Par Stanislas Berton - publié le 14 mars 2006 à 05h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h50 - 8 commentaire(s)
L'Avis du Jour met en avant quotidiennement l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Aujourd'hui, Stanislas Berton revient sur Gabrielle.

Patrice Chéreau autopsie le couple et ses failles dans un huis clos étouffant et subtil porté par deux comédiens en état de grâce.



Gabrielle de Chéreau et Eyes Wide Shut de Kubrick. Deux films largement inspirés par deux auteurs : l’écrivain anglais Joseph Conrad pour le premier via son roman Le retour et le romancier allemand Arthur Schnitzler pour le second. Deux époques différentes : dans le premier cas, la bourgeoisie de la fin du XIXème siècle et de la fin du XXème pour le second. Deux approches spécifiques vis-à-vis du texte : respect de la pureté littéraire pour Chéreau, adaptation contemporaine pour Kubrick. Deux types de mise en scène : volontairement théâtrale, huis clos en quasi plans fixes avec le cadrage, l’éclairage et la photographie comme principaux instruments pour le premier ; vastes décors, mise en scène dynamique à la steadycam, lumière « réelle » pour le second.
Un même thème : la crise du couple et plus particulièrement comment surmonter et accepter que la personne que l’on croyait connaître voire posséder, nous échappe soudain brusquement, nous révélant tout à coup ce qui nous sépare d’elle, renversant nos certitudes les plus fermement enracinées. Gabrielle annonce à son mari qu’elle le quitte pour un autre homme, Alice lui révèle un fantasme extra conjugal.
Ensuite Kubrick choisit de se concentrer sur l’errance de Tom Cruise et utilise des éléments narratifs exogènes (la prostituée, l’orgie, son ami) à ce dernier pour symboliser son parcours mental et émotionnel, lors d’un voyage nocturne qui lui fera frôler la tentation sans jamais y céder. Il en est tout autrement pour Gabrielle.



La mise en scène théâtrale ainsi que la conservation des tournures littéraires dans les dialogues de Chéreau comportaient le risque d’une artificialité et d’une lourdeur induisant un effet de distanciation qui aurait empêché le spectateur de plonger totalement dans le récit et de s’identifier aux personnages. Or le réalisateur parvient à transformer cette force en faiblesse en utilisant le jeu des acteurs comme signe visible de leur évolution psychologique. Tant que les personnages appartiennent au camp de ceux qui refusent et refoulent l’émotion, ceux qui jouent un rôle pour éviter de révéler leurs sentiments, leurs interprètes jouent le rôle de manière visible : diction claire et détachée, accentuation des postures, attitudes assurées et sans failles : double masque. En revanche, ceux qui acceptent l’émotion et la passion jouent de façon plus naturelle, plus réelle et crédible : les mots son avalés, le débit est inégal, le corps se remplit de gestes parasites.
Suivant cette méthode, Isabelle Huppert et Pascal Grégory nous offrent une interprétation magnifique, intense, soutenant totalement le système de mise en scène du réalisateur.
Habités par leurs rôles respectifs, ils permettent à l’évolution dramatique de se réaliser à travers le corps de l’acteur.
Elle, qui accepte peu à peu l’émotion refoulée, la passion, modifiant complètement son jeu (le réalisateur pousse même son partenaire, encore prisonnier de son ancienne logique, à le remarquer : « Qu’est ce que c’est que cette voix et ces manières » lui dit il) notamment lors d’un face à face avec une bonne dans laquelle Gabrielle se met peu à peu à nu au propre comme au figuré.


