Par Jean-Baptiste Guégan - publié le 24 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 24 octobre 2009 à 18h33 - 0 commentaire(s)
Si le cinéma a de tous temps fait de l’espionnage l’un de ses sujets de prédilection, il a surtout puisé nombre de ses histoires dans la Guerre froide, cette confrontation sans pitié qui structura le siècle passé. Et force est de constater au regard de l’Affaire Farewell que cela n’est pas près de changer. En effet, en prenant pour objet de son récit, l’une des plus spectaculaires affaires d’espionnage du XXe siècle, Christian Carion n’a pas eu à s’ingénier longtemps pour nous offrir par le truchement d’une aventure singulière, une plongée des plus exaltantes dans les arcanes des services secrets.

Retour sur une épopée solitaire…

Vladimir Vetrov est un jeune étudiant doué avant d’être un ingénieur prometteur et exalté. Spécialiste en électronique, il se fait alors rapidement repérer par les services communistes idoines, eux qui sans cesse sont à la recherche d’éléments motivés et prêts à servir la cause d’un communisme triomphant. Ainsi, très vite recruté et parfaitement formaté, il intègre le KGB, s’engageant au terme de sa formation à servir son pays à l’étranger. Au gré de ses premières affectations, la carrière de notre homme augure d’un parcours appréciable puisqu’il passe des lumières de Paris au frimas du Canada sans ciller. Hélas, rattrapé par ses démons et se laissant aller, notre homme faillit et se fait renvoyer. Le voilà donc de retour au pays, âme en peine, blessé et comme humilié. Là débute alors le long périple qui de déloyauté en trahison, mènera vers la mort, celui que les Occidentaux nommèrent Farewell.

Chef adjoint du département de l'information, responsable de l'espionnage technique à l'étranger, Vladimir Vetrov est un des rouages les plus importants du contre-espionnage soviétique puisque c’est par lui que transitent toutes les informations glanées par le tentaculaire réseau d’espions que l’Union soviétique a si brillamment disséminé. Dès lors, sa volte-face idéologique apparaît comme le plus profitable recrutement que l’on puisse rêver. En effet, loin de l’épisode des époux Rosenberg, loin des fantasmes romancés des Trois jours du Condor ou des méthodes obscures abordées par Raisons d’Etat, l’agent Farewell va s’avérer l’un des plus importants auxiliaires des Occidentaux pour mettre au jour le système soviétique, ses failles et son infinie habileté. Ainsi, les milliers de documents que notre taupe va transmettre, vont considérablement hâter et révéler la chute d’un bloc communiste déjà sévèrement fragilisé. Et plus encore rapprocher des alliés – français et américains - que la politique et ses jeux d’alliance avaient préalablement opposé au moment où les socialistes accompagnés des communistes, gagnaient enfin les ors de l’Elysée.


…qu’une fin tragique vint entacher

Hélas, outre son importance en termes de contre-espionnage et les conséquences que cette trahison sut provoquer, le cas Farewell ne peut se limiter à l’un des plus marquants épisodes d’une opposition Est-Ouest sans conflit armé. En effet, le cas Farewell est autant le récit d’une profonde désillusion et d’une gigantesque déflagration que celui d’une absurde et incontrôlable chevauchée. Car l’homme qu’est Vetrov n’est pas le traître parfait. Bien au contraire, grisé par son audace et peu précautionneux pour sa sécurité, notre maître ès espionnage va bien trop vite marquer ses limites et s’exposer.

Tout d’abord, son intense activité de renseignement le rend suspect et sa situation profondément intenable n’aide en rien. Mais surtout, c’est parce qu’il ne parvient pas à pacifier ses démons que ce dernier va se faire repérer. D’abord plus ou moins mis en lumière par le très malhabile gouvernement français de l’époque, notre agent double n’aura de cesse de s’illustrer dans sa vie privée…Au point de se faire condamner, et plus encore de se faire débusquer…Car ce n’est pas pour trahison qu’il sera jugé et déporté durant plus de douze ans dans un goulag sibérien, mais parce qu’il a vainement tenté d’assassiner une maîtresse qui l’obsédait et qui le fera arrêter. Dès lors, Vetrov n’est plus qu’un agent en sursis et un informateur sans intérêt. Il faudra alors peu de temps au KGB pour le confondre en 1985 avant de froidement l’exécuter.

Mettant fin à l’histoire d’un arriviste brillant mais suicidaire à force de se surestimer, cette froide punition clôt alors l’un des plus importants moments de la lutte Est-Ouest et souligne, si besoin était, le cynisme évident de tous les services de renseignements, eux qui brûlent ceux qu’ils ont porté et manipulé pendant des années. Et ce n’est d’ailleurs pas le moindre mérite de L’Affaire Farewell que de nous donner à méditer une telle leçon en nous livrant la pitoyable et tragique croisade d’un homme que l’ambition et l’orgueil ont dramatiquement rongé.
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