Alors que
24 mesures sort dans nos salles, un constat s’impose, le cinéma Français retrouve un souffle trop souvent perdu au profit de drames lamentables ou d’exécrables comédies de mœurs. Enfin, dans ce cinéma sclérosé qui semble ne jamais pouvoir dépasser le spectre de la Nouvelle Vague et se refonder, apparaît une lueur faite de modernité et de saine tension : Jalil Lespert.
Cette lumière qui rejaillit sur notre filmographie nationale porte en effet un nom, celui d’un comédien déjà reconnu (
Le petit Lieutenant,
Virgil,
Ressources humaines) qui avec son premier long s’impose comme l’un de nos plus prometteurs cinéastes. Est-ce trop tôt ? Est-ce excessif ? Peut-être sommes nous trop enthousiastes mais à l’heure où l’ennui nous comble devant tant de nos produits nationaux, autant faire preuve d’un violent transport au risque de l’erreur. Cela paraît préférable au fait de toujours encenser ces trop nombreuses figures qui du fait de leurs réseaux, de leurs passés ou de leurs manies, font du film comme d’autres des biscuits. Incapables de se remettre en question, dans l’impossibilité de se retourner sur eux-mêmes, trop de cinéastes hexagonaux nous navrent encore et toujours, alors il semble justifié de s’enflammer au moins une fois pour un auteur - surtout lorsqu’il est si prometteur.
Jalil Lespert est en effet celui qui cristallise notre attention à l’heure où son excellent film va gagner nos salles, et au vu de ce qu’il est capable de faire, on ne peut qu’attendre le second avec une impatience immense. Mais expliquons nous. Tout d’abord, rares sont ceux qui savent gérer un casting aussi prestigieux que celui qu’il réunit (Benoît Magimel, Sami Bouajila, Lubna Azabal, Bérangère Allaux…) et lui permettre alors qu’on débute de donner sa pleine mesure. Cela, il y parvient tout en se permettant d’ailleurs le luxe d’offrir à Benoît Magimel notamment, l’un de ses rôles les plus convaincants après
la Pianiste et L’Evangile selon Saint Matthieu. Ensuite, plus précieux encore sont ceux qui font preuve d’une étonnante maîtrise tant dans la forme que dans le fond, pour un premier long, cela en osant, des histoires aussi complexes et délicates à raconter que celle qu’il choisit de mettre en scène et en images.
En effet,
24 mesures relate l’enchevêtrement de quatre destinées un même soir de décembre; ainsi, suit-on autant de personnages qui vont se confronter à eux-mêmes, à leur finitude et plus encore à leur nécessité de faire appel désespérément à l’autre. Histoire d’Amour et de vengeance, de confiance et d’accablement ultime, ce métrage porte en lui une densité, une profondeur et plus encore une subtilité, rarement vues ces temps derniers dans nos chères salles obscures. Loin des films « chorale » qui agacent par leur vacuité et leur mécanique systématique,
24 mesures, superbement coécrit avec Yann Apperry, autre valeur montante des lettres Françaises, surprend par sa vigueur et sa tenue en nous proposant un récit admirablement composé et mené. Autant dans ses effets que dans son déroulement. Et ce qui ne gâche rien, c’est qu’il jouit de surcroît d’une monstration d’une contemporanéité et d’un dynamisme que pour l’heure, seule l’Asie et le meilleur du cinéma indépendant Américain avaient su ces dernières années nous offrir. Caméra portée, cadre mouvant et figures empathiques en gros plan nourrissent en effet un film étonnamment recherché, qu’une musique immersive employée avec une notable efficacité et un découpage pensé finissent de rendre inévitable.
A l’heure où trop de films tournent dans nos multiplexes, il faut mettre en exergue la maturité d’une telle approche et son intelligence sophistiquée, presque maniaque. Ici, tout porte, tout ce qui est ou apparaît dans le cadre importe, point de détails oubliés, d’exaspérations retenues, tout ici est encadré et impacte le spectateur. L’effet de style est laissé à la superficialité des autres et le plan reste un pan du monde, centré sur lui et le calvaire de ses personnages. En somme, c’est du véritable cinéma, celui qui sait mêler l’art du cadrage avec la manipulation des formes, l’expression de ses interprètes et la profondeur d’une histoire forte. Et c’est avec une joie marquée, non dénuée de plaisir que l’on accueille une si belle réussite.

Certes, il était temps que notre cinéma s’éveille au XXIe siècle mais l’on se pique de croire en un cinéaste trentenaire, Français de surcroît, qui ne soit pas empesé par le poids de ses références, entravé par la dictature du conventionnel ou écrasé sous la masse de sa propre suffisance.
Jalil Lespert est effectivement loin de tout cela, c’est tout d’abord un homme de son temps et qui souhaite parler comme Abdellatif Kechiche à des gens de son époque. Loin de s’adresser à ses seuls « amis » des cercles germanopratins autorisés, il ouvre la porte en grand au monde et à ses problématiques sans pour autant excéder l’importance de sa place. Raconteur d’histoires, grandement influencé par le Nouveau Cinéma Hollywoodien, il sait ce qu’il veut et s’avère d’une intelligence aiguisée, de celle qui ne le desservira pas. Extrêmement conscient de ses exigences et plus que lucide quant à ses choix, c’est de surcroît un cinéphile aguerri qui nous parle comme avait su le faire avant lui, Nicolas Saada avec
Les Parallèles. Mais plus que cela, c’est une conscience tant citoyenne qu’artistique qui se déploie à mesure que son film se livre et ses projets avec lui. Et l’on ne peut que s’en pleinement réjouir.
Alors il est temps de s’arrêter sur cette première œuvre qu’est
24 mesures et profiter de la promesse d’un devenir cinématographique neuf. Ouvert et critique du monde qu’il filme, Jalil Lespert ouvre des brèches et remue un paysage cinéphilique national bien trop endormi sur sa maigre et satisfaite assurance. Vive
24 mesures et à très bientôt pour la suite.