Par Rafik Djoumi - 06 novembre 2007 - 1 commentaire(s)
La Cinémathèque Française propose, jusqu’au 11 mars 2007, une rétrospective de la carrière du cinéaste King Vidor, l’occasion pour nous de revenir en quatre parties sur le parcours peu connu de ce géant du Cinéma qui a su admirablement épouser toutes les facettes du 7ème Art. Aujourd'hui la première partie, consacrée aux origines du talent…

AUX ORIGINES

Il serait présomptueux d’attribuer au cinéaste King Vidor un titre ronflant tel que « le Père du Cinéma » ou « la Mère du 7ème Art », mais on ne peut que constater à quel point la carrière de ce grand artiste a épousé au plus près l’évolution du média auquel il s’est consacré.
King Vidor vient au monde en 1894, quelques semaines avant la création du Cinématographe, il a été l’un des tous premiers projectionnistes, un des premiers caméraman reporter, un pionnier de l’aventure hollywoodienne, un des grands noms de l’affiche du muet. Il a su s’adapter aux technologies du parlant, de la couleur, du Cinérama, du 70mm, du Cinémascope, du relief, de la télévision. Il a gagné le respect des grands nababs et la confiance des producteurs indépendants, a dirigé les plus grandes vedettes et s’est toujours questionné dans son rapport au public, lui qui se voulait à la fois un artiste exigeant et un homme de spectacle accessible.


Ben-hur, 1907


Né le 8 février 1894 dans la petite ville de Galveston, au Texas, King Vidor est issu d’une famille scientiste, et le demeurera activement toute sa vie en publiant notamment pour des revues dédiées. Intrigué dès le plus jeune âge par le mystère du mouvement (il passait des heures à observer les groupes d’autres enfants et les ballets complexes que créent leurs jeux) il se fait engager à l’adolescence en tant que projectionniste dans l’une des toutes premières salles de cinéma du Texas, The Globe. Il regarde inlassablement ce qu’il projette, et tout particulièrement les péplums italiens (Les Nuits de Cabiria, le tout premier Ben-hur) dont il étudie les moindres détails au fil des diffusions.


Les Nuits de Cabiria


Il sera plus tard convaincu d’avoir vu ces films plus de fois que leurs propres créateurs. Il se décide donc très vite à devenir caméraman (la notion de cinéaste n’existe tout simplement pas à l’époque). Le conflit américano-espagnol va lui donner l’occasion de tenter un de ses coups de poker. Sachant que onze mille soldats américains s’apprêtent à défiler dans sa région pour se rendre à Vera Cruz, il écrit une lettre au Mutual Weekly (société qui diffuse les premières actualités filmées du pays) et se présente comme un journaliste-caméraman professionnel prêt à leur offrir son scoop. La Mutual Weekly lui passe par écrit commande du reportage, et il se sert de leur lettre pour s’endetter auprès d’un magasin de pellicule et trouver une caméra dans la région. Alors qu’il sait à peine se servir de la caméra en question, les images qu’il tourne (une colonne de soldats se propageant à l’infini) feront le tour du monde. Il refera ce plan à l’identique des années plus tard dans La Grande Parade.


La Grande Parade


La petite somme que lui rapporte son reportage lui sert à monter avec un ami une mini société de production, et les deux hommes profitent de tout évènement dans la région (une course automobile par exemple) pour en voler quelques images et improviser de petites aventures sur ces toiles de fond, avec l’espoir de les vendre à New York, où se concentre à l’époque l’essentiel de l’industrie filmique balbutiante. Vidor et son assistant cumulent les erreurs : faux raccords, problèmes de lumière, défilement approximatif (c’est l’époque des caméras à manivelles, actionnées à la main) et le réalisateur en herbe apprend au montage à camoufler au mieux ses gaffes. Il tombe amoureux d’une aspirante-comédienne de dix-sept ans venue les rejoindre. Bien que la demoiselle, Florence Arto, soit issue d’une classe aisée à laquelle il n’appartient pas, Vidor n’a aucune hésitation et la demande aussitôt en mariage. Mais sa société naissante tourne vite à court lorsqu’il réalise, dès son premier voyage à New York, que personne ne veut des films de ce jeune blanc-bec du fin fond du Texas. La seule société à montrer son intérêt récupère les négatifs de Vidor… et fait faillite dans la semaine.


Florence Arto


De retour au Texas, sans le sou, Vidor décide d’oublier la côte Est. Il a entendu parler de ces quelques saltimbanques du Cinématographe venus s’installer sur la côte Ouest, près de Los Angeles, dans une commune appelée Hollywood. Florence et King sont décidés à y migrer pour tenter leur chance. Le couple fait l’acquisition d’une Ford Model T, et King écrit au constructeur automobile pour proposer un reportage promotionnel qui verrait deux jeunes gens effectuer le long voyage Galveston-Hollywood ; une façon comme une autre de financer son voyage !


