On le connaissait pour ses rôles d'ados dans Le Premier Jour du Reste de ta Vie (Césarisé, quand même !) et surtout pour le génial C.RA.Z.Y. Marc-André Grondin revient sur les écrans avec un film qu'il porte de bout en bout, Le Caméléon. Un rôle difficile, s'inspirant de l'histoire vraie de Frédéric Bourdin. Voilà qui méritait bien une rencontre avec l'acteur, cool, détendu, franchement sympa, et qui a très certainement un bel avenir devant lui. Parce qu'il le mérite bien.

Après avoir reçu le scénario, quelles ont été tes premières pensées face à une histoire aussi forte et un personnage aussi particulier ?
J'étais déjà au courant du projet avant même d'avoir le scénario, que Jean-Paul (Salomé, le réalisateur) voulait me le remettre en mains propres. On m'a expliqué en quoi tout cela consistait. J'étais en Espagne, je rentrais à Montréal et, lors d'une escale à Paris, j'ai fait des recherches sur Internet, j'ai maté des vidéos sur Frédéric Bourdin, lu des articles sur son histoire. J'ai trouvé que c'était fascinant, que le mec était fascinant, que son histoire était invraisemblable.
Du coup, quand j'ai rencontré Jean-Paul, j'étais déjà bien au courant du dossier. On a parlé, il m'a remis le scénario et je l'ai lu dans l'avion. Je trouvais ça un peu flippant et casse-gueule.
Comment définir le personnage ?
C'est un personnage qui est hyper gros, difficile à rendre naturel et croyable. A rendre vrai. Et heureusement que j'ai beaucoup parlé avec Jean-Paul, pour trouver la mince ligne entre le portrait sur Frédéric Bourdin, ce que l'on ne voulait pas forcément faire, et servir le côté narratif. On ne voulait pas rendre le personnage hyper accessible ni sympathique pour le public, mais on voulait qu'il s'attache quand même un petit peu à lui. Il fallait trouver un peu le truc, et c'était compliqué.
"On ne voulait pas rendre le personnage hyper accessible ni sympathique pour le public, mais on voulait qu'il s'attache quand même un petit peu à lui. "
Jean-Paul Salomé a passé du temps avec Frédéric Bourdin en écrivant le scénario. Pas toi. Pourquoi ?
Parce que ça ne me servait à rien. Je voulais me distancer de lui, un peu, je ne voulais pas faire de portrait de lui. J'ai changé pas mal de trucs, des traits de caractère, qui étaient assez distinctifs de lui. Et je me suis dit que si je le rencontrai on se serait dit que j'avais voulu faire une imitation, un biopic de lui, et ce n'était pas nécessairement ça. C'est inspiré, dans les faits, dans l'histoire, où tout est vérité, ou presque. Mais le personnage est romancé. J'ai fait mes recherches, lu ses interviews, et du coup j'avais toutes les informations que je voulais pour me distancer après. Je n'avais pas besoin de le rencontrer.
Mais tu as ressenti une responsabilité à incarner quelqu'un de réel, à faire un portrait, même indirect, de lui ?
Euh... Non, parce qu'il a été incorporé au processus du développement scénaristique. Ils ont écrit le scénario, ils l'ont fait lire à Frédéric Bourdin, il a donné ses commentaires. Je savais qu'on avait son approbation, qu'il aimait l'histoire et les choix qu'on avait faits. Je crois qu'il aimait bien la façon dont on relatait les faits... Comme ils se sont passés, sans omettre des éléments qui étaient nécessaires. Les gens le voient beaucoup comme un monstre, ne comprenant pas trop ce qu'il se passait. Mais quand on regarde bien l'histoire et comment tout cela s'est passé, on voit bien qu'il a été pris à son propre jeu. Il n'est pas allé détruire la vie d'une belle petite famille américaine. Il est arrivé dans une famille qui avait beaucoup de cadavres dans le placard, dans le sens figuré... et pas que figuré.

