Même si
Jeux D'enfants nous a laissé plutôt de marbre, il n'en demeure pas moins rempli d'éléments positifs, surtout pour un premier film de son réalisateur/scénariste. Nous avons donc posé quelques questions à Yann Samuell, accompagné pour l'occasion de la charmante Marion Cotillard qui joue Julie…
D'où vient l'idée de base du film ?Yann Samuell : Je n'ai pas vraiment de références. J'étais en train d'essayer d'écrire un scénario type "premier film", car ce que j'écrivais avant était beaucoup trop ambitieux. Je voulais que ce soit speed, que ça parle de défis, d'une histoire d'amour, et aussi de quelque chose d'un peu mythique. Finalement tout s'est mis en place dans ma tête le jour même, les scènes essentielles n'ayant pas bougé depuis. Après il y a eu tout les aléas de l'écriture, y compris le temps qu'a pris le montage financier du film, me permettant très largement d'écrire plusieurs versions… pour finalement revenir à quelque chose de très proche à ce que j'avais dans ma tête à l'origine.
Vous ne vous seriez pas inspiré d'un feuilleton des années 70, intitulé La Pierre Blanche ? Le principe était un peu similaire : des enfants se faisant des paris et se passant un objet (ici une pierre blanche) à chaque fois...Yann Samuel : Vous n'êtes pas le premier à me faire la remarque : honnêtement je ne vois même pas ce que c'est, je ne l'ai jamais vu !
Pour ce rôle Marion Cotillard, vous vous êtes servis de vos propres souvenirs d'enfance et d'adolescence ? Marion Cotillard : Absolument pas ! Je ne ressemble en rien au personnage de Sophie : en cherchant dans mon adolescence, rien n'aurait collé et le résultat aurait été catastrophique. De plus l'enfance/adolescence des deux personnages du film se passe à une autre époque que celle à laquelle la mienne s'est déroulée : on a dû effectuer un véritable travail d'insertion temporelle, sur les costumes, les environnements, etc…
Et vous avez travaillé avec les enfants qui jouent vos personnages petits ?MC : Oui tout à fait, on a fait des séances de travail ensemble avec Joséphine (Sophie enfant), Thibaut (Julien enfant) et Guillaume (Canet) : chacun a travaillé l'un avec l'autre, par roulements. De notre côté, Guillaume et moi on se connaissait un peu depuis quelque temps, mais pas assez non plus pour paraître complice : on a dû aussi beaucoup travailler là-dessus.
Quel directeur d'acteur est Yann Samuell ?YS : Aïe. Je me bouche les oreilles !
MC : Oui, c'est difficile de parler de quelqu'un lorsqu'il est présent… (rires) C'est toujours un metteur en scène qui donne l'ambiance d'un plateau, et celle que Yann a donné à celui de
Jeux D'Enfants ressemblait à une sorte de cours de récré très sympathique, dans laquelle on travaillait tout de même beaucoup. Cette atmosphère nous a beaucoup aidé à devenir des petits monstres. Plus spécifiquement sur notre rapport de travail à tout les deux, Yann a très vite compris ce dont j'avais besoin, et vu que c'était son premier film je lui ai donné beaucoup d'infos et de trucs pour qu'il apprenne à travailler avec des acteurs.
Sinon il y avait bien évidemment quelques scènes galères, comme celle de la voiture où mon personnage est en larme et doit passer subitement au rire. J'ai le souvenir de cette scène comme une espèce de valse où on avait tout les deux nos faux pas, et après quelques heures de on y est finalement arrivé.
YS : Il y a une scène où on s'est franchement pris la tête tout les deux…
MC : Oui mais c'est normal. La relation d'un metteur en scène avec ses comédiens c'est comme une petite vie dans la vie : il y a des hauts et des bas, on a tout deux des caractères assez "marqués", et donc s'en suivait quelques envolées à certains moments (rires). Mais rien d'anormal.
YS : C'est un scénario que j'ai porté pendant trois ans. J'ai donné naissance à ces personnages, et en cherchant les comédiens pour les incarner, c'était comme si je cherchais des parents adoptifs. Il fallait que je trouve deux individus à qui je ferais une confiance quasi-aveugle car ils porteraient ces personnages à tout jamais. Comme tout adoption, donner mon enfant c'est des fois un déchirement, mais là souvent c'était toujours merveilleux de les voir prendre vie d'un seul coup. Parfois je réalisais que la direction prise par Marion et Guillaume n'était pas la bonne, leur était trop personnelle et éloignée de ce que je voulais, et donc on patogeait un peu avant que je reprenne les choses en main. Mais il est vrai que l'ambiance globale était vraiment bon enfant, et nous finissions toujours par aller dans un seul sens.
