Il est des films que l’on attend et d’autres qui surprennent. Certains étonnent par le talent de leurs metteurs en scène et d’autres séduisent plus simplement par l’audace de leurs intentions ou le jeu tout en subtilité de leurs acteurs.
L'Aube du monde est assurément de cette seconde catégorie, celle des films discrets qui laissent transparaître plus que des promesses au travers de leurs faiblesses et de l’histoire qu’ils nous content.
Raconter et oser«
Les marais, cette région située à cheval sur la frontière avec l'Iran, est réputée pour être le pays du mythique Jardin d'Eden. […] C’est là que vivent les Arabes des marais et que se sont réfugiés les vaincus des batailles qui ont marqué l'histoire de l'Irak, et plus récemment les déserteurs de la guerre Iran - Irak et les survivants de l'insurrection de 1991 contre Saddam Hussein. Pour faire disparaître de la carte ce sanctuaire difficile à contrôler, ce dernier avait donc ordonné d'assécher les marais où vivent les tribus des Maadans, provoquant un désastre écologique et humain majeur. »
Abbas FahdelTout en pudeur,
L'Aube du monde se donne en effet pour objectif de raconter l’une des pages les plus sordides des années durant lesquelles Saddam Hussein a exercé son sinistre gouvernement, la persécution des Maadans, les arabes des marais. Habitant les zones marécageuses se situant aux confluences entre le Tigre et l’Euphrate dans le sud irakien, ces hommes et ces femmes étaient devenus aux yeux du dictateur, l’incarnation d’une opposition potentielle et surtout l’un des endroits du territoire où sa main de fer ne trouvait que peu de prise. Lieu où les fuyards, les opposants et les déserteurs de la première Guerre du Golfe se rendirent, ces marais incarnaient assurément l’un des endroits avec le Kurdistan qu’il fallait reprendre et contrôler. Au risque de mater pareille situation par les armes et dans le sang.

Or, c’est justement ce que le sanguinaire despote se décida à faire, à savoir user de la plus insupportable violence pour s’assurer de la « fidélité » d’une région dont les habitants sont depuis des décennies, la risée des Bagdadiens. Ainsi, à l’instar des exactions et de la violence sans pitié qu’illustre
L'Aube du monde, ce dernier conduisit ses troupes et ses ingénieurs à l’une des opérations les plus contestables qui soient : détruire progressivement l’espace marécageux en l’asséchant. Avec pour ambition d’en faire partir ceux qui depuis des années, s’y étaient installés ou plus encore, ceux qui y trouvèrent un refuge aussi salvateur qu’inhospitalier.
Récit d’une éradication qui aura pour pendant les massacres qui ensanglantèrent le Kurdistan à la fin des années 1980,
L'Aube du monde se donne ainsi pour programme de raconter les atrocités commises et impulsées par le chef du Parti Baas. Comme
Whisper in the wind, récemment projeté et récompensé à Cannes dans le cadre de la Semaine Internationale de la critique, le premier film d’Abbas Fahdel nous narre au travers de personnages archétypiques et engageants, les sombres heures de ces lieux qui concentrèrent les foudres du pouvoir irakien. Aussi poétique que frontale, l’œuvre de ce dernier a donc le mérite premier de nous confronter à l’une des plus tortueuses et meurtrières périodes du régime irakien, celui de l’intolérance et d’une répression sans merci.
Toucher et dénoncer«
C'est justement parce que leur sort n'intéresse pas grand-monde que Saddam Hussein a pu procéder sans gêne. En effet, quand ce dernier a lancé sa compagne d'extermination à leur encontre, personne ou presque s'en est ému, pas plus en Irak qu'à l'étranger. L'indifférence des non-Irakiens peut s'expliquer par le fait qu'ils ignorent l'existence même des Arabes des Marais. Pour ce qui est des Irakiens, beaucoup d'entre eux méprisent les habitants des marais au point d'utiliser le mot "maadan" comme une insulte synonyme d'arriéré, de sauvage. […] En fait, l'extrême pauvreté des Maadans et leur mode de vie primitif, inchangé depuis des siècles, leur ont valu d'être placés au plus bas de l'échelle sociale en Irak et d’être ainsi persécutés et exterminés... »
Abbas FahdelEt force est de constater dans le cas de
L'Aube du monde que la puissance du cinéma opère à plein malgré des faiblesses rythmiques ou narratives. Car le film a ce pouvoir de montrer et surtout de recréer l’horreur de situations qui nous parlent immédiatement. Sans filtre ni biais. Dans toute la sécheresse sanglante de la situation et avec une humanité aussi compatissante que révoltée ! Ainsi, comme d’autres films avant lui lorsqu’ils dénoncèrent les purges soviétiques, les persécutions nazies et les exactions de tant de régimes totalitaires,
L'Aube du monde ouvre malgré de vraies défaillances, une page de l’histoire irakienne souffrant d’une béance insupportable.
Réhabilitant le sort de ces populations pourchassées et occupées, il offre sous les traits des immenses Hiam Abbas et Hafsia Hersi, l’occasion d’une vraie prise de conscience, celle d’une folie exercée au nom d’un pouvoir autocratique et salement autoritaire. Celle d’une intolérable abjection. Et quand on sait de surcroît que le déroulement de cette histoire prend pour cadre premier, une déchirante histoire d’amour avant d’être relayée par la suite par l’irrésistible attraction d’un Bagdadien pour une Maadan, on ne peut que saisir la portée éminemment politique d’un tel film. Certes, décevant dans sa forme et sa construction, il n’en porte pas moins au-delà de ses seules apparences, l’envie citoyenne de montrer que l’on peut dépasser la violence, l’injustice et les différences. Et tout autant,
L'Aube du monde avec la poésie qui limbe certains plans, ose-t-il une audace que l’on aimerait plus évidente encore, celle d’un engagement envers les êtres et leur mémoire qui dépasse de loin toute oppression.