Quand une femme jalouse craint de voir son homme lui échapper, elle change de peau et tente de le reconquérir. Quand un homme est du jour au lendemain abandonné par celle qu'il aime, il ne peut l'oublier et aller de l'avant. Quand Kim Ki-Duk laisse de côté le côté obscur de la société coréenne et se jette tête baissée dans une histoire d'amour éternelle, cela donne
Time, une œuvre singulière, profonde et bouleversante. Après la déception
L'Arc, Kim Ki-Duk nous revient transformé et signe un film de maturité. N'ayons pas peur de le dire :
Time est à ce jour l'un de ses plus beaux films.
TIMEOn se souvient que
L'Arc racontait la passion douloureuse et suffocante de deux êtres coupés du monde et fascinait par sa radicalité. Mais au bout du compte, l'expérience laissait un vague sentiment de lassitude, celui d'avoir fait le tour des thématiques et des figures de style d'un réalisateur bloqué dans ses obsessions. L'univers restreint des personnages, un décor se résumant à un bateau en pleine mer, renvoyait certes à deux de ses plus belles œuvres (
L'Île et
Printemps, Eté, Automne, Hiver et... Printemps) mais distillait de ce fait une impression de déjà-vu. De par son dépouillement extrême, ce décor participait aussi à transmettre une sensation d'immobilisme, d'immuabilité, comme si les émotions devaient rester figées à jamais dans cette eau glaciale. Les personnages principaux, un homme et une adolescente mutiques, vivaient dans le dénuement et paraissaient prisonniers de leur passion à caractère incestueux, au point de ne plus parvenir à exister par eux-mêmes. Longtemps sujets à controverse chez le cinéaste, les rapports entre hommes et femmes atteignaient une sorte de paroxysme dans le mélange de possessivité et de dépendance, l'adolescente se voyant presque élevée au rang de déesse tout en étant entièrement privée de sa liberté. Tout cela était bien beau, mais devant cette réunion de la plupart des clichés kimkidukiens, on craignait légitimement de voir l'inspiration de l'auteur s'essouffler.
L'ARCRelativisons toutefois ce constat. N'oublions pas que Kim Ki-Duk livrait un an auparavant le sublime
Locataires qui amorçait déjà une évolution notable dans ses thématiques. Formellement parlant,
Locataires restait bien entendu dans la pure lignée de ses longs métrages précédents – rareté des dialogues, rigueur des cadrages, lenteur du rythme, thème musical revenant de manière obsessionnelle – et représentait peut-être l'apogée d'un style qui avait eu le temps de s'affûter, de mûrir. Sur le plan du contenu,
Locataires était habité par un véritable pessimisme sur la nature humaine mais prenait de réelles distances avec la provocation trash qui avait fait tant fait couler d'encre au sujet du cinéaste. Une provocation qui lui a d'ailleurs souvent valu les foudres de la presse locale, au point qu'il s'en excusait l'année dernière publiquement suite à quelques mouvements d'humeur lors d'un show télévisé (
voir l'article). Il faut croire que l'année sabbatique que le réalisateur s'est autorisé à prendre après le bouclage de
L'Arc lui a permis de prendre du recul, de tourner la page.
LOCATAIRESChangement de style et rupture de ton dans le cinéma de Kim Ki-Duk. Avec
Time, le cinéaste abandonne ses tics de mise en scène et porte un regard nouveau sur le monde, un regard plus serein, débarrassé du pessimisme presque fataliste qui transperçait jusqu'alors son oeuvre. A des années lumières des figures désincarnées de
L'Arc, les deux amants de
Time appartiennent à l'univers du quotidien et sont tourmentés par des questions universelles et vieilles comme le monde : serai-je encore désirable avec quelques rides ? Pourquoi suis-je abandonné ? Rompant avec le mutisme légendaire des personnages de Kim Ki-Duk – on s'étonne de la profusion de dialogues –, ils expriment leurs passions, leur impatience, laissent sortir leur colère et leur joie, ce qui va de pair avec un rythme d'ensemble plus soutenu que d'ordinaire chez l'auteur, un rythme évoluant au gré des battements de leurs coeurs. Mais alors que la plupart de ses compatriotes se seraient fourvoyés en multipliant les scènes tire larmes dans le dernier tiers de bobine, Kim Ki-Duk emprunte les voies les plus impénétrables et anti-conventionnelles imaginables pour faire poindre l'émotion.
TIMELà où le cinéaste reste pour le moins fidèle à lui-même, c'est dans le peu de cas qu'il fait de l'intégrité corporelle de ses personnages. Pourtant, le rapport que ces derniers entretiennent à leur corps a considérablement évolué par rapport aux métrages précédents. L'atteinte au corps ne se traduit plus par des humiliations et des violences sexuelles subies mais résulte des décisions conscientes des intéressé(e)s, et cela même si l'on pourra voir dans leur démarche une certaine propension au masochisme. Le plus surprenant est la manière dont Kim utilise l'argument de la chirurgie esthétique.
Time ne se contente pas de reprendre des lieux communs sur l'acceptation et la quête de soi, bien que ces thématiques aillent bien évidemment de pair avec les événements. Mais il aurait été trop facile de se complaire dans une dénonciation convenue des dérives de la société moderne, avec sa soif de jeunesse et de beauté. A travers l'angoisse que manifeste Seh-Hee (Park Ji-Yeon) de voir le temps altérer le désir de Ji-Woo (Ha Jung-Woo),
Time questionne les fondements même du sentiment amoureux. Derrière les transformations qu'ils s'infligent, ces amants posent un défi ultime à l'Amour, celui de survivre à une altération totale de l'apparence physique. Les êtres humains s'aiment-ils pour ce qu'ils sont à l'intérieur, au plus profond de leur être ? Pour la première fois chez l'auteur, l'homme et la femme bénéficient du même droit au regard, le film abordant tout d'abord le point de vue de l'homme pour explorer ensuite de l'intérieur celui de la femme.
Time s'appuie ainsi sur une vision du monde moins androcentrée que dans les métrages précédents du réalisateur, une approche déjà initiée dans
Locataires et qui constitue à elle seule une véritable preuve de maturité.
TIMEQue l'on se rassure, en dépit de ces bouleversements stylistiques et thématiques, le cinéaste n'a pas renoncé à son identité. Sa patte reste reconnaissable entre toutes et certaines constantes semblent avoir survécu au changement. On relève même quelques éléments caractéristiques de son cinéma : en deux mots, l'eau et la photographie. Comme dans tout bon film de Kim Ki-Duk qui se respecte,
Time comporte son lot de séquences se déroulant au bord ou au milieu de l'eau. Superbe décor que cette île que visitent les personnages pour se ressourcer, avec ces sculptures modernes dessinant des postures érotiques. L'immensité de la mer au contact de l'éternité de l'amour. C'est justement auprès de cette eau que se déroulent les séances photos, des images qui seront déchirées, brisées, recomposées, un schéma que l'on retrouvait notamment dans
Bad Guy et dans
Locataires. D'ailleurs, qu'il aborde la prostitution dans les quartiers pauvres ou l'escalade de la chirurgie esthétique chez monsieur et madame tout-le-monde, Kim Ki-Duk nous invite toujours avec la même sincérité à oublier les jugements préconçus et à comprendre les êtres. C'est peut-être cela, la véritable définition de l'humanisme.