Entre oeuvres engagées et personnages dominés par un spleen sans idéal, Jake Gyllenhaal s'impose comme l'un des acteurs les plus intéressants de sa génération.

Par Nicolas HOUGUET - publié le 02 février 2010 à 17h09
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Jake Gyllenhaal a marqué les esprits à plusieurs reprises. Inoubliable ado perturbé en révolte contre le conformisme étriqué des adultes dans Donnie Darko, cowboy bouleversant vivant un amour impossible, déchirant et passionné dans Le Secret de Brokeback mountain, soldat déboussolé dans Jarhead... La collection de rôles du jeune Jake est très respectable et il a régulièrement fait preuve de sa sensibilité puissante. C'est ainsi qu'il aborde les rivages humains et émouvants de Brothers, dernier film en date de Jim Sheridan (sortie le 3 Février).

 

Brothers de Jim Sheridan 

 

Enfant de la balle

 

Fils de réalisateur et d'une mère scénariste, tous deux très engagés à gauche, Jake est un enfant de la balle -comme sa soeur Maggie-. Il est né le 19 décembre 1980. Ses débuts sont logiquement précoces, exposé qu'il est au milieu du cinéma. Le garçon a sa vocation toute trouvée puisque très jeune, on le voit imiter ses idoles et rejouer les films qu'il aime avec conviction. Il prend des leçons de comédie très tôt. Il a hâte de s'engager dans cette voie. C'est à l'âge de onze ans qu'on le voit, en fils de Billy Cristal dans La vie, l'amour... les vaches. Il joue également dans A Dangerous woman, mis en scène par son père en 1993. Il trouve un rôle plus important, et plus antipathique, dans Josh and S.A.M de Billy Weber.

 

Jake décroche son premier grand rôle en 2000 dans Ciel d'octobre de Joe Johnston, en jeune homme fasciné par la conquête spatiale, luttant pour atteindre son rêve malgré le fait qu'un tout autre destin soit envisagé pour lui (il est issu d'une ville minière où chacun officie dans cette branche). Le film est un succès et chacun s'émeut du destin de ce jeune homme un brin allumé qui veut construire une fusée. Après deux ans, Jake quitte l'université pour pleinement se consacrer à sa carrière d'acteur.

  

 

Jeunesses de spleen

 

Ses choix sont sûrs. Il tourne en 2001 dans Donnie Darko de Richard Kelly. La banlieue américaine est pimpante et chic, le lycée bien-pensant et politiquement correct. Ce décor aseptisé abrite un ado inquiétant, rêvant de cataclysmes, de chaos et ayant pour ami imaginaire un lapin géant. Jake Gyllenhaal, en marginal déjanté et sociopathe sur les bords, fait merveille dans ce film culte par excellence (il n'eut pas en effet grand succès à sa sortie, mais sa réputation a grandi au fil des années).

 

 

donnie_darko_1
 

 

A la suite de cela, il participe à des oeuvres singulières, comme dans Lovely and amazing, aux côtés de l'égérie du cinéma indépendant Catherine Keener . Il incarne un jeune homme au système immunitaire déficient, amoureux, rêveur et aventureux dans Bubble Boy. Dans Highway, il est de nouveau un jeune homme particulier, fan de Kurt Cobain se rendant à Seattle en 1994 pour rendre hommage à son idole disparue. Toujours un peu de cette jeunesse désenchantée, dont Gyllenhaal se fait régulièrement l'interprète.

 

Après un détour par la comédie romantique, aux côtés de Jennifer Aniston en 2003 dans The Good girl, et après avoir côtoyé Anthony Hopkins et Gwyneth Paltrow dans Preuve irréfutable, il se joint de manière assez inattendue à un blockbuster écolo, Le Jour d'après de Roland Emmerich en 2004. Il incarne le fils de Dennis Quaid, climatologue alarmiste que personne n'écoute, comme dans tout film catastrophe qui se respecte. Jake est bloqué à New york, envahi par la glace (pourquoi c'est toujours New York qui prend ?). Son rôle aurait pu n'être qu'une fonction, pourtant il lui donne de l'épaisseur, autant que faire se peut, en jeune homme introverti qui se révèle dans l'épreuve et va conquérir le coeur de sa belle (Emmy Rossum).

