L'Avis du Jour met en avant quotidiennement l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Aujourd'hui la parole est à Falstaff qui nous parle du film LA VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES.
Réalisé par un Billy Wilder au sommet de sa forme mais
quelque peu en froid avec le box-office,
La vie privée
de Sherlock Holmes reste pour beaucoup la version
abusivement remontée -par l’auteur, mais contre sa
volonté initiale- d’une grande fresque de trois
heures. Malgré tout, trente-cinq ans après, force est
de constater que le génie comique du réalisateur fait
encore mouche, et que son adaptation des œuvres de
Conan Doyle se hisse au niveau de ses autres chefs
d’œuvre, que vous préfériez
Certains l’aiment chaud ou
Boulevard du Crépuscule.
Montrer l’homme derrière le costume. Démythifier.
Psychologiser. Voilà le régime par lequel se doit de
passer le héros post-moderne s’il veut renouer avec le
succès. Ce phénomène eut notamment son heure de gloire
dans les comics de la fin des années quatre-vingts,
avec des auteurs comme Alan Moore et Frank Miller, qui
tendent maintenant à être adaptés au cinéma. Ainsi,
Les Indestructibles lorgnent vers la trame de Watchmen
(en attendant l’adaptation officielle) , le David Dunn
de Shyamalan a principalement des problèmes de couple,
et même le super-hero classique cherche dorénavant à
se confronter autant aux super-villains de son
voisinage qu’à son quotidien.
Or, La vie privée… constitue d’une certaine manière la
préhistoire de ce genre. D’abord, si la cible choisie,
le plus grand des détectives, oui c’est lui, Sherlock
Holmes le voici, ne dispose pas de super-pouvoirs à
proprement parler, elle n’en est pas si éloignée tant
ses capacités déductives écrasent la concurrence. Sur
ce point d’ailleurs, on remarquera que dès sa première
aventure, le personnage de Conan Doyle se moque de ses
prédécesseurs romanesques, avant de railler quelques
nouvelles plus loin son propre archétype, le Dupin
d’Edgar Allan Poe.

Un autre aspect du détective le prédisposait au
traitement novateur que lui inflige Wilder. Chez
Doyle, la vie de Sherlock Holmes nous est narrée par
le biais de son cher Watson, dont le processus
littéraire est intégré au récit. Du coup, au fil des
succès réels des romans, la notoriété de Holmes se
développe dans son propre univers, et le rapport de
l’homme à son propre mythe figure déjà comme thème,
notamment lorsque le narrateur s’inquiète de la vision
ambiguë qu’a son ami pour la gente féminine, ou qu’il
rectifie des points qu’il avoue avoir précédemment un
peu trop embellis ou extrapolés. Quand il subira le
contrecoup du succès, Doyle n’hésitera pas non plus à
transposer ses ennuis dans la fiction, dépeignant un
Holmes sollicité par tout Londres pour rien, voire
contacté par le coupable lui-même afin de le mettre au
dessus de tout soupçon. Par conséquent, Wilder n’a eu
pour son film qu’à creuser un filon déjà entamé à la
source, ce qui fait que cette « vie privée », tout en
destructurant le mythe, lui reste étonnamment fidèle.
En premier lieu, le réalisateur évite les écueils de
la relecture où failliront certains de ses successeurs
: à titre d’exemples, on est loin de l’approche façon
Smallville du Secret de la Pyramide de Barry Levinson,
ou de celle de Herbert Ross dans son Sherlock Holmes
attaque l’Orient Express de 1976. Bien que ces deux
œuvres restent au demeurant fort sympathiques, la
première voit Holmes et Watson faire équipe dès le
collège, l’incohérence du concept limitant
l’entreprise à une espèce de clin d’œil d’une heure
quarante ; la seconde prend quant à elle tout le
problème à contresens, en transformant Holmes en une
sorte de névrosé à psychanalyser d’urgence, ce qui
fait perdre beaucoup de son charisme au personnage et
en rab embourbe le film dans les défauts récurrents
des adaptations cinématographiques des théories du
docteur Freud : de même que dans Spellbound
d’Hitchcock ou Le secret derrière la porte de Lang, la
psychanalyse réduit le moteur dramatique du personnage
en simple énigme à résoudre (en quelque sorte, héros
et énigme se confondent), et ce de manière si efficace
et démonstrative que ça semble complètement téléphoné,
et pas très palpitant. Encore que, chez Hitchcock, la
partie freudienne s’intègre à un véritable whodunit
qui relance l’intérêt de la chose, mais là on
s’éloigne du sujet.

