Par La Rédaction - publié le 14 novembre 2007 à 15h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h23 - 0 commentaire(s)
Assistant à la réalisation, directeur de production, Alfred Lot est passé derrière la caméra en adaptant le roman de Franck Thilliez. Il signe un premier film tranchant, déroutant, imbibé d’une noirceur particulièrement réaliste. Il réussit brillamment son passage à la mise en scène et nous offre un polar maîtrisé aux contours psychologiques intéressant.

Excessif : Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous reposer sur le roman de Franck Thilliez pour réaliser votre premier film ?
Alfred Lot : Le fait que ce soit un récit sur le fil du rasoir et le fait que ce soit des personnages ultra-réalistes ancrés dans une réalité. Il a propulsé des gens simples dans une histoire extraordinaire, en s’inspirant des lieux et des gens qu’ils cotoyaient. Ce qui me plaisait particulièrement c’est d’avoir l’opportunité de tourner un film policier en dépassant tous les codes et clichés du cinéma américain tels que les uniformes, les scènes d’action, les voitures de police qui rythment les films en général. Nous avons pu ici nous axer sur une enquête menée de façon très réaliste même si certains aspects en sont très cruels, portée par des personnages ancrés dans la culture française. A travers une intrigue haletante, je pouvais avancer dans les sphères de l’intimité, de l’amitié, les dérèglements, la folie. C’était d’une très grande richesse.

Quelles libertés vous êtes-vous autorisé en adaptant le roman ?
Une liberté totale, et en accord avec l’auteur. Le film donne des réponses à des questions que Franck a choisi de laisser en suspens dans son livre. Et pourtant, le film est fidèle à son roman. Dans le livre, le personnage du « tueur », n’est pas décrit, il n’existe qu’au travers d’une voix intérieure. Pour le cinéma, il a fallu l’incarner de la façon la plus juste, cohérente et spectaculaire. En dehors de cette nécessité absolue, il y a des modifications incontournables, et d’autres qui répondaient à ma vision du livre. D’ailleurs, la première fois que j’ai rencontré Franck je lui ai dit, « Je sais ce qu’il y a dans le placard » Il m’a regardé avec les yeux écarquillés. Et il était fou de joie, parce que lui n’avait jamais su ce qu’il y avait dans le placard ! - Et qu’y a-t-il selon vous dans la mystérieuse armoire secrète de Lucie ? Je ne peux pas tout dévoiler… Disons qu’elle y a enfermé sa culpabilité, son conflit, son intimité. Cette espèce de mausolée est un élément symbolique qui lui permet de repartir au combat, de ne jamais renoncer. On a tous une blessure, incarnée ou non, rangée ou pas dans un placard qu’on ouvre avec plus ou moins d’envie, de courage, de nécessité.



Vous avez développé certains personnages du roman ?
J’ai renforcé certains personnages (La mère, Moreno, Raphaëlle…) et les liens qu’ils entretiennent avec celui de Lucie, interprétée par Mélanie Laurent. Chacun d’entre eux lui porte une attention particulière, personnelle. Leur curiosité enrichit le personnage de Lucie et provoque celle du spectateur. J’ai également crée un lien avec un autre personnage dont je préfèrerais que l’on parle peu, pour ne pas gâcher le plaisir du suspense !

