Par Francis Moury - publié le 13 novembre 2006 à 12h00 , MAJ le 24 septembre 2009 à 18h17 - 13 commentaire(s)
On sait finalement assez peu de choses de la vie extra-cinématographique de ce très grand acteur américain, aux deux sens du terme puisqu’on le reconnaît à sa haute taille aussi bien qu’à son visage taillé à la serpe, un peu défiguré par une blessure de guerre qui lui avait valu les honneurs. Corps comme visage sont à l’origine taillés visuellement pour la tragédie, le drame mais avec le temps, la comédie et l’ironie noire s’y insinuent.
Fils d’un mineur d’origine ukrainienne, Jack Palance fut attiré par l’art dramatique puis la boxe. Pendant qu’il boxe, il exerce divers petits métiers (surveillant de plage et sauveteur, serveur, modèle pour photographe). Il combat avec un certain succès avant de devenir soldat décoré et brûlé au visage (1942-1944) durant la Seconde guerre mondiale. Puis, alors qu’il arrive sur ses 30 ans, il débute une carrière cinématographique : l’histoire selon laquelle il aurait cassé le né de Marlon Brando pendant une répétition théâtrale de Un Tramway nommé désir est peut-être une légende hollywoodienne rétrospective. En tout cas les deux intéressés ne sont plus là pour la confirmer ni l’infirmer. Anecdote surprenante – mais qui n’est pas si paradoxale lorsqu’on y réfléchit – il semble que Palance n’aimait pas visionner ses films, voire n’en ait jamais regardé un seul ! Comment le savoir ? Peut-être est-ce vrai : Palance se voulait chair incarnée davantage que discours fait chair, de toute évidence. Il était du côté de l’action : il croyait à la vérité du corps et la Méthode.
Jack Palance dans Panique dans la rue Son rôle le plus inquiétant est peut-être celui du gladiateur cruel devenu fou par goût du pouvoir dans le grandiose péplum Barabbas (1962) de Richard Fleischer. Palance est infiniment plus puissant dans un tel rôle que pour un cinéaste comme Aldrich qui le fait trop parler dans Le Grand couteau (1955) mais exploite, heureusement, parfaitement sa puissance plastique dans Attaque ! (1956). Le juste milieu est d’emblée donné dans Panique dans la rue (1950) de Kazan : ce quasi premier-rôle de Palance qui le rendit immédiatement célèbre. Comme tous les acteurs américains, il vient à l’appel de l’Italie en Europe continentale dès 1960 : il y tourne jusqu’en 1980 une quantité appréciable de films relevant du cinéma-bis dans les genres les plus divers, tout en tournant dans des superproductions de premier ordre. Godard profite assez tôt de sa présence là-bas pour lui faire tourner son fameux rôle du Mépris (1963) qui est un clin d’œil cinéphilique à rebours au Grand couteau d’Aldrich. Son visage s’est épaissi à partir de 1967 et une lueur étrange brille dans ses yeux : des cinéastes servant la pure violence, le fantastique, et l’étrange savent en tirer partie. À partir de 1980 environ il fréquente un peu moins l’Europe tout de même et se replie sur les U.S.A où il tourne encore quelques films en vedettes, parfois très virulents comme le Alone in the Dark (1982) de Jack Sholder ou le fantastique et surréaliste Warning (1980) de Greydon Clark.
Qu’il soit victime (chez Aldrich) ou bourreau (chez Stevens et Fleischer) ou même les deux à la fois (chez Kazan, Heisler, Winner, par exemple), on peut dire qu’il est l’équivalent, pour l’Amérique, de ce que fut Klaus Kinski pour l’Europe. Son visage expressionniste et son corps doué d’une élégance de tigre constituent un contraste toujours inquiétant qui ne laisse jamais indifférent. Ce constraste justifie la vision d’un film raté - si courte soit la séquence dans laquelle il apparaît - et contribue toujours significativement aux assez bons, bons ou très bons films qu’il a tournés.
Filmographie chronologique sélective NB : les films pour lesquels aucune mention de nationalité n’est reportée sont américains.
