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Jim Sheridan : Humanité profonde

Par Nicolas HOUGUET - 27 janvier 2010 - 0 commentaire(s)

Jim Sheridan est le cinéaste irlandais qui a livré les plus beaux récits se déroulant dans son pays d'origine. Malgré un début assez tardif au cinéma, ses films sont remarquables. Une rencontre inaugure son oeuvre, avec Daniel Day-Lewis livrant une interprétation bouleversante dans My Left Foot. S'ensuivra une collaboration magnifique entre l'acteur et le metteur en scène (avec Au Nom du père ou The Boxer). Il poursuit une carrière américaine riche (l'émouvant In America). Parallèlement à cela, il produit des oeuvres ambitieuses (Bloody Sunday par exemple). Il revient à l'affiche en sa qualité de metteur en scène avec Brothers (sortie le 3 février).
 
Interiorités complexes, solidarités bouleversantes
Jim Sheridan est né le 6 février 1949 en Irlande. Son père était acteur et travaillait sur les chemins de fer. Suivant sa vocation, c'est auprès de lui qu'il va s'affirmer d'abord comme un homme de théâtre d'importance à Dublin après avoir poursuivi des études de philosophie. Il s'installe à New York au début des années 80.
Il réalise son premier film quelque temps plus tard, en 1989, évoquant la vie du peintre Christy Brown dans My Left Foot. Il raconte le milieu populaire d'où l'artiste est issu. On voit la famille nombreuse, un père porté sur l'alcool et la rude existence dans un quartier ouvrier et démuni. Au milieu de cela, Christy naît, totalement paralysé, n'ayant le contrôle que de son pied gauche. Pendant longtemps, il est considéré comme un légume, mais après quelque temps, sa mère attentive se rend compte de sa vivacité et de son caractère bien trempé. Il est englobé et porté par la communauté de ses nombreux frères et soeurs. Malgré son handicap écrasant, il gagne sa légitimité et à force d'entêtement, s'impose comme un artiste de premier ordre.
On aurait pu craindre un tableau sombre, à la Zola, plein de misérabilisme et de bons sentiments sirupeux. Il se dégage tout autre chose de ce film. Un réalisme humaniste et dur, une volonté de reconnaissance têtue, une force peu commune. Au delà des stigmates et des contorsions du héros, il y a cette forte personnalité, antipathique à l'occasion, mais n'éveillant jamais d'infamante compassion. En lieu et place de la commisération attendue, il y a de l'admiration profonde pour un être complexe et tourmenté, la chaleur de l'amour du foyer dont il est entouré, la réalité sociale montrée sans détour et le tour de force exceptionnel d'un acteur de génie, Daniel Day-Lewis. Ce dernier parvient à communiquer chacun des sentiments violents qui fondent son rôle. Evitant tous les pièges, le portrait est bouleversant de justesse.
Deux ans plus tard, en 1991, le réalisateur conte une autre histoire irlandaise, celle d'une terre que Richard Harris tente de protéger de toutes les offenses et surtout contre les convoitises d'un Américain fortuné qui veut y faire passer une autoroute. L'oeuvre est forte, simple et riche de cet humanisme direct et rude que l'on ressentait déjà dans My Left Foot, mis en valeur par les paysages que le cinéaste célèbre à chaque plan. On sent un pays en perpétuelle bataille.
 

 

