Raymond de Felitta s'est fait connaître en 1995 avec Cafe Society, son premier long-métrage qui n'a pas franchi les frontières pour atteindre l'Hexagone. Ce fut malhreureusement le même cas pour ses autres films (Two Family House, The Thing About my Folks et le documentaire 'Tis Autumn: The Search for Jackie Paris). Il faut donc accueillir City Island à bras ouverts et profiter de la sortie de cette comédie jubilatoire avec Andy Garcia dans un de ses meilleurs rôles.
Comment est née l'idée de City Island ?
A l'origine, l'histoire n'a rien à voir avec la ville qui s'appelle City Island. Je voulais simplement raconter une histoire de famille que j'espérais intéressante. je voulais voir comment une famille pourrait se comporter en y accueillant un nouveau membre. C'est un dispositif dramaturgique qui apporte la dynamique au film et je voulais qu'il se déroule en banlieue. Un jour, j'ai découvert un article du New-York Times sur City Island, que je ne connaissais pas alors que j'habite à New-York. Ma femme et moi avons visité la ville et j'ai trouvé qu'elle offrait un parallèle intéressant avec l'histoire que je voulais raconter. Ce lieu est coincé entre ses traditions, son rythme de vie et celux de la Grosse Pomme avec tout le stress qui est lié. J'y ai vu une métaphore ainsi qu'une opportunité, vu qu'aucun réalisateur n'avait tourné là-bas.
Quelle a été la plus grosse difficulté dans le processus d'écriture ?
Cela a été assez inhabituel pour moi car j'ai écrit très vite. Au départ, je n'avais qu'une vague idée et je me suis directement mis à écrire, ce qui n'est habituellement pas une bonne idée. D'habitude, au bout de trois pages, je ne sais plus quoi faire. Cela s'est passé différemment sur ce script. Je l'ai écrit en quelques semaines et il n'a pas tant bougé après. C'est très gratifiant car la plupart du temps on écrit et on réécrit sans vraiment savoir si on améliore le scénario.
A quel point avez-vous laissé les acteurs improviser à leur guise sur le plateau et changer les lignes de votre scénario ?
Je les laisse toujours faire s'ils en ressentent le besoin, qu'ils veuillent tout changer ou juste un mot. Je ne suis pas un auteur qui pense que vous devez répéter ses mots à l'identique. Cela n'a pas de sens pour moi. J'aime la collaboration avec les acteurs et ces derniers doivent faire leur part du travail pour que le script prenne vie. Je leur dis : "Essayez avec vos propres mots". Je crois qu'ils ne changent pas le fond de ce que vous avez écrit mais cela leur permet de se libérer, de donner une dimension plus humaine à leur personnage. Certaines des meilleures parties du film sont dues à l'improvisation et au final je ne sais même plus ce qui a changé.
Vous avez parlé de certaines de vos influences comme Pietro Germi et Woody Allen. Pouvez-vous être plus précis ?
C'est un duo plutôt rigolo, vous ne trouvez pas ? Concernant Pietro Germi, j'attends que le monde le redécouvre ou en tout cas les Etats-Unis. Il a un humour inhabituel et en même temps empli d'humanité. Le comportement des hommes est très grossier lorsqu'ils font face à des situations exceptionnelles. C'est ce que j'ai recherché, que j'ai toujours ressenti dans le cinéma italien. C'est humain, émotionnel et hystérique à la fois. Pour Woody Allen, il n'y a rien à dire. C'est simplement le plus grand réalisateur vivant. Il fait des films sur des hommes et sur les villes.
Allier le drame et la comédie était la principale difficulté ?
Je ne confronterai pas les deux directement. Nous n'avons pas cherché à être drôle et nous n'avons pas tenté d'être romantique pour briser les coeurs. Nous avons cherché la vérité, ce qui pourrait se passer dans la vie. J'ai eu de la chance car tous les acteurs étaient très intelligents et ont tout compris rapidement. Beaucoup ont travaillé ensemble par le passé et ils étaient très à l'aise entre eux.
Peut-on parler d'une quête identitaire en ce qui concerne Vince Rizzo ?
Effectivement, certaines personnes de son âge regardent derrière eux et réalisent que leur vie leur a glissé entre les doigts. Il a une famille mais il réalise qu'il en a une autre. Il va devoir assumer ses erreurs en trois jours et se prouver qu'il peut aller au bout de son ambition en tant qu'apprenti acteur.
Pouvez-vous nous parler d'Andy Garcia en tant que producteur ?
Andy est un être humain très singulier et multi talentueux. C'est un collaborateur précieux, ce qui est rare dans ce business. Dès qu'il a lu le scénario, il a voulu interpréter le rôle et nous avons décidé de nous associer pour avoir plus de contrôle sur le film. Andy n'est pas du genre à produire parce qu'il joue dans le film. Dès le début, il s'est pleinement investi dans l'organisation du tournage et dans sa réalisation.
Comment s'est déroulée votre collaboration avec le compositeur Jan A.P. Kaczmarek?
Quand il m'a été suggéré par un de nos producteurs qui le connaissait par la commission du film polonais, j'ai trouvé que c'était une idée brillante car je n'arrivais pas à me rappeler d'un film comme City Island pour lequel il aurait travaillé. Je me suis demandé s'il voudrait faire la musique de ce genre de projet et j'étais certain qu'il en était capable. J'ai redécouvert des oeuvres comme Neverland où j'ai trouvé une valse qui m'a rappelé les films de Pietro Germi et les musiques de Nino Rota. Je l'ai collé au premier montage et c'était fantastique. Sa musique donnait au film un sentiment étrange de carnaval italien. En plus de cette valse, Jan a eu une autre idée : écrire une pièce plus optimiste dans ses tonalités et nous avons utilisé cette texture pour la moitié du film. Mais je revenais toujours à cette valse car elle me faisait penser à Vince, à sa mélancolie.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le directeur de la photographie, | | Vanja Cernjul ?
C'est un esprit très intelligent, un grand chef opérateur. Il a beaucoup tourné pour la télévision et il a donc appris à travailler vite. Ca ressemblait au stress d'un petit film comme le nôtre. Nous avons tourné City Island en 28 jours. Je voulais que le film soit beau avec certaines tonalités. Mais il est important de se rappeler que c'est un film d'acteurs. je ne voulais pas ralentir le tournage avec des réglages de lumière. J'ai l'habitude de dire qu'une équipe de cinéma est un gigantesque enregistreur. Il faut toujours être prêt à capter ce que donnent les comédiens. Vanja est très doué pour cela car il leur offre du temps sans ralentir le tournage.
Je crois que vous êtes musicien...
Je suis pianiste.
Est-ce que cela vous apporte quelque chose quand il s'agit de trouver le bon rythme d'un film ?
C'est une question intéressante parce qu'elle est liée au genre musical que j'interprète. Je ne suis pas un musicien du classique. Je suis un joueur de Jazz. Dans le jazz, vous improvisez beaucoup. C'est la même chose quand je tourne et je laisse une liberté aux acteurs pour qu'ils improvisent. Par ailleurs, la musique est très importante pour développer un rythme et trouver ce qui fonctionne. Quand vous jouez du Jazz, vous allez rechercher en vous tout en essayant de ne pas ennuyer l'auditeur car vous êtes avant tout un artiste. Je crois sincèrement que ma formation musicale m'aide à faire certains choix.
Propos recueillis par Nicolas Schiavi à Deauville 2009