C'est un peu à l'image du scénario, où comédie et tragédie sont étroitement liés. Il nous est arrivé d'être tellement unis que d'un seul coup cela pouvait être l'amour et la haine à la fois, mais toujours dans un but constructif.
MC : (rires) C'était assez énergique comme tournage !
D'où vous sont venus les différents paris du film ?YS : Il doit en rester dans le film un quart de tout ceux que j'avais imaginé.
On les découvrira dans le DVD ?YS : Non, je n'ai pas tout tourné. Une certaine partie des financiers impliqués voyaient en ce projet à la lecture du scénario, très touffu et très riche en descriptions d'effets visuels, une histoire très ludique, ce à quoi je leur ai répondu qu'il s'agissait surtout d'une histoire d'émotions. Voulant axer la promotion sur cet aspect, il a fallu que je les mette en garde que c'était avant tout une histoire d'amour avec un jeu comme prétexte. C'est donc pour ça que je ne n'ai gardé que les paris autour de l'histoire d'amour.
Quant à leur création… ce n'est franchement pas très difficile de créer des paris insensés, le plus dur était des les intégrer dans le film et gérer leurs conséquences ! A une certaine période du scénario, nos deux héros se retrouvaient avec l'armée aux fesses et ils s'en sortaient encore ! Remarquez qu'on aurait aussi pu les faire voler une navette spatiale et atterrir sur la lune, mais là c'était une question de budget (rires). Plus sérieusement, il fallait surtout garder le côté intimiste et ne pas se disperser dans des paris encore plus exubérants…
Comment avez-vous définit l'univers visuel que vous alliez donner au film ?YS : Il fallait que la forme soit en corrélation avec le fond. A la version numéro un du scénario, il devait y avoir un effet visuel bien précis sur le passage de l'âge enfant à adulte, à base d'un travelling. Mon producteur, Christophe Rossignon, m'a fait remarquer que c'était une superbe idée, ce à quoi je lui ai répondu que j'en avais quelques autres comme celle là… Il m'a alors demandé de les marquer car selon lui ces effets faisaient partie intégrante du film. J'ai donc réécris tout le scénario avec beaucoup d'effets visuels décrits en détail.
C'est un aspect qui vous a attiré en lisant le scénario ?
MC : Oui, ça marquait clairement un univers et cela m'a encore plus séduit lorsque l'on a commencé à en parler ensemble Yann et moi. On sentait que c'était son univers à lui, et c'est toujours intéressant de travailler avec des réalisateurs à l'univers très forts et très personnels, d'y être invité et de pouvoir y mettre sa petite patte de comédien. C'est passionnant.
YS : J'ai pris la peine de faire des dessins et un storyboard très précis, non pas justement pour que ce soit coulé dans le béton, mais pour que chacun sache dans quelle direction on allait et qu'il puisse prendre des libertés. Il existe des séquences entièrement storyboardées, et une fois sur le tournage j'en ai fait fi et on a tourné autrement. Le but était de donner le souffle, la direction dans laquelle on allait.
Mais il y a dans votre univers des éléments temporels très connotés, des années 70 aux années 90... YS : Vous trouvez ? J'ai vraiment voulu que l'enfance ne soit pas trop connotée, façon "inconscient collectif", mais il fallait marquer malgré tout une évolution entre les univers du film. Je suis vaguement obligé de le situer dans le temps, néanmoins je n'ai pas l'impression d'avoir fait une reconstitution historique, mais plutôt une sorte de conte…
Jeux d'enfants est une illustration de l'amour jamais consommé… Chercheriez vous à y faire comprendre que l'amour physique détruit-il l'amour en soi ?YS : Non, je n'espère ne pas être moraliste à ce point là ! Je suis d'ailleurs père de quatre enfants ! J'espère que personne ne suivra l'exemple de ces deux personnages. Ce n'est pas un symbole de l'amour en soi, mais plutôt de la quête personnelle vers une élévation. Je vais rentrer dans un débat intello, mais après tout j'ai construit le film sur des principes de ce type. Ce film parle d'un jeu revenant toujours sur ses pas, symbolisé par le manège : on a l'impression qu'on évolue alors que l'on revient toujours au même point. Ce sont des personnages prisonniers d'un destin, incapables de franchir un pas, et qui vont découvrir, certes d'une manière platonicienne, que le monde est un théâtre d'ombres et que les seules choses importantes sont ce qu'ils portent en eux : la foi, l'amour, … Je ne suis donc pas contre l'amour physique. J'ai effectivement tenté des versions du scénario où ils passaient à l'amour charnel, mais ça ne marchait absolument pas. C'est un amour au-delà de toute force…
C'est un amour dans ce sens là pur et chaste, mais ils sont quand même capables de faire des choses énormes, voire monstrueuses.