Pour revenir à Wilder, il faut constater qu’au
contraire de Herbert Ross, il ne s’attèle pas du tout
à résoudre les traumas de son personnage, ce qui en
préserve l’essence. Dès l’entame, la sexualité de
Holmes et sa dépendance à la drogue sont évoquées de
front (et leur potentiel comique exploité) pour mieux
être balayées ; on a simplement affaire à un génie
excentrique qui a ses chimères et ses contradictions,
et ne tient pas forcément à les exposer en large et en
travers. Ce qui intéresse plutôt Wilder, donc, c’est
la figure de l’homme dépassé par son propre mythe.
Pour se faire, il se contente de modifier le point de
vue : en dépit de l’introduction qui nous montre
l’ouverture d’une boîte contenant des notes de Watson
jusque là restées secrètes, la narration se détache
ensuite des impressions du docteur pour coller bien
plus à celles du détective. Le spectateur s’identifie
alors à un personnage phagocyté par son ombre : Watson
l’a grandi de sept centimètres, Watson l’a affublé de
son célèbre costume, Watson en a fait un virtuose du
violon, et voilà notre homme obligé de jouer à être ce
qu’on attend de lui pour satisfaire la clientèle.
Mais bien évidemment, Wilder illustre son propos avec
humour, et ne laisse pas Holmes prisonnier de la
fatalité : d’une part, nombre de ses travers sont
attestés, en témoignent ses passions pour la poussière
et les cendres, et ne sont donc pas dûs à la seule
invention du biographe ; d’autre part, loin de se
contenter de subir, Holmes se prend très vite au jeu
de cette équivoque, et se fait complice de la
mascarade. Tout au long de l’aventure, qui au passage
n’oublie pas de garder le genre de péripéties quelque
peu farfelues qui font le charme des nouvelles, on
aurait pu voir Holmes comme un pantin dressé à
découvrir la vérité mais incapable d’affirmer la
sienne, figure certes d’un pathétique assez comique,
mais qui encore une fois aurait cassé le personnage du
même coup que le mythe. C’est donc à ce moment précis
que Wilder intègre la dimension du jeu, créant un
Holmes conscient de ses faiblesses et qui n’hésite pas
à laisser l’ensemble de ses interlocuteurs, amis ou
ennemis, suppléer à ses défaillances pour maintenir
l’image d’Epinal qu’ils se font du bonhomme. De ce
fait, tout en le rendant humain, le réalisateur
conserve, d’une certaine manière, la superbe de son
personnage ainsi que son capital sympathie. En outre,
cela lui permet de truffer son récit de moments
délirants d’esbroufe, notamment lorsque intervient le
personnage de Mycroft, lui aussi doté d’une aura
mythique et pas dupe quant au profit qu’il peut en
tirer : voir la scène de la lettre et la réaction de
Watson, ainsi que le dénouement, qui ne pouvait être
que royal.

Entreprise extrêmement ambitieuse et formellement
aboutie, La vie privée de Sherlock Holmes constitue
sûrement l’un des tous meilleurs films mettant en
scène le détective, bien que selon sa sensibilité on
puisse lui préférer des adaptations plus littérales,
voire même le dessin animé japonais pour celles et
ceux qui n’ont jamais réussi à se remettre du club
dorothée (ou alors je suis le seul qui visualise le
loup dès qu’il lit "Moriarty", et il faudra donc que
je pense à consulter).
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