Par - publié le 15 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 15 octobre 2009 à 16h28 - 0 commentaire(s)
Dans Old Joy, sorti dans l’anonymat le plus total il y a deux ans, Kelly Reichardt confrontait deux hommes à leur amitié révolue dans une nature silencieuse, témoin secret d’une chute lente et sourde. Avec Wendy et Lucy, son nouveau film, célébré dans plein de festivals de cinéma indépendant (Istanbul, Buenos Aires), elle creuse une veine en jouant en permanence d’une modestie et d’une sensibilité qui, à partir d’un matériau a priori banal, se transcendent en une sorte de superpouvoir originel de mise en scène. Todd Haynes (également producteur) croit dur comme fer en son talent. Nous aussi.



Ancienne collaboratrice de Hal Hartley (costumière et actrice dans L'incroyable vérité), Kelly Reichardt est apparue en 1995 avec un premier long-métrage, River of Grass. Depuis, elle a donné des cours à l’université de New York et bricolé des courts métrages dans son coin, à l’abri des regards et des modes. Le reste du temps, Reichardt sillonnait les routes avec son chien pour se perdre dans la nature et se retrouver. Elle est revenue avec Old Joy, une révélation, en perdant deux potes de longue date dans une forêt de l'Oregon : Mark, la trentaine (Daniel London) qui emprunte la voie du conformisme douillet ; et Kurt, hippie cool, marginal dans l’âme et ado dans sa tête, partent ensemble en virée forestière pour camper au clair de lune, rechercher des sources chaudes pour se baigner et se perdre une dernière fois avant de peut-être ne plus jamais se revoir. Ils croient se connaître sur le bout des doigts, ils ont changé. C’est beau et triste comme du Jarmusch.



Cette réalisatrice y captait un truc inqualifiable sur l’amitié masculine qu’un homme n’aurait peut-être jamais pu filmer faute de distance nécessaire. Dans Wendy et Lucy, elle filme son double fictionnel, une femme en voie de clochardisation, seule avec son clebs (le vrai chien de la réalisatrice). Ce n’est pas du narcissisme mais une vraie confession intime, secrète, murmurée. Chez elle, les images zen et les pensées obscures se partagent entre gravité et légèreté, surface et profondeur, mélancolie et désir. Il est question de sonder une image, d’en mesurer la durée de vie. A l’arrivée, tous ses films, exaltants comme un morceau country-underground de Will Oldham, en disent long sur l’état des choses cher à Wenders en lorgnant vers le cinéma seventies désabusé d’un Monte Hellman (Macadam à deux voies, quintessence du road-movie existentialiste).



Cinéaste discrète (elle fuit les interviews), originaire de Floride, Kelly Reichardt vit désormais dans l’Oregon, à Portland. Elle a pour voisins Gus Van Sant et Todd Haynes. C’est grâce à lui si elle a pu entrer en contact avec Michelle Williams, l’ayant faite tourner dans I’m not there, le biopic kaléidoscopique sur Bob Dylan) pour le rôle de Wendy. Comme pour Old Joy, l’inspiration de Wendy et Lucy est venue en roulant sur les routes d’Oregon et le scénario se construit sur des sentiments diffus de peur et de solitude. Elle a tout assuré (la réalisation, la production, le montage) et renoue avec ses obsessions (la rouille des âmes, la confusion des sentiments, le pouvoir des silences). Sans votre curiosité, ce film risque d’être condamné à l’oubli. Or, ce serait se priver de l’un des meilleurs films indépendants US de ces dernières années qui tient à la fois du point de non retour, du voyage chtonien à destination inconnue entre ce que l’on a été et ce que l’on aimerait être (ou ce que l’on restera), de la quête affective entre peur de l’autre et nécessité de se rapprocher de l’humain pour ne pas crever seul, comme un chien. Enracinement dans le réel (en ces temps de crise), sensibilité de chaque instant (en ces temps de standardisation impersonnelle), pertinence du style et de la direction d’acteurs (en ces temps de performance ostentatoire), Wendy et Lucy porte l’empreinte d’un talent singulier. Désormais, vous savez ce qu'il vous reste à faire pour le défendre.
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