MC : On est nombreux je pense à avoir vécu ça : un lien d'amitié qui dure depuis tellement de temps qu'on finit par avoir peur de se qui peut se passer si on passe à l'acte. Ces deux personnages ont peurs de la réalité qui les entoure, de cette "normalité" qui d'ailleurs détruit leur entourage. Au moment où Sophie embrasse Julien sur la voiture, pour elle ce n'est plus un jeu et Julien commence même vraiment à y prendre plaisir. Mais par peur il se sent obliger de rattraper le truc et de l'assimiler à un Cap/Pas Cap. A un moment donné donc ils vont tout deux se demander s'ils sont amoureux et s'ils doivent aller plus loin.
Vu de l'extérieur c'est tout à fait évident qu'ils s'aiment ! Mais vu de l'intérieur, cela correspond à ce moment de l'adolescence où on se pose un tas de questions.
YS : Les exemples d'amours établis autour d'eux ne sont pas flagrants. Que ce soit concernant la sœur de Sophie, le père et la mère de Julien,… il y a une peur aussi de rentrer dans un modèle proposé, de rentrer dans une "normalité" comme le disait Marion...
MC : En fait ils se sont tellement crée un monde dans lequel ils se sentent bien à faire chier les autres et à rigoler entre eux, que ça leur est difficile au bout de tant d'années de passer à autre chose.
Le moteur de votre comédie, ce que vous appelez "une quête initiatique" passe par quelque chose d'éminemment négatif, de très pervers…YS : Oui, tout à fait. Ce sont des épreuves pour les deux héros mais aussi leur entourage.
C'est aussi une illustration de l'amour éternel…YS : Oui absolument. D'ailleurs la fin est très ouverte dans ce but. Qui veut voir une fin tragique verra une fin tragique, qui veut voir une fin heureuse la verra aussi.
MC : Je suis persuadé qu'elle est heureuse !
| Petit encadré à lire de préférence après avoir vu le film |
MC : Au départ dans le scénario il y avait une phrase que j'adorais mais qui malheureusement n'est plus dans le film. Juste au moment où on passe du béton aux vieilles personnes, Julien disait : "En fait le plus dur, c'est que le béton ça détruit les parois nasales, ça crée des dommages irréversibles sur les parties génitales, et on en a aussi plein les oreilles". Et moi je suis vraiment resté là-dessus.
Elle est excellente cette phrase ! Elle fait cruellement défaut au film. Pourquoi diable l'avez-vous retiré ?
YS : Parce que le dialogue entre les petits vieux devait durer cinq minutes de plus, elle était très triste. Mais elle était trop lourde, trop appuyée. Je me suis vraiment coupé un bras en l'enlevant, mais au moins on gardait l'élan euphorique de la jeunesse. Je ne voulais surtout pas qu'on en ressorte déprimé. J'ai donc tout réduit à l'essentiel.
MC : Merci, c'était une question que je voulais lui poser !
YS : Mais cette version sera sur le DVD.
MC : Achetez-le, on sera à poil dedans Guillaume et moi !
YS : C'est vrai en plus… Ce qui était génial sur le tournage c'est qu'ils se sont fait enliser tout les deux dans la purée de pomme de terre. Au moment où ils en sont ressortis, ils ressemblaient chacun à une espèce de blob, et on les entendait hurler de rires sous la purée…
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Vous allez vous impliquer dans la fabrication du DVD ?YS : J'ai déjà commencé à en parler avec Studio Canal, qui me pousse un peu pour que ça aille vite. Je vais en fait enchaîner la sortie du film avec la fabrication du DVD. Donc oui, j'y serais impliqué et jusqu'au cou.
Ce n'est pas dangereux de l'appeler "Jeux d'enfants" alors qu'il n'est absolument pas destiné aux enfants ? D'ailleurs, à qui le destinez-vous ?
Détrompez-vous, énormément d'enfants sont allés aux avant-premières et ont adoré ! Quant à qui je destine ce film… je le destine à qui aime ! Ce n'est pas à moi de cibler le public, mais au public de choisir. Pour l'anecdote, je dois avouer que la projection à mon équipe me faisait très peur… et finalement s'est très bien passé. Celle du film à Paris début Juillet aussi était très émouvante : le public a applaudi debout pendant de longues minutes, et je ne m'y attendais pas…
MC : T'en fait pas, c'est le jour de la sortie du film que tu vas le plus flipper… (rires des deux)
Pour ma part, je pense vraiment que la comédie romantique est un genre très populaire, et
Jeux D'enfants aurait la qualité de pouvoir même plaire à ceux qui n'aiment pas en temps normal ce type de film.
