Kinji Fukasaku est mort d’un cancer pendant le tournage de
Battle Royale 2 (le dimanche 12 janvier à 13h (heure japonaise). Né en 1930 (ayant tourné son premier film en 1961, son dernier en 2000) on doit enfin clamer haut et fort ce qui aurait paru déplacé et imprononçable il y a seulement 20 ans : « Fukasaku Kinji » - comme disent les Japonais - fut :
l’un des 10 plus grands réalisateurs japonais du XXe siècle aux côtés de Mizoguchi, Ozu, Kurosawa, etc.,
l’un des 5 meilleurs de sa seconde moitié aux côtés de Honda, Masumura, Kobayashi, etc.
le plus grand réalisateur de «Yakuza-eiga » (dont l’action soit « contemporaine »).
Cela dit du point esthétique car les sources chiffrées du box-office confirment, apparemment sans équivoque, que Fukasaku fut le réalisateur ayant cumulé le plus d’entrées en salles de toute l’histoire du cinéma japonais sur son marché intérieur. Devant Inoshiro Honda, c’est dire… Sa thématique (une exaltation constante des Yakuzas d’une part et de la violence d’autre part – et souvent les deux ensemble ! - depuis son premier film jusqu’à Battle royale inclus) le fit considérer en France comme infréquentable. On n’arrive qu’à recenser 8 films de lui (sur la soixantaine réalisée ! – un ou deux titres supplémentaires nous demanderaient des recherches pour confirmation ou infirmation mais on ne dépasse de toutes façons pas la dizaine) ayant été exploité en salles de cinéma en France de 1960 à 2002 dans l’ordre chronologique :
Hakuchu No Buraikan [Gangsters en plein jour] (sortie Paris 1961)
Tora ! Tora ! Tora ! [Tora ! Tora ! Tora !] (co-ré.) USA/Japon 1969 (sortie Paris le 14 octobre 1970)
Gamma Dai-sango : Uchu Daisakusen [Bataille au-delà des étoiles] USA/Japon 1968 (sortie Paris le 8 novembre 1972)
Jingi Naki Tatakai : Hiroshima shito-he (Qui est/sera le boss à Hiroshima ? / Hiroshima, terre de vengeance] (sortie Paris le 13 mars 1975)
Jingi No Hakaba [Cimetière de la morale] 1975 (sortie Paris 23 avril 1980)
Fukkatsu No-Hi [Virus] 1980 (sortie Paris le 13 mai 1981)
- Kurotokage [Le lézard noir] 1968 (sortie Paris le 15 février 1984)
Battle royale [Battle royale] 2000 (sortie Paris le 21 novembre 2001
BATTLE ROYALE (2000)
La sélection n’est pas déshonorante (elle compte même son chef-d’œuvre absolu : Jingi No Hakaba) mais on ne peut s’empêcher de la juger un peu maigre !
Seul Kurotokage trouva grâce aux yeux des critiques français - et encore ! - : Mishima était lui infréquentable (sauf revisité par Paul Schrader) en raison de son passé « militariste » - la vedette était une transsexuelle – le film n’était qu’une « curiosité esthétisante » mais au moins il avait le mérite, aux yeux de ces arriérés qui se nommaient « critiques », de ne pas appartenir au genre maudit (à l’image même de ses héros) qu’on ne voulait pas voir ici. Jingi No Hakaba fut attaqué et descendu en flèche. C’est bien l’ampleur du succès auprès du jeune public français de Battle royale qui a contraint les critiques à le considérer avec une attention un peu plus soutenue que d’habitude mais comme toujours un brin dubitative…
Affiche japonaise de JINGI NO HAKABA : LE CIMETIERE DE LA MORALE (1975)
Lorsque le Centre Georges Pompidou présenta du 19 mars au 29 septembre 1997 une rétrospective quasi-officielle de 200 films japonais, aucun (je dis bien : aucun !) film de Fukasaku n’avait été sélectionné… La Cinémathèque française avait pourtant présenté vers 1985 quelques-uns uns de ses films (y compris son premier !) lors d’une colossale et géniale rétrospective animée par la grande Hiroko Govaers dont le rôle de « passeuse » auprès du public français fut l’équivalent, pour le cinéma de son pays, de celui de Lotte H. Eisner pour les films classiques allemands. Le Centre Pompidou en avait antérieurement présenté (un des Jingi Naki Tatakai [Combats sans code d’honneur] par exemple) mais à la sauvette, « by jest or mistake »comme disait H.P. Lovecraft en parlant de la création de l’homme ! Qu’importe : la méconnaissance de Fukasaku par la France « pensante » et « cinéphile » officielle des années 1980-2000 aura eu pour légitime et naturelle contrepartie l’admiration sans borne que le public populaire de son pays éprouva pour son œuvre et la passion légitime qu’il fit naître chez une nouvelle génération de cinéphiles qui sentaient bien qu’ils étaient en présence de l’infime partie d’un iceberg immergé dont tout conspirait à empêcher la découverte.
Une fois Kitano devenu célèbre, on s’avisa que Violent Cop (1989) avait été commencé par Fukasaku. Et on commençe à reconnaître qu’il existe peut-être bien un metteur en scène derrière ce nom depuis Battle royale… au moment où il commencait à mourir. Fukasaku n’aura pas eu de chance avec la critique française. Raison de plus, et dvdrama a eu l’honneur d’y contribuer, pour réparer cette injustice.
Certes Fukasaku n’a nullement inventé le « Yakusa-eiga » mais les plus beaux « Yakusa-eiga » sont de Fukasaku.
Il est à ce genre ce que Terence Fisher est au cinéma fantastique anglais : son diamant noir et sa synthèse totale et définitive. Il brillera d’un éclat posthume qui ira en s’accentuant et nous pourrons être fiers d’avoir eu des yeux pour voir ce que d’autres yeux ne voulaient ou ne pouvaient pas voir. Maurice Pialat vient de mourir et on lui consacre des doubles pages dans Le Monde. Je donne toute l’œuvre de Pialat (sauf Police (1985) que j’adore) contre un seul Fukasaku pris au hasard. Puisse une collection Fukasaku voir le jour au plus vite en zone 2 et v.o.s.t.f. ! Il serait temps.
NDLR : Trois films de Kinji Fukasaku sont actuellement disponibles en DVD Zone 2 anglais (en vosta) chez l'éditeur Eureka : Yakuza Papers (retitrage du 1er Combat Sans Code d'Honneur), Street Mobster et l'excellent The Geisha House / Omocha (voir NEWS)
NDLR 2 : Wildside devrait sortir prochainement 4 films de Kinji Fukasaku en Z2 français dont Le Cimetière de la Morale.
NDLR 3 : La réalisation de Battle Royale 2 a été reprise depuis plusieurs semaines, par le fils de Kinji Fukasaku. Le film sortira au Japon l'été prochain.