Accueilli froidement au dernier festival de Cannes, Agora, d'Alejandro Amenabar, mérite mieux que sa réputation de blockbuster épique. Ceux qui voudront se faire leur propre opinion (aujourd'hui dans les salles) découvriront une oeuvre téméraire et intelligente qui utilise le prétexte du film d'époque pour parler de maux contemporains.
Après Mar Adentro, un biopic mélodramatique, vous fréquentez un nouveau registre : le péplum.
J'ai bien conscience de la chance et de la liberté dont Mateo Gil, mon co-scénariste, et moi-même, bénéficions. L'idée d'Agora est née il y a plus de quatre ans, en regardant le ciel, lorsque je tournais la dernière scène de Mar Adentro aux Seychelles. A l'époque, j'étais parti sur une autre piste : faire un film d'aventures pour les enfants. Quelques semaines plus tard, je suis parti en vacances sur l'île d'Ibiza. La nuit, les étoiles étaient sublimes, comme je ne les avais jamais vues. J'ai toujours été passionné par l'astronomie. Pendant une période, je me suis plongé dans la lecture de la collection Cosmos, de Carl Sagan, qui traite de la probabilité de la présence extra-terrestre dans l'univers. A un moment donné, il évoque la bibliothèque d'Alexandrie et explique tout en restant accessible les deux théories de la relativité. J'étais persuadé de tenir un sujet en or (retracer des siècles d'Histoire de l'Astronomie) et j'en ai parlé à Mateo. Très vite, nous avons été dépassés par l'ampleur et la densité du projet. Du coup, nous avons dû resserrer l'intrigue autour du personnage d'Hypatie (Rachel Weisz) qui symbolise la pensée. Dès lors que nous avions l'angle d'approche, nous avons commencé à écrire. Mais ce qui nous a motivés dans Agora, c'est une passion commune pour l'Astronomie, les planètes, les étoiles.

Vos personnages ressemblent à des étoiles éteintes. Seule Hypatie est éclairée et en avance sur son époque.
Hypathie a les clefs de la connaissance. Le choix de Rachel Weisz s'est d'ailleurs imposé très rapidement parce qu'elle possédait les capacités adéquates pour comprendre le raisonnement cérébral de son personnage. Après, il y a plein d'interprétations possibles. Chaque scène se nourrit de symboles. L'ouverture et la conclusion dans l'espace forment une boucle, comme si on était condamné à répéter la même histoire inlassablement dans un cercle. Le film donne l'illusion de progresser alors que l'on revient sans cesse au même point. Dès le départ, je voulais un changement brutal de perspective. Les plans du ciel peuvent également être une manière de représenter le point de vue de Dieu qui voit les hommes comme des insectes et des animaux, ou encore celui d'extra-terrestres qui se morfondraient en silence sur notre condition de mortels. Avec de la distance, on se rend compte que l'on appartient tous à la même espèce et que la Terre, que l'on s'imagine familière, nous est inconnue. On voit petit, on observe de loin.
La morale, c'est que d'hier à aujourd'hui, rien n'a changé.
Non, rien n'a changé. Je pense que nous reproduisons les mêmes erreurs que par le passé. Bien sûr, nous avons progressé dans différents domaines. Mais quand on voit ce qui se passe autour de nous, je constate juste que nous avons un train de retard. Par exemple, je suis écœuré de savoir qu'aujourd'hui, des femmes puissent être lapidées.
Comment avez-vous réussi à éviter les amalgames sur un sujet aussi tendancieux ?
En traitant de religion, je tenais à éviter le manichéisme et, surtout, à ne pas heurter les croyants. Sans doute parce que je déteste les jugements hâtifs réducteurs et les archétypes. Je ne cible pas une religion en particulier. Je fustige ceux qui utilisent le prétexte de la religion et qui sont prêts à tuer pour défendre leurs idées. Mateo Gil et moi-même avons pensé à la guerre civile en Espagne et au départ, nous comparions Hypatie à Federico Garcia Lorca. Lors des scènes violentes, je voulais qu'on épouse le regard d'un témoin prisonnier d'une hystérie collective, permettant de définir la notion de point de vue. De bout en bout, on demande clairement au spectateur de quel côté il aurait été. Il était hors de question de rendre cette violence jouissive ou épique. Cette période est charnière parce qu'elle marque plusieurs évènements clés : la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie, le déclin de l'empire romain, le début du moyen-âge et les premières persécutions contre les Juifs. Aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'on se dirige vers un chaos similaire. C'est pourquoi je désirais un film à la fois vieux et contemporain, triste et euphorique, suffisamment ouvert pour inviter à la réflexion. Le titre du film n'est pas innocent. "Agora" traduit mon optimisme parce que je crois en l'Homme. La communication entre les êtres est nécessaire, facilitée par des outils modernes comme Internet.