YS : Le public français qu'on a rencontré pour l'instant a adoré, des personnes âgées aus plus jeunes. Il y en à toujours qui n'aiment pas, heureusement, mais même à Cannes sur la marché du film il s'est très bien vendu à l'international. Je n'ai pas du tout cherché à faire une recette, mais je me dis que vu son accueil jusqu'à maintenant, il doit bien parler au public…
MC : Il faut aussi dire qu'on a pas tant de comédies romantiques en France…
YS : Oui mais les américains en ont des tonnes et inondent le marché. Mais la comédie romantique américaine est parfaitement rodée, et il y a un sérieux manque de production française dans ce domaine…
Vous, vous aimez les comédies romantiques américains ?YS : Moi j'adore !
MC : Moi j'en suis dingue. J'adore aussi les comédies romantiques anglaises comme
Quatre Mariages et un enterrement.
YS : Du côté des américaines, ma référence reste
Certaines l'aiment chaud : c'est un chef d'œuvre, LA référence. Si j'avais du faire un film qui existe déjà, cela aurait été celui-là…
Vous dédiez le film à un couple au début du générique de fin ? C'est indiscret de vous demander qui ils sont ?YS : Non, ce n'est pas indiscret. Je cherchais un coin où écrire le film le plus tranquillement possible, ce que les parents de mon épouse m'on permis de faire dans leur maison… et deux semaines avant que le film soit fini, ils ont été tués. Ils sont morts en même temps, à la même seconde… Il fallait que je le leur dédie. Mais ils ont eux aussi vécus dans des principes assez hors-normes… les personnages du film auraient pu être eux.
Vous nous avez dit que vous aviez des projets beaucoup plus ambitieux et que finalement vous vous êtes reportés sur celui de Jeux D'enfants pour votre premier film… Franchement il nous paraît déjà bien ambitieux ! MC : (rires) Quand il vous a dit ça, ça m'a fait tiquer ! "Qu'est-ce que ça aurait pu donner", me suis-je demandée…!
YS : Oui mais en tout objectivité le pitch est très simple : un garçon et une fille qui vont faire des paris pour retarder le moment de leur amour… Cela pourrait être fait très simplement, mais je ne suis pas si simple je vous l'accorde.
MC : Cela vient aussi du producteur… Vous savez quand vous commencez à prendre des cours pour devenir comédien, vous rencontrez des gens qui vont vous aider à révéler en vous ce que vous avez envie de dire… et je pense que Christophe, le producteur donc, a permis à Yann de révéler ce qu'il était à travers ce film.
Vous avez des projets en cours ?MC : Le DVD !
Oui, mais après ? YS : Cela va dépendre bien évidemment tout d'abord du succès du film. Je vais peut-être pouvoir rêver de projets plus ambitieux. Par ailleurs j'ai eu des contacts à droite à gauche.. et quand je dis à gauche, c'est-à-dire dans un pays lointain où ils font des gros films et mangent des chewing-gums (rires). Donc oui j'ai eu des propositions, mais je ne sais pas encore si je suis prêt à travailler sur le scénario de quelqu'un d'autre...
MC : Tu sais, en même temps Tim Burton n'a jamais écrit un scénario. Ce qui ne l'a pas empêché d'imposer son univers très personnel.
YS : C'est vrai. Mais Si on me propose de réaliser un film aux Etats-Unis, je dis oui, surtout si le scénario c'est
Fight Club (rires). Mais si on me propose d'écrire un film pour un autre réalisateur aux Etats-Unis, je dis oui aussi, j'en serais même ravi… J'ai des idées de scénarios qui je le sais ne pourront jamais être réalisés en France. Tiens d'ailleurs Marion, tu ne peux pas me placer un mot à Tim Burton ? (rires)
Justement, vous êtes à l'affiche du prochain film de Tim Burton, Big Fish ! Vous pouvez nous en parler ?MC : Oui bien sûr …(long silence)… voilà ! (rires)
C'est effectivement plus clair.
Donc Yann Samuell, votre prochain projet sera américain ?
YS : Non, je ne pense pas. Je suis prêt à travailler à nouveau en France avec mon producteur. Une telle complicité, à une telle période (NDLR, Studio Canal étant au plus mal à l'époque avec les affaires Vivendi-Universal), c'est tellement rare et réjouissant.
MC : Y'avait vraiment quelque chose en effet de rare entre eux, quelque chose que je n'avais jamais vu entre un producteur et un réalisateur.
YS : Ah bon ? Même pas entre Besson et Besson ?
(rires généraux, sauf de Marion Cotillard…)