Lui, peu à peu en décalage total avec celle qu’il considérait comme le plus bel objet de sa collection « l’aboutissement d’une vie de collectionneur » et qui dans un premier temps lance son jeu théâtral qui va s’écraser en vagues furieuses contre la muraille de spontanéité de sa partenaire avant que la métamorphose s’opère lors d’une scène belle et fantastique aux accents crépusculaires, quand les dernières lueurs/ balises disparaissent… De plus, Chéreau pousse sa logique littéraire encore plus loin en insérant le texte dans l’image lors de certains moments clés, faisant se répondre et se compléter les deux modes d’expression. Notons aussi, la virtuosité de certaines scènes comme celles des repas mondains ou le ballet des bonnes précédemment cité ou tout simplement le fait que la caméra de Chéreau parvient à capter l’effervescence qui règne dans cette demeure et de ce couple autour duquel papillonnent amis et serviteurs. Tout cela servi par des cadrages et des plans épurés soulignés par une photo magnifique se modifiant au gré de situations créant des sortes de tableaux (théâtre te revoilà !) et un éclairage à la fois chaleureux et inquiétant.



Deuxième pilier du film : le scénario.
Celui a tout d’abord l’intelligence de nous présenter lors d’un flash back la journée précédant le drame nous permettant de mieux comprendre comment les personnages étaient dans le déni complet de leurs véritables aspirations (surtout Gabrielle) : l’évolution est d’autant plus palpable. Evolution qui arrive graduellement par petites touches, par quelques adroites lignes de dialogue pour enfin exploser lors d’un final intense, sensuel et terrible même si les raccourcis sont parfois un peu abrupts (on sent d’ailleurs que le réalisateur essaie de compenser en insistant sur la longue réflexion précédant l’action).
Mais ce sont surtout les dialogues, le texte (comme le jeu) qui soulignent le fossé qui sépare ces deux êtres des autres puis l’un de l’autre. Avant sa mutation Gabrielle est dans la rationalité, le calcul, le déni du sentiment (« je ne pense que l’on ait besoin de se connaître pour vivre ensemble, notre présence nous comble et c’est suffisant »), logique qui se retrouve confrontée à une autre lorsque que Chéreau fait dire à la bonne « Ah non madame, penser comme ça, tout calculer, j’aurais honte d’être comme ça » et à partir de là, l’évolution est en marche.
Quant à Jean, son discours le place automatiquement sur un autre plan que son épouse, rendant ainsi toute communication impossible : leur couple est en crise, il se soucie du qu’en dira t’on ; elle lui parle de passion, il lui parle de raison ; elle lui révèle que tout ce qu’elle a été ne fut qu’une tentative de se conformer à la vision qu’il avait d’elle, il cherche à savoir qui est son amant ; tout ce qu’elle lui laissait voir n’était qu’apparences, il continue à dicter sa conduite vis-à-vis d’elle sur des manifestations physiques extérieures.
Deux logiques qui même dans la bestialité et la pulsion ne parviendront pas à se rejoindre tant les dégâts sont irréparables.
Et c’est là que le film de Chéreau se distingue profondément de celui de Kubrick : ce dernier, ultime cynisme ou sagesse, considère que l’animalité, le sexe peut sauver le couple (« What should we do ? –Fuck ! ») tandis que dans Gabrielle, la découverte de l’existence de l’amour et l’impossibilité de l’atteindre débouche sur la folie dans un renversement finalement logique.



Que le spectateur ne soit pas effarouché par l’apparente théâtralité de la mise en scène, celle-ci décuple la puissance émotionnelle et dramatique de ce qui est avant tout un grand moment de cinéma. Pour les amateurs éclairés, ce film est une ode à l’acteur et à la puissance dramatique qu’il peut faire naître par son seul jeu, une réflexion passionnante sur le rapport texte image, des trouvailles subtiles et intelligentes qui démultiplient la force du récit et surtout une leçon de jeu qui mérite de rester dans les annales et dans laquelle on peut même apercevoir l’ébauche d’une réflexion sur le rapport entre l’acteur et les apparences.
Pour les autres, reste et c’est déjà immense, un drame humain et émotionnel poignant, porté par un texte fort et magnifique ; une analyse impitoyable du couple et de ses (in)certitudes, portée par une mise en scène superbe et intelligente au cœur de laquelle évolue un couple d’acteurs qui tutoie l’excellence.

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