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Destins brisés
C'est sur ce fond que Jim Sheridan livrera son chef d'oeuvre, Au Nom du père en 1994, raconte l'histoire vraie de Gerry Conlon, accusé d'être le leader de la Guiford four, groupe affilié à l'IRA. Il est emprisonné à tort pendant de longues années. Daniel Day-Lewis incarne un jeune homme irresponsable et vaguement hippie, confronté à la répression rude menée par la police anglaise. Dans sa chute, il  entraîne son père, Pete Postlethwaite, qui ne comprend pas son fils, jeune chien fou. Au terme d'un procès truqué, ils sont incarcérés et doivent cohabiter.
C'est le récit d'une injustice, innommable et terrifiante, un portrait édifiant de la situation qui a régné en Irlande. Mais à ce sombre constat historique vient s'ajouter la relation père-fils, déchirante. Ils apprennent tous deux à se connaître, s'épuisant à prouver leur innocence. On éprouve une intense empathie pour ces personnages : pour la souffrance et la révolte de Day-Lewis, souvent désordonné et écorché vif, guetté par les dangers de la vengeance. A cela s'oppose la sagesse et la résignation du vieux Giuseppe. Même si l'injustice est démasquée, la blessure est profonde, laisse sa trace dans la mémoire du spectateur.
Sheridan signe le scénario d'un film réalisé par Terry George en 1996, Some mother's son (encore consacré à l'IRA et à la grève de la faim de détenus protestant contre le traitement dont ils sont victimes). Auprès de Daniel Day-Lewis en 1998, il conte un autre destin brisé dans The Boxer. C'est de nouveau l'histoire d'un homme entraîné dans les rangs de l'IRA, contre son gré. Il menait une carrière de boxeur pleine de promesses. Mais il est emprisonné pendant quatorze ans pour un acte qu'il n'a pas commis. Il ne moucharde pas. Avec le temps, il s'est éloigné de ses anciennes amitiés et a surtout laissé lui échapper la femme qu'il aime (Emily Watson). A sa sortie, il tente de gagner sa rédemption. Mais dans son ancien quartier, les blessures et les tensions sont encore vives.
Sheridan a toujours évoqué l'IRA avec discernement. Il a traité des vies brisées par l'organisation comme de celles brisées par les autorités anglaises (il a produit Bloody Sunday de Paul Greengrass). Seul l'humanisme préside à ses films, il n'est jamais partisan ou manichéen. Maître des nuances, il livre surtout des portraits, des personnages complexes et profondément authentiques.

 

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Les Liens du sang
Après s'être consacré plusieurs années à ses activités de producteur (produisant notamment Agnès Browne d'Anjelica Huston), Sheridan revient à la réalisation en 2004 sous d'autres latitudes dans In America en 2004. Un couple irlandais émigre vers les Etats-Unis, après la mort de leur fils. Avec leurs deux filles, ils emménagent dans un immeuble délabré, hanté par la présence inquiétante d'un voisin tourmenté (Djimon Hounsou, volcanique et intense). On retrouve cette chaleur et cet art du cinéaste à créer une communauté, à nous y attacher. Et même si l'on est ici dans l'univers du conte, la réalité est là, toujours cruelle et violente. Contre cela, on ne peut que se serrer les coudes en lui opposant l'arme dérisoire et puissante de l'affection. New York, ailleurs souvent romantique et idéalisée, se révèle un peu délabrée, mais emplie d'une humanité profonde. On éprouve de nouveau cette grande empathie qui fait la grâce de la plupart des films du réalisateur, portés par des acteurs charismatiques (dont la craquante Samantha Morton). On retrouve la sensibilité du cinéaste et du conteur, s'attachant à des caractères dont il fait ressentir chaque pensée, chaque douleur, chaque joie. Il se livre à une sorte d'introspection généreuse dans l'âme de chacun d'entre eux.
Après un détour peu convainquant par le rap avec Réussir ou mourir, l'histoire de 50 cent, de son enfance défavorisée dans les quartiers les plus durs à sa réussite, il revient avec Brothers, où un homme tombe amoureux de l'épouse de son frère, parti en Afghanistan. Le cinéaste s'entoure de nouveau de grands acteurs : Natalie Portman, Jake Gyllenhaal et Tobey Maguire.

 

Brothers de Jim Sheridan
 
Dans ses meilleurs films, Jim Sheridan a su décrire l'histoire et détailler la puissance des liens familiaux (de My Left Foot  à In America). La famille porte en elle l'amour dans son acception la plus absolue, la plus inconditionnelle. Cette communauté et ce refuge, auquel il a su si souvent nous attacher, peuvent surmonter tous les tourments, abriter toutes les souffrances et les apaiser, même lorsque les pires injustices surviennent (le handicap ou les erreurs judiciaires). Dans le monde de Sheridan il y a souvent cette dimension rédemptrice des liens du sang, à laquelle chacun peut s'identifier. C'est en cela qu'il nous a souvent émus si fort et si justement.

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