Par César Vauchelles - publié le 07 décembre 2007 à 03h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h51 - 1 commentaire(s)
Jerry Seinfeld n’est pas un acteur, ou un comique de scène ou encore une star. Jerry Seinfeld est un phénomène de société. Un phénomène de société étroitement lié à la sitcom qui porte son nom et dans lequel il joue, à quelques nuances près, son propre rôle. New-yorkais de naissance, Jérôme A. Seinfeld grandit à Long Island et étudie dans le Queens. C’est son père Kal, fabricants d’insignes de son état, qui l’initie au maniement de l’humour. Intéressé par la scène sous toutes ses formes, le jeune Jerry se créé un personnage de catcheur au lycée, qu’il surnomment la « terreur juive » et entreprend au même moment quelques spectacles de stand-up comedy qui se déroulent si bien qu’il décide de continuer dans cette voie. Juste après le lycée, en 1976, le jeune Seinfeld, alors âgé de 21 ans, apparaît sur scène dans un cabaret de New York surnommé le « Catch a Rising Star » (soit, « venez découvrir une star montante ») qui porte bien son nom puisqu’il permettra à des grands noms de la stand-up de se faire connaître, comme entre autres Billy Cristal, Ellen DeGeneres, Robin Williams et Andy Kaufman. Sa « routine », comme on dit dans le métier, lui vaut d’être remarqué et d’apparaître dans un show du comique légendaire Rodney Dangerfield pour la chaîne HBO, ainsi que de décrocher un personnage récurrent dans la sitcom Benson, où il se fait virer au bout de deux épisodes. L’incident est loin de mettre un terme à sa carrière, et la gloire lui tend les bras à la suite d’une apparition, forcément comique, dans le célèbre Tonight Show animé par Johnny Carson. Déjà à l’affût des petites choses du quotidien qu’il dissèque avec humour et dérision, Seinfeld fait un tabac qui le rend célèbre dans tout le pays et lui permet de nombreuses tournées qu’il prend toujours très à cœur, n’hésitant pas à braver à pied des tempêtes de neige pour se rendre à une représentation qui sera annulée pour cause de… mauvais temps ! L’anecdote est véridique, et Seinfeld la détourne sous forme de blague pour synthétiser la vie d’un comique de scène, comme on le voit dans le documentaire Comedian.


En 1989, Jerry Seinfeld et Larry David, un comique de scène raté, proposent le scénario de Stand-up, un documenteur sur un comique de scène, à la chaîne NBC qui apprécie tellement le concept qu’elle préfère le voir développé sous forme de pilote de sitcom. C’est ainsi que naît The Seinfeld Chronicles, qui sera plus simplement raccourci sous le titre Seinfeld dès son premier épisode. Dans cette série, Jerry Seinfeld joue son propre rôle, celui d’un comédien de scène qui base son humour sur des observations détournées de la vie de tous les jours, observations qu’il partage avec ses amis George Costanza, Cosmo Kramer et Elaine Benes. Chaque personnage est d’ailleurs basé sur des connaissances des créateurs, voir même sur les créateurs eux-mêmes puisque le pleutre et vil George est une émanation grandement exagérée de Larry David (qui sera lui-même mis au centre de sa propre sitcom Curb your enthusiasm, créée en 2000 et connue chez nous sous le titre Larry et son nombril).


Seinfeld pousse d’ailleurs à ce point la relation étroite entre la réalité et la fiction que les nombreux scénaristes n’hésiteront jamais à utiliser la notion de mise en abyme. Dans la saison 4 par exemple, alors que la série devient un véritable succès grandissant, Jerry et George sont sur le point de proposer un pilote de série télé à la chaîne NBC ! Au fur et à mesure des années, Seinfeld devient la sitcom numéro 1 de la télévision américaine, toutes chaînes confondus, et plusieurs épisodes deviennent instantanément des classiques, comme The Contest (Jerry et ses amis parient qu’ils peuvent se passer de la masturbation), The Soup Nazi (les quatre amis veulent goûter la soupe d’un cuisinier très dur en affaires) et d’autres encore. Comme c’est souvent le cas des séries télés à succès (comme Les Simpson par exemple), certaines des expressions rentrent même dans le jargon populaire, prouvant ainsi l’incroyable popularité du show. Vendu comme une sitcom qui ne parle de « rien », Seinfeld pousse parfois l’absurde très loin et colle très souvent à l’actualité pour que son humour soit le plus efficace et le plus nihiliste possible (il y est souvent constaté que la vie ne mène à « rien » justement), notamment en détournant les sorties de La Liste de Schindler et Le Patient Anglais pour mettre les personnages principaux dans le pétrin.


