Souvent surnommé "enfant terrible de la Corée", Kim Ki-Duk prouve une fois de plus qu'il n'a pas volé l'appellation. Le réalisateur de l'étrange
L'Île et du sublime
Locataires a fait des siennes lors d'une émission télévisée au cours de laquelle il a insulté le travail d'un confrère, en l'occurrence Bong Joon-Ho (
The Host), et par la même occasion tout le public coréen. Rien que ça. L'affaire s'est achevée en excuses publiques de la part du cinéaste rebelle.
Tout commence le 7 août 2006, date à laquelle Kim Ki-Duk déclare dans la presse coréenne qu'il n'"exportera plus ses films en Corée". Cette note d'ironie répond à plusieurs épreuves endurées ces dernières années, à commencer par l'échec commercial du récent
L'Arc, un bide public et critique qui s'explique certes par la qualité contestable de l'œuvre – honorable mais inférieure à ses précédentes – mais peut-être aussi par l'attitude du réalisateur lors de la promotion. Devant la frilosité des distributeurs locaux, ce dernier avait lui-même pris en charge la distribution du film sur le territoire et avait refusé d'organiser des projections de presse. Les journalistes peuvent bien payer leur place comme tout le monde ! lançait Kim Ki-Duk à l'époque. Une bonne manière d'empêcher la contre publicité habituellement de mise lorsque l'un de ses métrages arrive dans les salles, mais peut-être pas la meilleure façon pour le bonhomme d'augmenter sa cote de popularité auprès des critiques. Or, comme la plupart des cinéastes indépendants de son pays, Kim Ki-Duk subit depuis le début de sa carrière les foudres de la presse de tout bord. On lui reproche notamment de dresser un tableau noir de la société coréenne en dénonçant avec virulence les différences sociales et les maltraitances que subissent les classes pauvres de la part des plus aisés. Autre sujet litigieux, son traitement dit dégradant des personnages féminins, une attaque qui, selon nous, atteste d'une vision superficielle de ses films. Agressé de tous les côtés, notre artiste incompris ne reste pas de marbre. On lui conseillerait presque de contrôler davantage ses émotions…
… On le conseillerait aussi à certains de ses personnagesA l'occasion de son tout dernier long métrage
Time, Kim Ki-Duk était l'invité d'un show télévisé le 18 août dernier sur la chaîne MBC. Lorsque le présentateur lui rappelle ses échecs commerciaux, Kim Ki-Duk déclare que les projections dans les festivals et la distribution de ses films à l'étranger sont amplement suffisantes pour lui permettre de continuer à faire du cinéma. Et lorsque son interlocuteur l'interroge sur son sentiment vis-à-vis du succès monumental en Corée du dernier Bong Joon-Ho, Kim Ki-Duk ne mâche pas ses mots. Il fait référence à
The Host en ces termes :
"quand le niveau des films coréens rencontre celui du public coréen", ajoutant que le phénomène avait du bon et du mauvais. Outrés, des spectateurs réagissent en direct sur le site Internet du talk show, ce à quoi Kim Ki-Duk répond avec désinvolture en pointant du doigt leur
"complexe d'infériorité prouvant leur niveau de compréhension"…
Trois jours plus tard, Kim Ki-Duk a des regrets. Il fait des excuses publiques à tout le monde, à commencer par Bong Joon-Ho et tous les membres l'équipe de
The Host :
"J'espère qu'il [Bong Joon-Ho] pourra pardonner mes propos, ils étaient déplacés de la part d'une personne qui travaille dans l'industrie depuis bien plus longtemps que lui." Le public lui aussi a droit à ses excuses :
"Je suis désolé de m'être moqué des spectateurs". Enfin, décidé à faire son mea culpa jusqu'au bout, Kim Ki-Duk s'explique sur la question de l'"exportation" de ses films :
"Ayant remporté plusieurs prix et vu mes films être projetés à l'étranger, j'ai adopté une attitude arrogante en prétendant éduquer le public coréen, et par la suite j'ai regretté d'avoir dit des choses que je n'aurais pas dû dire. J'espère que le public pourra pardonner la manière brutale dont j'ai exprimé à quel point il était difficile de sortir des films à petit budget sur le marché".
THE HOST selon Kim Ki-Duk : Quand le niveau des films coréens atteint celui du public coréenExcuses sincères ? Après tout, pourquoi pas. Il faut bien reconnaître que les films d'auteur à petit budget sont en danger en Corée du Sud. Comme partout, le public est surtout demandeur de spectacle, d'action et à présent d'effets spéciaux. Et à l'instar des critiques, le spectateur lambda n'est pas toujours prêt à supporter les remises en question des fondements du monde qui l'entoure – un phénomène universel. Rien d'étonnant à ce qu'un Kim Ki-Duk, qui bouscule sans ménagement les tabous sociaux, provoque des controverses. D'autre part, les producteurs comme les distributeurs deviennent de plus en plus frileux et préfèrent s'appuyer sur des ingrédients sûrs et sur des têtes d'affiche. Mêmes des cinéastes tels que Park Chan-Wook ou Bong Joon-Ho tiennent largement compte du poids grandissant du star system lorsqu'ils montent leurs projets, lesquels sont bien souvent soutenus par des noms tels que Song Kang-Ho ou Choi Min-Sik – excellents acteurs, au demeurant. Kim Ki-Duk a lui-même a déjà su en tirer parti en dirigeant des vedettes dans des contre emplois, comme dans
The Coast Guard avec Jang Dong-Gun, ou dans
Locataires avec le mannequin Jae Hee et l'ancienne star Lee Seung-Yeon. A présent, il faut aussi faire avec les pressions américaines et surtout la baisse des
screen quotas qui porte un grand coup à l'industrie et devrait confirmer la tendance à privilégier les valeurs sûres. Autant de difficultés qui compromettent sans cesse l'avenir d'un cinéaste qui s'est fait au fil des années une réputation d'agitateur.
"Les reproches que j'ai reçus de la part du public m'ont fait prendre du recul sur mon travail et je commence à penser que j'ai fait des films misérables, narcissiques, et que j'ai exagéré le côté obscur et laid de la culture coréenne de manière trop culpabilisatrice, ce qui a mis mal à l'aise les spectateurs", a-t-il ajouté.
"Je me suis rendu compte que j'étais moralement infirme, et que c'était difficile à vivre en Corée."Bon, Kim Ki-Duk, faut pas exagérer non plus ! Le paysage du cinéma coréen serait bien triste sans quelques personnages en marge des conventions comme lui… Espérons que le cinéaste saura se relever de ce coup de déprime et qu'il continuera à nous faire des films aussi passionnants que ceux qu'il nous a livrés jusqu'à présent.
Source : http://www.english.chosun.com