D’un côté,
35 Rhums, de Claire Denis, film trip-hop et coloré où l’on entend du Tindersticks pendant des trajets en RER ; de l’autre,
L'autre, de Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard, rêverie anxieuse où une femme gangrenée par la folie voit son double dans un RER. Deux beaux films qui osent filmer des territoires peu fréquentés par le cinéma français. Il était temps.
Chez Claire Denis, on voit un père, modeste conducteur de RER, et sa fille qui vivent comme un vieux couple et n’arrivent pas à se séparer ; un jeune homme qui ne veut pas quitter son appartement ; une femme taxi qui traîne son blues en clopant au balcon ; un jeune retraité qui n’arrive pas à reprendre une activité normale… Dans la lignée de
J'ai pas sommeil – sans le tueur en série mais avec le même désir chez des hommes et des femmes isolés de se réchauffer pour affronter l’immense capharnaüm d’une ville –,
35 Rhums permet à cette cinéaste au tempérament de feu de traiter du "lien défait" qui parcourt tous ses films avec un penchant pour la poésie urbaine. Inspirée par l’intensité de la relation unissant son grand-père et sa mère, elle a écrit entre deux voyages cette œuvre polyphonique et très intime sur la peur de faire face aux "choses de la vie". La présence d’Alex Descas, son acteur fétiche avec qui elle a tourné à huit reprises, dans le rôle principal suffit à dire à quel point ce dont elle nous parle la touche personnellement. On a beau connaître comment Claire Denis fonctionne avec sa distance mi-fascinée mi-familière ; elle ramène toujours de beaux fragments mélancoliques qui nous touchent. Sans que l’on sache pourquoi.

Ce qui reste beau dans son cinéma, c’est l’amour qu’elle porte à ses personnages en respectant leurs silences et leurs secrets, sans juger. La manière qu’elle a, bien à elle, de les accompagner, de les suivre, de les soutenir lorsqu’ils sont effrayés par des choses de rien (le simple fait de se dire que rien ne dure éternellement). Le film raconte cet espace-temps inerte où se jouent tous les possibles entre l’épuisement de la vie et sa renaissance. Le cœur névralgique du récit a lieu dans un bar/restaurant où il faut refaire le monde, la nuit, après une averse et un concert manqué, où les désirs se réveillent, où les danses ressemblent à des étreintes sensuelles. Avant le cruel réveil du lendemain de cuite, avec les yeux noyés comme des mutants sous hypnose. Les personnages rêvent d’exil, veulent découvrir d’autres poisons dans d’autres villes et en finir de ces voyages immobiles. Face à la pression anonyme des éléments, leurs gestes fonctionnels (manger, boire) ressemblent à des pauses hédonistes. Ici, plus qu’ailleurs, les regards et le toucher prennent une place prépondérante au détriment de dialogues volontairement elliptiques et délestés de tout psychologisme. En captant l’obscurité du monde et la lumière des corps qui s’y meuvent, Claire Denis déroule cette intrigue en rendant palpable le désespoir poisseux, le désenchantement nu, comme une gueule de bois sans cesse renouvelée (d’où le beau choix du titre). Essayer d’estimer ce film en le décorant de superlatifs ne rimerait à rien : il est hors-catégorie, en suspension, en attendant
White Materials, le prochain projet de la réalisatrice avec
Christophe Lambert et
Isabelle Huppert.