Vous vous êtes appuyés beaucoup sur les décors du film, les lieux, quelle ambiance visuelle recherchiez vous ?
Le Silence des Agneaux essentiellement , je repoussais les films américains, mais s’il y en a un pour moi qui reste incontournable c’est celui et c’est le seul par lequel je me suis vraiment laissé influencer. J’ai appelé Franck et je lui ai demandé de me montrer les lieux qui l’avait lui-même inspiré pour écrire son histoire, j’en avais besoin, je voulais vraiment entrer dans son univers, le ressentir au plus profond de moi. Je l’ai retrouvé là-bas dans le nord et je me suis rendu compte à quel point il se dégageait de ces lieux une atmosphère spéciale qui contribuait à installer l’intrigue et chacun des personnages. Ils en émanent une telle densité qu’ils deviennent de véritables outils narratifs. Lors de la préparation du film, j’ai refusé d’aller à la pêche aux références. J’ai annoncé à toute mon équipe que nous allions faire un film collectif, sincère, le plus spontanément possible, un film sur une jeune femme, policier de son métier. Puis l’ambiance s’est dessinée progressivement, la région nous a inspiré, certaines références se sont effectivement imposées, sombres, pluvieuses, dénudées. L’image des éoliennes dans cette grande étendue, le contraste de cette liberté avec la noirceur de certains plans. J’aime ces lieux super réalistes, toujours dans cette idée de favoriser l’identification,. Mais c’est l’utilisation qui en est faite qui leur donne un sens. Pourquoi enterrer une valise de billets sur un terril, c’est absurde, on peut tout aussi bien le mettre dans son potager ! Simplement, sur un terril, à la tombée du jour, l’image renforce le propos. Finalement, ce paysage spectaculaire et très authentique du terril propulse les deux personnages au-delà de leur réalité initiale et le fait basculer dans une histoire incroyable. Je ressentais une certaine gène à marquer autant le Nord en raison de la dimension sociale que cela pouvait générer. Aujourd’hui le chômage est partout, pourquoi le situer là plutôt qu’ailleurs ? Mais il est là aussi, et le Nord apporte finalement une dimension forte et lourde de sens. Cela m’a finalement permis d’être plus économe et plus rapide dans la narration.


Le rythme est sec, oppressant et à la fois, musical, foisonnant, généreux. Vous avez beaucoup utilisé la caméra à l’épaule ?
Le parti pris était de tourner entièrement le film à l’épaule, pour aller vite, donner le rythme voulu et offrir plus de souplesse aux comédiens. Il y a quatre plans sur rails sur 1700 plans montés ! Ma formation m’a permis de connaître vraiment le plateau, et de m’affranchir de la fascination naturelle face aux jouets du cinéma. Tourner quatre fois au steadycam autour d’un acteur, c’est inutile si ça ne sert pas vraiment l’histoire. Ce qui m’intéresse, ce sont les acteurs, les décors, l’histoire. L’épaule permet d’être super réactif, d’aller très, très vite, et de ne pas s’enfermer dans un découpage qui peut devenir artificiel et réducteur. L’histoire est trop complexe pour être parasitée par une agitation de mouvements gratuits pour se faire plaisir.



Qu’est-ce qui vous a séduit dans la personnalité de Mélanie Laurent ?
Elle est proche de nous, des spectateurs et il émane d’elle une sorte de fragilité intéressante. . Si j’avais du diriger une Lara Croft en fin de métrage, ça ne m’aurait pas intéressé. J’ai essayé de faire un film subjectif, pas un film pour faire peur, mais un film où on ait peur pour quelqu’un, ce qui est très différent, et là, on a peur pour Mélanie, pour les personnages du film.

Qu’est-ce vous recherchiez dans leur jeu ?
Je tenais à inscrire le film dans un réalisme pointu, afin qu’on accepte ensuite d’aller ailleurs. Nous plongeons progressivement dans l’horreur de la chambre, ce qui a été rendu possible en raison de notre budget assez modeste qui nous assurait une grande liberté artistique. Ca nous a finalement permis d’être assez radicaux pour certaines séquences du film.

Pour un premier film de cette dimension, il faut qu’un producteur prenne des risques et donne sa confiance ...
Evidemment. Et ce qu’a fait Charles Gassot est incroyable ! Il m’avait commandé l’écriture d’un scénario quand je suis tombé sur le roman de Thilliez. Je lui en ai aussitôt parlé. Il se trouve que Charles venait d’acheter le livre sans avoir encore eu le temps de le lire. Il m’a demandé de lui raconter l’histoire. Au bout de dix minutes, à peine arrivé à la scène de l’accident, il appelle sa directrice financière Françoise Billet pour qu’elle achète les droits du livre. Quand elle lui fait remarquer qu’il n’avait pas de metteur en scène, j’ai levé la main, comme ça, spontanément. Charles m’a regardé, puis il s’est tourné vers Françoise en lui disant, appelez les, vous voyez, on a un metteur en scène ! J’étais dans les murs depuis trois mois à écrire un scénario destiné à quelqu’un d’autre, je n’avais jamais parlé avec lui de mon intention de mettre en scène, et en un quart d’heure, j’avais un film à réaliser. On a tourné moins d’un an plus tard… Charles dit qu’il n’y a pas de premier film, mais des films, tout simplement. Il les produit tous avec le même engagement, la même détermination. Je pense que ça se voit.

Propos recueillis par Sophie Wittmer et Gaillac-Morgue
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