Nous sommes en 1915, époque héroïque où D.W. Griffith lance sur les écrans sa bombe Naissance d’une Nation, véritable coup d’envoi de l’histoire d’Hollywood. Débarqués au cœur de cette nouvelle terre d’opportunité, les Vidor ne resteront pas longtemps inactifs. La beauté de Florence lui vaut immédiatement un contrat de comédienne, tandis que King joue les mercenaires caméraman, filme n’importe quoi pour n’importe qui, et tente de vendre sans succès ses courtes histoires aux studios Inceville ou Vitagraph qui dominent la scène. La raison d’être d’Hollywood, celle qui a vu migrer les artistes de la côte Est à la côte Ouest, tient à son climat. Les plateaux de tournage sont en effet à l’air libre, et profitent ainsi de l’exceptionnelle luminosité de la région. En conséquence, le plus grand ennemi de cette industrie naissante est la pluie, qui paralyse le travail. King Vidor a donc l’idée d’écrire When it rains, it pours, petit scénario se déroulant précisément sous la pluie, et qui permettrait d’occuper efficacement les équipes en cas d’averse. La Vitagraph achète !


Intolérance


Logeant dans une petite pension qui donne sur le décor démesuré du nouvel opus de Griffith, Intolérance, Vidor passera des heures à observer le Maître au travail. Il parvient à se faire engager au service comptabilité de la Universal, et y apprend toutes les subtilités de l’équilibre budgétaire, qui en feront plus tard un des réalisateurs de gros budgets les plus consciencieux. Chargé entre autres de sélectionner des scripts pour les soumettre à la production, Vidor n’a pas le droit, par contrat, d’en proposer de son crû. Il a alors l’idée d’inventer le personnage de Charles K. Wallice, et case sous ce pseudonyme ses multiples scripts invendus, scripts qu’il s’empresse évidemment de soumettre aux réalisateurs-maison. Bien que Charles K. Wallice apparaisse au générique de plusieurs succès du studio, lorsque la supercherie est découverte, Vidor est renvoyé sur le champ du service administratif. Le patron du service des scénarios l’engage dans sa branche.

Parallèlement à cette carrière de scénariste de comédies d’Universal, Vidor réalise des courts-métrages éducatifs en collaboration avec le juge Brown, personnage haut en couleurs spécialisé dans la réinsertion d’adolescents en difficulté. Mais la qualité exponentielle de son travail ne lui permet pas pour autant de postuler à la réalisation de longs (la règle d’alors étant déjà que, pour postuler sur un long, il faut avoir réalisé un long !). Il se voit alors contraint de contourner le système des studios et écrit à son compte un script au titre prophétique : Le Tournant. L’histoire est celle d’un homme de tous les jours dont la femme meurt en couche, et qui quitte son quotidien à la recherche d’une réponse au mystère de la souffrance. Partiellement basée sur la légende du Bouddha, Le Tournant est une œuvre ouvertement scientiste, plutôt critique à l’égard du monde scientifique et médical. Un des collaborateurs du juge Brown est séduit par le scénario et décroche pour Vidor un financement intégralement assuré par… des médecins ! Distribué à New York par la société Robertston-Cole (qui deviendra plus tard la R.K.O.) Le Tournant engrange 365 000 dollars de bénéfices, à une époque où la place de cinéma n’excède pas les 25 cents. Du jour au lendemain, Vidor devient un cinéaste qui compte et se fait faire les yeux doux par les comédiennes d’Hollywood. Mais son esprit d’indépendance le détourne de ces « valeurs sûres ».


The Sky Pilot


Lors d’un voyage en tramway, il découvre une jeune fille extraordinairement exubérante qui répond au nom farfelu de Zasu Pitts, et décide de lancer sa carrière, tout en faisant activement tourner sa femme Florence. Devenu instantanément riche, il convainc son père de venir le rejoindre à Hollywood afin d’y fonder le Vidor Village, un nouveau studio qui entre directement en concurrence avec ses précédents employeurs. Les œuvres que Vidor développe pour son compte refusent de jouer le jeu du star system naissant ou du burlesque en vogue, et y préfèrent des histoires plus proches du peuple, inspirées notamment des écrits de Mark Twain ou de Booth Tarkington. Le plus gros projet du Vidor Village sera The Sky Pilot, mélodrame mâtiné d’aventure qui voit un prêtre devenir cow boy dans un ranch au Canada. Vidor fait ériger un village entier, recouvrir la région de fausse neige, teinte sa pellicule pour donner à chaque scène sa tonalité dramatique. Libéré de toute contrainte, il trouve sur le plateau du film la voie à la fois populaire et expérimentale qui déterminera sa future carrière.

Rafik Djoumi


The Sky Pilot


A suivre
2ème partie : Le Pionnier

Projections
(La Cinémathèque française - 51, rue de Bercy - 75012 PARIS – M° Bercy)

The Sky Pilot : Jeudi 15 Février 2007 - 19h15

Programme de la cinémathèque

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