C'est un rôle ambigu, entre l'ado perdu et l'adulte manipulateur. Tu l'as ressenti comment ? Quelle façade ressort le plus ?
De toute façon il est manipulateur. Mais je ne le vois pas comme un criminel. Je le vois comme un mec qui est blessé, fragile, qui cherche à être aimé, à ce qu'on s'occupe de lui, à avoir de l'attention. Il ne veut rien de mal, il ne veut pas d'argent. Il veut juste réussir à avoir ce qu'il n'a pas eu dans sa vie, un milieu familial un peu sain.
Pour le coup, il ne le trouve pas...
Il ne le trouve pas là, mais il a des problèmes. Je ne crois pas qu'il soit seul dans cette situation là, mais tout le monde n'agit pas comme cela... Heureusement ! Mais il est maladroit. Il avait 23 ans, il réagissait comme Frédéric Bourdin à 23 ans. Je ne crois pas qu'à 35 ans il ferait la même chose. Même s'il a récidivé après. Maintenant il a une femme, des enfants, ce qu'il voulait : de l'amour et de la stabilité, de l'attention, de l'affection. Il devait avoir des problèmes énormes, et personne pour l'encadrer. Du coup il s'est baladé à travers l'Europe pour trouver des gens qui pourraient s'occuper de lui. Mais de façon maladroite.
"C'est un mec qui est blessé, fragile, qui cherche à être aimé, à ce qu'on s'occupe de lui, à avoir de l'attention"
Comment se sont passées les scènes avec Ellen Barkin, qui joue la mère ? Il y a un malaise dans chaque scène entre elle et toi. Comment on tourne des scènes comme celles-là ?
Il y a un malaise même dans la scène. Je me suis bien entendu avec elle, mais c'était étrange. C'était des scènes étranges à tourner. On ne se connaissait pas beaucoup. Au début du tournage, on ne se parlait pas beaucoup, hors des scènes, ce qui était bien puisque lorsqu'on se mettait à tourner, il y avait déjà une distance. Plus le tournage avançait, plus on se connaissait. Mais c'était des scènes étranges, dans lesquelles il n'y a pas grand-chose : c'était le silence.
Elle est un peu effrayante...
Oui physiquement, elle est bizarre ! Quand je l'ai rencontrée la première fois, elle était habillée comme le personnage, avec les cheveux gras. C'était vraiment des scènes bizarres à tourner. Pas difficiles, mais bizarres. C'est éprouvant, parfois ces scènes sont un peu dures, mais pas difficiles. Etranges...

C'est une confrontation entre les deux. Lui il est en recherche d'amour, et elle le repousse, parfois violemment...
Oui, mais je crois qu'il a l'habitude. Ils en viennent à développer quelque chose, au fil du film. Très mince. Il sait très bien que ce n'est pas sa mère, mais il essaye de réparer un peu les pots cassés chez elle, tous les regrets qu'elle peut avoir par rapport à son fils sans trop savoir ce que c'est. On sent qu'elle essaye de se racheter un peu, mais c'est difficile et souffrant pour elle. Ce n'est pas dans sa nature, et ça fait remonter plein de choses. Et puis il y a un parallèle à faire entre sa vraie mère et « l'adoptive ». Il ne lâche pas le coup, il essaye de se faire aimer par cette femme et il y arrive un peu. Il la protège, il est sensible à ce qu'elle a vécu sans forcément approuver.
Avec la sœur, la relation est plus immédiate mais toute aussi bizarre
Oui c'est très ambigu, même dans la vraie histoire. Il y a plus de complicité, mais à un moment il la provoque. Il panique même, il lui dit la vérité, il n'a plus envie d'être là. Mais c'est très étrange. On a tous fait le film, on a tous notre propre idée, mais même dans la vraie histoire, rien ne coule dans le béton et rien n'est résolu.
Le rôle de l'agent du FBI interprété par Famke Janssen est, pour le coup, fictif. Pourquoi ce personnage ?
Il est fictif car il n'y avait pas un personnage en particulier, mais il y avait des agents du FBI. C'était la partie fictive, pour avoir, je crois, une certaine trame dramatique, un côté thriller. Mais ils ont aussi une relation ambiguë, entre la séduction, l'affection et la haine. Il y a un côté charnel.
"On a tous fait le film, on a tous notre propre idée sur ce qui s'est passé, mais même dans la vraie histoire, rien n'est résolu"
Comment cela se passait avec Jean-Paul Salomé ? Il te laissait libre ou te donnait vraiment beaucoup d'indications ?
Il me laissait assez libre, mais on était sur la même longueur d'ondes. On avait beaucoup parlé avant, je savais ce qu'il voulait. Mais je devais lui faire entièrement confiance lorsqu'il me disait si ça marchait ou pas. Je me fiais beaucoup à lui sur la ligne mince entre en faire trop ou pas assez, tomber dans la caricature. Il me dirigeait, c'est sûr, ne nous laissait pas faire nécessairement ce que l'on voulait, mais on avait l'avantage de se parler beaucoup. Il y avait énormément de complicité.

C'est un nouveau type de rôle pour toi, encore habitué aux personnages adolescents. Là c'est un adulte qui veut redevenir ado, tout en restant un adulte malgré tout. Cela représente une sorte de transition par rapport à ce que tu as déjà fait ?
Transition, je ne sais pas. On en reparle dans dix ans...
D'accord !
Après, cela n'a pas été un choix, de changer de cap. Je n'ai pas la chance de me faire offrir des rôles plus murs, ou autres. On a la gueule qu'on a, on représente ce que l'on représente. C'est sûr que pour le moment on m'offre plutôt des rôles de jeunes adultes, j'ai 26 ans et pas la gueule d'un mec de 40...
Cela ne t'empêche pas d'être vraiment inquiétant dans le film. Ton regard fait presque peur par moment.
Ah oui ? On me dit toujours que j'ai le regard trop doux... Si cela marque un changement de cap, parfait, je serais très heureux. Mais ce n'est pas un choix que j'ai fait dans ce sens...
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