L'autre, sorti mercredi, hisse l’exercice un cran au-dessus. Des lumières d’étoiles paumées dans le ciel. Une autoroute, une ville, un appartement. Puis, une femme de dos, face à son reflet dans la glace, face à son «autre», qui se donne un coup de marteau sur la tête. Comme ça. On n’a encore quasiment rien vu de ce film que l’on est déjà sous le choc. En quelques plans, Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard, déjà repérés avec
Dancing, flanquent un cafard qui se répercutera pendant tout le film à la manière d’un tic-tac anxiogène. Mais qu’est-ce donc que cet objet bizarre qui vient nous percuter au-dedans ? On ne sait pas bien. On sait juste que l’on perd pied sans le vouloir et que tout ce qui va nous être raconté va nous toucher intimement. Pendant près de deux heures, les cinéastes Pierre Trividic et Patrick Mario Bernard poursuivent les obsessions de
Dancing, leur premier long-métrage amoureusement réalisé en DV. A l’époque, ils se mettaient eux-mêmes en scène, effeuillaient leur couple réel/fictif pour le mettre à nu et en danger. Chaque plan était déjà absorbé par une noirceur jaillissant des ténèbres (le sous-sol fantasmagorique du dancing, peut-être hanté par des fantômes). Dans
L'autre, à la base adapté du roman
L'occupation, d'Annie Ernaux, il est une nouvelle fois question de doubles, d’univers mentaux confinés, de sentiments de perte dans un monde inapprivoisable, d’ours dissimulés dans les endroits les plus incongrus, d’une solitude de grizzly qui ronge de partout. Une solitude provoquée par une déchirure sentimentale chez une quadra (Dominique Blanc), quittée par un mec plus jeune qu’elle pour une autre, larguée quelque part entre son monde intérieur (elle, ses névroses secrètes, sa souffrance abyssale) et le monde extérieur (lui, son absence, son secret qui entretient le suspens).

Connaître le visage de celle avec qui ce dernier a refait sa vie n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est justement ce que l’on ne voit pas et ce que l’on a tort d’imaginer : fantasmer l’ennemi dans la glace dont le regard vous glace. Le personnage principal nourrit une jalousie maladive envers celle qui l’a remplacée dans le cœur de son ex. Incapable de refaire sa vie, incapable de faire peau neuve, elle s’englue dans un état de stagnation. S’ensuivent la persécution (des coups de fil anonymes à celles qui éveillent des doutes), la paranoïa (impression de ne plus être soi-même), l’hallucination (vision du double dans le RER) et peut-être la réconciliation avec soi-même (la mémorable scène du jeu de jambes). Enfin, on reprend les rails de
Dancing. Dans
L'autre, on retrouve ce couple désappareillé où l’un ne peut plus suivre l’autre, ni même survivre sans l’autre. Il y a d’un côté la douce rêverie urbaine dans des lieux anonymes et pourtant si rassurants (un centre commercial) et l’horrible cauchemar dans les lieux les plus isolés (un appartement familier qui se transforme indistinctement en antre Lovecraftien). On erre entre le fantasme et la réalité, entre les monologues du cœur et la grisaille du quotidien.
On pourrait penser à du David Lynch made in France (Trividic a co-scénarisé
La clef de Guillaume Nicloux qui s’aventurait déjà sur des terres Lynchiennes) ou à un tableau de Bosch ou à n’importe quoi de très noir. Oui mais voilà : tout cela est si personnel que l’on peine à greffer des balises. On est juste ailleurs. Parfois il neige, mais seulement la nuit. Rien ne dure éternellement. Les flocons resplendissent mais l’ombre d’une vieillesse galopante menace de tout bouffer. Et lorsque le désir se fait trop urgent (une amitié de longue date qui se transforme en amour soudain), la réalité finit par tout briser (la maladie qui vous cueille comme la lumière d’un matin blafard, en pleine gueule). Enfin, dans
L'autre, il y a une tonalité trip-hop dépressive, une mélancolie de joie triste, de ces petits soirs de spleen où l’on se console en regardant par la fenêtre chez les voisins pour chercher un peu de chaleur humaine ou en trouvant refuge dans les bras d’une autre âme solitaire. Il y a le besoin d’une reconnaissance affective et charnelle, le besoin de séduire de nouveau, et ces putains d’ombres d’amours mortes qui demeurent. Coincée dans un tunnel, Dominique Blanc, à la lisière de la démence, est prodigieuse de bout en bout, confère au film une incandescence anxieuse. A tel point que ce que son personnage balance à la fin, à travers des dialogues sublimement écrits, manque de nous tuer.