Les sorties ce mois-ci de La Régate, de Bernard Bellefroid, et de La Robe du soir, de Myriam Aziza, révèlent une fois de plus à quel point l'adolescence constitue une source d'inspiration essentielle pour le cinéma hexagonal. Cette période de la vie riche en expérimentations, synonyme d'idéalisme et d'émancipation, a été mise en scène de multiples manières depuis les débuts du cinéma. Un éclectisme qui montre bien l'évolution du point de vue de la société française sur cet « entre deux âges ».
De fortes têtes en manque d'autoritéDès 1933, Jean Vigo donne le ton en accompagnant son film
Zéro de conduite du sous-titre
Jeunes diables au collège. A une époque où la notion d'adolescence reste encore peu répandue, les enfants sur le point de devenir adultes sont perçus comme dissipés et prompts à défier toute autorité. Entre les batailles de nourriture à la cantine et de polochons dans les dortoirs, ils fomentent une révolte contre leurs professeurs. Des velléités contestataires que l'on retrouve, même fortement atténuées, des années 30 aux années 50 dans les différents films de collège hexagonaux.
Dans
Les Disparus de Saint-Agil (1938), Christian-Jaque met ainsi l'accent sur le goût pour l'aventure et la conspiration de trois collégiens débrouillards. Toujours aussi turbulents, ils dissimulent cependant un « bon cœur », comme le montre Jean Dréville dans le touchant
La Cage aux rossignols. Le plus gros succès français de 1945 (dont
Les Choristes, de Christophe Barratier, est le remake) dénonce notamment le système répressif appliqué dans les internats de redressement, insensible à la fougue de la jeunesse qu'il prend pour de la délinquance.
Avec l'arrivée de la Nouvelle Vague, le portrait se fait plus cruel. Antoine Doinel dans
Les Quatre cents coups de François Truffaut (1959) sèche les cours, fume en cachette, manque de mettre le feu à sa maison, reçoit des gifles. Il vole, fugue et raconte même à l'instituteur que sa mère est morte pour justifier ses absences. Il ment à ses parents, mais souffre surtout de leur indifférence et en paye le prix fort. Le conflit des générations devient dès lors un thème récurrent dans le cinéma français qui adopte, pour la première fois, le point de vue de l'enfant pour une véritable introspection autobiographique.
L'âge d'or des teen movies françaisLes années 1970 et la libération des mœurs voient apparaître un nouveau genre de film consacré à la montée du désir pendant la puberté. Dans
Mes petites amoureuses (1974),
Jean Eustache livre une chronique émouvante et sensible des premiers émois de Daniel, jeune garçon aux mains baladeuses contraint par sa mère de renoncer à l'école pour devenir apprenti.
Pascal Thomas excelle aussi dans la description de cet âge où les hormones ne cessent de titiller garçons et filles.
Les Zozos (1972) suit l'exil d'adolescents boutonneux en Suède dans l'unique but de perdre leur virginité. Puis dans
Pleure pas la bouche pleine (1973), c'est une ado de 16 ans qui connaît sa « première fois » avec ce grand dadais de Bernard Menez, rien que pour embêter son père. Un exemple suivi par Michel Lang avec beaucoup moins de légèreté.
A nous les petites Anglaises (1975) et
L'Hôtel de la plage (1978) dépeignent ainsi une jeunesse insouciante qui profite de chaque occasion (séjour linguistique, grandes vacances) pour s'adonner aux blagues potaches et parfaire sa technique du roulage de pelles.
La version fille, moins grossière, accorde davantage d'importance au conflit générationnel. Dans
La Gifle de Claude Pinoteau (1974), Isabelle Adjani, déchirée entre ses parents divorcés, échoue à ses examens de médecine et hésite entre plusieurs prétendants. Diane Kurys avec
Diabolo Menthe (1977) décrit le quotidien de deux sœurs, les cours au lycée, les premiers flirts et les disputes avec leur mère qui les élève seule. La réalisatrice récidivera d'ailleurs treize ans plus tard avec
La Baule-les-Pins (1990), récit des vacances de deux sœurs pressentant le divorce imminent de leurs parents.
Le retour de flamme des films de bahut (
Le Pion de Christian Gion en 1978,
Les Sous-doués de Claude Zidi en 1980) ne fait alors que confirmer les efforts du cinéma français pour ne plus parler seulement de l'adolescence, mais aux adolescents.
Version naturaliste...
Dès la fin des années 1970, les films consacrés aux ados se divisent entre le cinéma d'auteur et un cinéma plus commercial, illustré principalement par l'énorme succès rencontré par La Boum de Claude Pinoteau en 1980.
Du côté des auteurs, le point de vue sur la jeunesse se révèle tendre et juste. Qui mieux que Jacques Doillon a ainsi représenté cet âge où l'on passe son temps à se battre contre ses propres contradictions ? Dans La Drôlesse (1979), Madeleine, 13 ans, finit par devenir la complice de son kidnappeur, un jeune homme rejeté par son entourage. La Fille de quinze ans (1989), elle, prend le risque de perdre l'amour de Thomas qu'elle désire pourtant éternel, en tombant dans les bras de son père.
Maurice Pialat fait également le choix du réalisme en s'attardant sur la jeunesse désœuvrée des milieux populaires ou des familles violentes. Dans Passe ton bac d'abord (1979), les lycéens de Lens batifolent dans les bars pour oublier un avenir entre chômage et précarité, tandis que Suzanne, 15 ans, se cherche sans succès un équilibre en passant d'un garçon à l'autre dans A nos amours (1983). Sans oublier Claude Miller qui s'attache aussi, mais de façon moins cruelle, à mettre en scène les jeunes gens en rébellion contre leur monde avec L'Effrontée (1985), puis La Petite Voleuse (1988).
...contre version bon enfant
D'autres cinéastes privilégient les films plus légers, se contentant d'une « crise d'adolescence » pour le moins édulcorée. Et remettent au goût du jour la recette de La Boum, comme en témoigne cette série de comédies où le plus gros souci des adolescents consiste à concrétiser avec le sexe opposé dans le dos de leurs parents. Oui, mais... d'Yves Lavandier (2001) utilise le prétexte original de séances chez le psy pour nous dévoiler les déboires amoureux d'Eglantine, 17 ans. Mes copines de Sylvie Ayme (2006), suivi d'Et toi, t'es sur qui ? de Lola Doillon (2007) se limitent à une version féminine de la découverte de la sexualité et des nombreuses interrogations qu'elle entraîne. Enfin, LOL de Lisa Azuelos (2009) s'intéresse au quotidien d'une lycéenne parisienne dans lequel seule se reconnaît la jeunesse des beaux quartiers.
Le côté cinéma d'auteur conserve cependant de beaux jours devant lui, à l'image du rafraîchissant Les Beaux gosses (2009) qui permit à Riad Sattouf d'exorciser une adolescence entre pulsions inapaisées et ingrate puberté. Quant aux deux films sur la jeunesse de ce début d'année, ils renouent avec la verve naturaliste de la fin des années 1970. La Régate (sortie le 17 février) montre comment le comportement jusqu'au-boutiste et la détermination propres à cet âge parviendront à sauver Alex, 15 ans, de la violence de son père. La Robe du soir (sortie le 24 février) évoque avec retenue la sensibilité à fleur de peau d'une collégienne dont l'imagination s'emballe et le flot d'émotions nous submerge. L'adolescence comme source d'inspiration cinématographique s'avère donc loin d'être tarie.