  

 

Entre tourments intimes et engagements

 

C'est en 2006 qu'il trouve son plus grand rôle dans Le Secret de Brokeback Mountain de Ang Lee. Cow boy engagé le temps d'une saison pour garder le bétail au coeur d'une nature majestueuse, il rencontre un compagnon taciturne avec qui se noue une indéfectible complicité (Heath Ledger, irremplaçable). Leur passion et leur amour tourmenté se développent à l'écart du monde. Puis leurs vies reprennent leur cours, ils se marient, tentent d'oublier leur profond désir, d'adopter les usages socialement admis. Mais l'attraction est trop forte, ils se retrouvent dans des parenthèses intenses. Et les années passent, sans alterner l'attachement qu'ils éprouvent. Ils s'étreignent et se déchirent, caressent l'espoir de pouvoir un jour vivre leur bonheur pleinement.Rêve impossible dans une Amérique conservatrice où leur liaison demeure coupable. Gyllenhaal est l'extraverti, l'expansif et le sentimental. Ledger est plus retenu et rude. Vivant comme d'incontrôlables explosions les retrouvailles avec son ami, il porte en lui son amour clandestin comme une éternelle blessure. La rencontre est incandescente, incongrue aussi au pays du Western, et demeure l'une des plus grandes émotions de ces dernières années.

 

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En homme engagé, Jake va se joindre au Jarhead satyrique de Sam Mendes, évocation de la première guerre d'Irak dont il souligne l'absurdité. L'acteur campe un jeune sniper, desespéré de ne pas avoir à tirer une balle, trompant l'ennui dans le désert par des séances de masturbation et d'hydratation frénétiques. Il traverse la noirceur infernale des champs de pétrole, passe sans cesse à côté de sa guerre. On ressent l'ombre d'autres grands films guerriers (Apocalypse now ou Full metal jacket). Cependant, on est ici plus proche de la dérision de MASH et d'un regard désabusé porté sur un combat sans rime ni raison (à l'heure de la seconde guerre américaine en Irak, cela trouvait un écho douloureux). Encore une fois, Jake interprète un être sans idéal, se débattant dans l'existence sans trop savoir pourquoi, sans y trouver sa place ni sa légitimité.

 

En 2007, David Fincher s'attaque à une histoire monumentale, celle d'un célèbre tueur en série (qui avait déjà inspiré le cinéma dans L'inspecteur Harry). Il raconte avec méticulosité la psychose et l'obsession qu'un célèbre assassin engendra dans Zodiac. Gyllenhaal incarne un dessinateur dans un journal de San Francisco qui va se laisser peu à peu consumer par cette enquête. Il s'y consacrera pendant des années, quitte à se mettre en danger et à sacrifier sa vie privée. Il oeuvre aux côtés d'un journaliste brillant, Robert Downey jr, qui va également connaître à cause de cette affaire sa déchéance. On voit la chute de ces personnages, rongés par leur obsession comme par une drogue. A la reconstitution minutieuse de l'époque s'ajoute cette dimension plus existentielle : les crimes du Zodiac affectent tous ceux qui les abordent. Peu à peu, ils y sacrifient tout, à l'image de l'appartement de Gyllenhaal progressivement envahi par toutes les recherches qu'il a accumulées sur le sujet. On le voit vieillir et son existence se réduire petit à petit à sa quête sulfureuse et malsaine.

 

Zodiac, Robert Downey jr 

 

Il raconte de nouveau une part d'ombre de l'Amérique, pays vivant des temps troublés avec Détention secrète de Gavin Hood (dont il partage l'affiche avec l'immense Meryl Streep et Reese Witherspoon). On y évoque les méthodes controversées pour combattre le terrorisme. A l'affiche de Brothers de Jim Sheridan (remake d'un film danois de Susanne Bier), il vit une nouvelle histoire d'amour tourmentée aux côtés de Tobey Maguire (qu'il a failli remplacer au pied levé dans Spider-man 2, pour l'anecdote) et Natalie Portman. Deux frères extrêmement proches, dont l'un est marié à Natalie Portman, vont aimer cette femme. Maguire doit partir combattre en Afghanistan. Alors qu'il le croit mort, Gyllenhaal succombe au charme de la belle Natalie sur laquelle il était chargé de veiller. Une histoire de famille, de grands sentiments, de circonstances troublées et de rédemption, thèmes chers à Sheridan et communs à pas mal des grands rôles de l'acteur.

 

« Valeur montante », le terme est galvaudé, et sans doute vide de substance. Jake Gyllenhaal a pourtant dans l'avenir une multitude de projets (citons par exemple Nailed de David O'Russell, ou dans un tout autre genre l'adaptation de l'excellent jeu video Prince of Persia: les sables du temps).

 

Prince of Persia les Sables du Temps - Mike Newell 

 

Il est indéniable que ce trentenaire a imposé une prestance bien à lui, incarnant le malaise de héros tourmentés dont il a donné à voir les profondeurs. Ainsi grâce à des oeuvres audacieuses, et à cette manière intense et expressive qu'il inculque à ses personnages, Jake Gyllenhaal est en tout cas l'un des acteurs les plus intéressants de sa génération, à la filmographie soigneusement choisie et, on le sent, souvent proche de ses engagements et de sa sensibilité. Cette intégrité n'augure que du meilleur pour lui.

 


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