarres et souvent audacieux.
Le précédent Mulholland Drive, un monument dans son genre, échappe aux explications rationnelles même si, au fil des visions, chacun est libre d'avoir son avis sur la question. On peut prendre le film comme une célébration du cinéma dans tous ses genres avec des scènes de pure comédie (la scène où le réalisateur rentre chez lui et trouve sa femme en pleine relation adultérine), d'érotisme (la scène d'amour entre les deux héroïnes), de polar (le tueur à gages), de fantastique (les scènes finales baroques) ou d'horreur pure (le couple de vieux ou encore la surprise cachée derrière le mur). C'est une sorte de cousin lointain de Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder avec la même face sombre de l'Amérique, le même travail sur la surface et la profondeur, dans des codes et des archétypes Lynchiens.



Inland Empire semble aussi complexe. Au départ, Lynch devait réaliser un film expérimental (Chambre verte à Lodz), pour lequel il avait fait appel aux acteurs polonais Krzysztof Majchrzak et Karolina Gruszka, ainsi qu'à l'Américaine Laura Dern. Cette chambre verte en question est un lieu qui rend hommage aux cinéastes disparus. Le cinéaste ne savait pas où cette expérience le mènerait parce qu'il ignorait lui-même tout de sa progression dramatique. Au final, cela donne Inland Empire, décrit comme une mise en abyme (un film dans un autre film), coproduit par Studio Canal et Lynch lui-même. Au casting de son prochain film, on retrouve trois acteurs qui ont marqué son univers de manière mémorable : Laura Dern, héroïne trash et éponyme de Sailor et Lula, Harry Dean Stanton, remarqué dans Sailor et Lula et Twin Peaks, et Justin Theroux, le réalisateur manipulé de Mulholland Drive. On découvre deux nouveaux venus : Jeremy Irons, échappé de l'univers schizo de Cronenberg, qui devait à l'origine co-écrire le script, et Cameron Daddo, acteur spécialisé dans la série télé.

Lynch n'a rien laissé au hasard et s'est entouré de son compositeur attitré Angelo Badalamenti et du chef-opérateur Odd-Geir Saether, qui a naguère travaillé avec Peter Watkins sur le remarquable Edvard Munch. Pendant le tournage, le réalisateur a emprunté une démarche expérimentale qui consistait à écrire le scénario du film au fur et à mesure que les scènes se tournaient. Les acteurs n'étaient pas au courant de la façon dont les personnages évoluaient. L'effet était déroutant et devrait certainement l'être à l'écran. Mais, contrairement aux apparences, ce n'est pas coutumier : David Lynch a toujours écrit ses scenarii avant les tournages. Cela appuie la démarche expérimentale certainement due à la genèse accidentée de Mulholland Drive qui, à l'origine, devait être une série. Les accidents de ce genre sont sans doute plus stimulants pour l'inspiration de Lynch d'autant que Mulholland Drive décrivait Hollywood comme une mafia dirigée par des gens pas fréquentables et dans lequel les cinéastes eux-mêmes n'avaient pas les coudées franches. On peut se demander d'où lui vient cette envie de s'affranchir des codes usuels, mais après tout, c'est ce qu'il a toujours fait dans son cinéma. Au grand risque de s'attirer les foudres des spectateurs cartésiens.



Le tournage s'est fait sur deux lieux différents : la ville de Lodz en Pologne et à Los Angeles (The Inland Valley, une région de la Californie du Sud), là où le réalisateur vit. Le fait que l'action se déroule dans deux endroits différents ne diffère pas des autres films Lynchiens majoritairement scindés en deux parties. On peut faire des hypothèses : est-ce un moyen de relier le passé et le présent ? S'agit-il d'un trip Kieslowskien avec l'idée des doubles qui se croisent (une Laura Dern d'Europe ; une autre Américaine) ? Quand on lui demande d'expliquer de quoi sera fait son nouveau film, Lynch parle d'une "femme" et d'un "mystère", ou plutôt d'"une ville bouleversée par l'intrusion d'une femme en détresse". Il sort la même ritournelle depuis longtemps, afin de ne déflorer aucun de ses précieux mystères.

On sait Lynch particulièrement fasciné par Lodz. La cité brumeuse fut précisément l'un des sujets de son exposition de photos en 2004. Le cinéaste porte un intérêt pour cette ville en raison de son passé. Les régimes totalitaires s'y sont succédés, du nazisme au communisme. Pendant la seconde guerre mondiale, ce fut le second plus grand ghetto polonais après celui de Varsovie. Un lieu mystérieux où les morts et les vivants semblent se côtoyer. Ce détail ramène dans les années 90 où le cinéaste avait pour ambition d'adapter L'hôtel blanc, de DM Thomas, roman teinté de surréalisme, vision freudienne sur la bestialité des hommes, qui narre le parcours d'une femme marquée à vie par le stalinisme et le nazisme avant de finir dans un ghetto. Lynch avait écrit le rôle pour sa femme à l'époque, Isabella Rossellini. Mais depuis son divorce, il n'a pas été question qu'il reprenne le projet. Seul Kusturika semblait à un moment donné s'intéresser au projet.



On se souvient qu'au dernier festival de Cannes, Lynch voulait présenter le casting de son nouveau film avec les acteurs vêtus dans des habits de lapin (afin sans doute de faire une correspondance étroite avec sa mini-série Rabbits sur son site internet). Ce qui est sûr, c'est que Lynch a annoncé que suite à plusieurs expériences de petits films tournés en caméra numérique, il tournerait désormais ses prochains longs dans ce format. C'est une première dans le cinéma de David Lynch que l'on sait friand du cinémascope en même temps qu'un changement formel qui donne à penser que le réalisateur pourrait bien être en train de tourner une page filmique.

Sortie : courant 2006 (et peut-être à Cannes)


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