En 1996, Larry David décide de quitter la série pour se consacrer au cinéma (sa première réalisation Sour Grapes sera pourtant un four à sa sortie en 1998), et Jerry Seinfeld devient alors producteur exécutif de la sitcom. Les critiques, jusqu’ici unanimes, sont moins tendres avec la série qui fait de plus en plus la part belle à des personnages haut en couleurs et des situations de plus en plus absurdes, proposant même un épisode entièrement monté à l’envers et remontant loin dans la chronologie de la série (à la rencontre entre Jerry et Kramer notamment). Malgré la popularité jamais démentie de sa propre sitcom, Jerry Seinfeld annonce le 26 décembre 1997 que la saison en cours, la neuvième, sera la dernière. La nouvelle fait l’effet d’une bombe et suscite même plusieurs couvertures, comme celle du New York Times et de Time Magazine. NBC propose un contrat en or au comédien, qui refuse la modique somme de 110 millions de dollars pour une saison de plus.


Déjà multimillionnaire (rien qu’en 1998, il touche la bagatelle de 267 millions de dollars), Seinfeld préfère donc sortir de scène avant de faire l’épisode de trop, de « sauter par-dessus le requin » comme on dit dans le métier (en référence à un épisode mythique et ridicule de la série Les Jours Heureux dans lequel Fonzie sautait au dessus d’un requin en faisant du ski nautique), et offre à ses fans un épisode final en deux parties à la tonalité assez cruelle. Ainsi, tous les protagonistes majeurs de la série viennent participer au procès de Seinfeld et ses amis, accusés d’avoir enfreint la loi pour « non-assistance à personne en danger », notamment pour témoigner contre eux ! Diffusé le 14 mai 1998, ce final connaîtra une audience record (1 américain sur trois est devant sa télé ce soir-là) malgré le fait que la mort du légendaire Frank Sinatra, survenue le jour même, s’accapare tous les gros titres.

S’il est moins présent sur le devant de la scène, Jerry Seinfeld part quand même en tournée et enregistre une émission spéciale pour HBO la même année, ou il fait sa « routine » habituelle sur scène. I’m telling you for the last time est diffusé le 9 août 1998 sur la fameuse chaîne câblée et ne déroute pas les fans de Seinfeld, qui se pique, comme toujours, de quelques observations quotidiennes, faisant ici des remarques sur McDonald’s, les chauffeurs de taxi, la fête d’halloween ou encore les supermarchés. Deux ans plus tard, il est suivi par des caméramans pendant ses différentes tournées aux Etats-Unis, pour les besoins du documentaire Comedian, qui sortira en 2002. Totalement à découvert et mis en parallèle avec Orny Adams, star montante de la stand-up comedy, Jerry Seinfeld apparaît comme un comique angoissé et nerveux à l’idée de tester des nouveaux sketches pour la première fois en public. Avec ses amis et collègues comme Chris Rock et George Shapiro, on le voit réfléchir sur le métier de comique et s’extasier devant les performances de Bill Cosby. Le documentaire est précieux dans le sens où il présente la star loin des paillettes et plus proches de son public, avec une facette humaine qui contraste avec l’image gentiment cynique qu’il peut parfois dégager.


Même s’il se rappelle parfois au public américain au détour d’une publicité ou d’une émission de télévision, Jerry Seinfeld marque en cette fin d’année 2007 son grand retour dans la fiction avec le dessin animé Bee Movie – Drôle d’abeille, qu’il a co-écrit et auquel il prête sa voix pour le personnage principal de BB Benson, une abeille plutôt déprimée à l’idée de faire sa carrière dans le commerce du miel. Le film est un succès et démontre une fois de plus la popularité du comique, qui a annoncé récemment qu’il avait en tête un possible retour au sitcom qui a fait sa gloire et sa fortune, puisqu’il aimerait juste tourner une scène, une seule, qui montre ce que sont devenus Jerry, Elaine, Kramer et George après leur séjour en prison à la fin de la saison 9. Une pirouette intéressante, qui devrait en tout cas satisfaire les fans de plus en plus nombreux, qui ont découvert la série à travers ses multiples rediffusions et sa sortie en DVD. Preuve donc, que le comique est devenu un véritable phénomène de société, même dix ans après la fin de son œuvre phare !
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