1950-1960
Panic in the Streets [Panique dans la rue] (1950) d’Elia Kazan
Halls of Montezuma [Okinawa] (1950) de Lewis Milestone
Shane [L’Homme des vallées perdues] (1953) de George Stevens
Sign of the Pagan [Le Signe du païen] (1954) de Douglas Sirk
The Big Knife [Le Grand couteau] (1955) de Robert Aldrich
I Died a Thousand Times [La Peur au ventre] (1955) de Stuart Heisler [*]
Attack [Attaque !] (1956) de Robert Aldrich
House of numbers [La Cage aux hommes] (1957) de Russel Rouse
The Man Inside [Signes particuliers : néant] (G.B. 1957) de John Gilling
Ten Seconds To Hell [Tout près de Satan] (U.S.A. / G.B. 1959) de Robert Aldrich
1960-1970
Rewak lo schiavo di Cartagine / The Barbarians [Rewak le rebelle] (U.S.A. / Ital. 1960) de Rudolph Maté
Les Mongols [I Mongoli] (Fr.-Ital. 1961) de André De Toth
Barabbas (U.S.A. /Ital. 1962) de Richard Fleischer
Rosmunda e Alboino [Le Glaive du conquérant] (Ital. 1962) de Carlo Campogalliani
Le Mépris (Fr.-Ital. 1963) de Jean-Luc Godard
Once a Thief [Les Tueurs de San Francisco] (1963) de Ralph Nelson
The Professionals [Les Professionnels] (1966) de Richard Brooks
The Torture Garden [Le Jardin des tortures] (GB 1967) de Freddie Francis
El Mercenario (Ital.-Esp. 1968) de Sergio Corbucci
Marquis de Sade : Justine [Les Infortunes de la vertu] (Ital.-R.F.A. 1969) de Jesus Franco
Che ! (1969) de Richard Fleischer
La Legione dei dannati [La Légion des damnés] (Ital-Esp.-R.F.A.-Suisse 1969) d’Umberto Lenzi
1970-1980
Vamos a matar, companeros ! [Companeros] (Ital.-Esp.-R.F.A. 1970) de Sergio Corbucci
The Horsemen [Les Cavaliers] (1970) de John Frankenheimer
Chato’s Land [Les Collines de la terreur] (1972) de Michael Winner
Craze / The Infernal Idol (GB 1973) de Freddie Francis
Dracula [Dracula et ses femmes vampires] (1973) de Dan Curtis [**]
L’Infirmiera [Défense de toucher] (Ital. 1975) de Nello Rossati
Sangue di sbirro [Pour un dollar d’argent] (Ital. 1976) de « Al Bradley » (Alfonso Brescia) [***]
I Padroni della citta [inédit en France ( ?)] (Ital. 1976) de Fernando Di Leo
Welcome to Blood City [inédit en France] (Canada-G.B. 1977) de Peter Sasdy
The One Man Jury [Flic, juge et bourreau] (1978) de Charles Martin
1980-1990
The Warning [Terreur extra-terrestre] (1980) de Greydon Clark
Alone in the Dark [Dément] (1982) de Jack Sholder
Bagdad Café (U.S.A.-R.F.A. 1987) de Percy Adlon
Notes additionnelles :
[*] Remake en Scope-couleurs du High Sierra [La Grande évasion] (U.S.A. 1941) de Raoul Walsh dans lequel Palance reprend le rôle d’Humphrey Bogart d’une manière originale.
[**] Film fantastique exploité tardivement en salle de cinéma chez nous mais qui est à l’origine un téléfilm à l’histoire complexe, appartenant à une série.
[***] Film policier italien de série, doté d’une médiocre réputation critique en France, récemment très abusivement distribué en DVD zone 2 francophone sous le titre trompeur de Spécial Magnum qui était le titre d’exploitation français du génial et ultra-violent Una Magnum special per Toni Saita / Blazing Magnum (Ital.-Canada 1976) de « Martin Herbert » (Alberto de Martino) avec Stuart Whitman, John Saxon, Martin Landau, Tisa Farrow, Carole Laure.