Par Falstaff - publié le 11 octobre 2005 à 03h02 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h36 - 7 commentaire(s)
L'Avis du Jour met en avant quotidiennement l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Aujourd'hui la parole est à Falstaff qui nous parle du film LA VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES.

Réalisé par un Billy Wilder au sommet de sa forme mais quelque peu en froid avec le box-office, La vie privée de Sherlock Holmes reste pour beaucoup la version abusivement remontée -par l’auteur, mais contre sa volonté initiale- d’une grande fresque de trois heures. Malgré tout, trente-cinq ans après, force est de constater que le génie comique du réalisateur fait encore mouche, et que son adaptation des œuvres de Conan Doyle se hisse au niveau de ses autres chefs d’œuvre, que vous préfériez Certains l’aiment chaud ou Boulevard du Crépuscule.



Montrer l’homme derrière le costume. Démythifier. Psychologiser. Voilà le régime par lequel se doit de passer le héros post-moderne s’il veut renouer avec le succès. Ce phénomène eut notamment son heure de gloire dans les comics de la fin des années quatre-vingts, avec des auteurs comme Alan Moore et Frank Miller, qui tendent maintenant à être adaptés au cinéma. Ainsi, Les Indestructibles lorgnent vers la trame de Watchmen (en attendant l’adaptation officielle) , le David Dunn de Shyamalan a principalement des problèmes de couple, et même le super-hero classique cherche dorénavant à se confronter autant aux super-villains de son voisinage qu’à son quotidien.

Or, La vie privée… constitue d’une certaine manière la préhistoire de ce genre. D’abord, si la cible choisie, le plus grand des détectives, oui c’est lui, Sherlock Holmes le voici, ne dispose pas de super-pouvoirs à proprement parler, elle n’en est pas si éloignée tant ses capacités déductives écrasent la concurrence. Sur ce point d’ailleurs, on remarquera que dès sa première aventure, le personnage de Conan Doyle se moque de ses prédécesseurs romanesques, avant de railler quelques nouvelles plus loin son propre archétype, le Dupin d’Edgar Allan Poe.



Un autre aspect du détective le prédisposait au traitement novateur que lui inflige Wilder. Chez Doyle, la vie de Sherlock Holmes nous est narrée par le biais de son cher Watson, dont le processus littéraire est intégré au récit. Du coup, au fil des succès réels des romans, la notoriété de Holmes se développe dans son propre univers, et le rapport de l’homme à son propre mythe figure déjà comme thème, notamment lorsque le narrateur s’inquiète de la vision ambiguë qu’a son ami pour la gente féminine, ou qu’il rectifie des points qu’il avoue avoir précédemment un peu trop embellis ou extrapolés. Quand il subira le contrecoup du succès, Doyle n’hésitera pas non plus à transposer ses ennuis dans la fiction, dépeignant un Holmes sollicité par tout Londres pour rien, voire contacté par le coupable lui-même afin de le mettre au dessus de tout soupçon. Par conséquent, Wilder n’a eu pour son film qu’à creuser un filon déjà entamé à la source, ce qui fait que cette « vie privée », tout en destructurant le mythe, lui reste étonnamment fidèle.


En premier lieu, le réalisateur évite les écueils de la relecture où failliront certains de ses successeurs : à titre d’exemples, on est loin de l’approche façon Smallville du Secret de la Pyramide de Barry Levinson, ou de celle de Herbert Ross dans son Sherlock Holmes attaque l’Orient Express de 1976. Bien que ces deux œuvres restent au demeurant fort sympathiques, la première voit Holmes et Watson faire équipe dès le collège, l’incohérence du concept limitant l’entreprise à une espèce de clin d’œil d’une heure quarante ; la seconde prend quant à elle tout le problème à contresens, en transformant Holmes en une sorte de névrosé à psychanalyser d’urgence, ce qui fait perdre beaucoup de son charisme au personnage et en rab embourbe le film dans les défauts récurrents des adaptations cinématographiques des théories du docteur Freud : de même que dans Spellbound d’Hitchcock ou Le secret derrière la porte de Lang, la psychanalyse réduit le moteur dramatique du personnage en simple énigme à résoudre (en quelque sorte, héros et énigme se confondent), et ce de manière si efficace et démonstrative que ça semble complètement téléphoné, et pas très palpitant. Encore que, chez Hitchcock, la partie freudienne s’intègre à un véritable whodunit qui relance l’intérêt de la chose, mais là on s’éloigne du sujet.



Pour revenir à Wilder, il faut constater qu’au contraire de Herbert Ross, il ne s’attèle pas du tout à résoudre les traumas de son personnage, ce qui en préserve l’essence. Dès l’entame, la sexualité de Holmes et sa dépendance à la drogue sont évoquées de front (et leur potentiel comique exploité) pour mieux être balayées ; on a simplement affaire à un génie excentrique qui a ses chimères et ses contradictions, et ne tient pas forcément à les exposer en large et en travers. Ce qui intéresse plutôt Wilder, donc, c’est la figure de l’homme dépassé par son propre mythe. Pour se faire, il se contente de modifier le point de vue : en dépit de l’introduction qui nous montre l’ouverture d’une boîte contenant des notes de Watson jusque là restées secrètes, la narration se détache ensuite des impressions du docteur pour coller bien plus à celles du détective. Le spectateur s’identifie alors à un personnage phagocyté par son ombre : Watson l’a grandi de sept centimètres, Watson l’a affublé de son célèbre costume, Watson en a fait un virtuose du violon, et voilà notre homme obligé de jouer à être ce qu’on attend de lui pour satisfaire la clientèle.

Mais bien évidemment, Wilder illustre son propos avec humour, et ne laisse pas Holmes prisonnier de la fatalité : d’une part, nombre de ses travers sont attestés, en témoignent ses passions pour la poussière et les cendres, et ne sont donc pas dûs à la seule invention du biographe ; d’autre part, loin de se contenter de subir, Holmes se prend très vite au jeu de cette équivoque, et se fait complice de la mascarade. Tout au long de l’aventure, qui au passage n’oublie pas de garder le genre de péripéties quelque peu farfelues qui font le charme des nouvelles, on aurait pu voir Holmes comme un pantin dressé à découvrir la vérité mais incapable d’affirmer la sienne, figure certes d’un pathétique assez comique, mais qui encore une fois aurait cassé le personnage du même coup que le mythe. C’est donc à ce moment précis que Wilder intègre la dimension du jeu, créant un Holmes conscient de ses faiblesses et qui n’hésite pas à laisser l’ensemble de ses interlocuteurs, amis ou ennemis, suppléer à ses défaillances pour maintenir l’image d’Epinal qu’ils se font du bonhomme. De ce fait, tout en le rendant humain, le réalisateur conserve, d’une certaine manière, la superbe de son personnage ainsi que son capital sympathie. En outre, cela lui permet de truffer son récit de moments délirants d’esbroufe, notamment lorsque intervient le personnage de Mycroft, lui aussi doté d’une aura mythique et pas dupe quant au profit qu’il peut en tirer : voir la scène de la lettre et la réaction de Watson, ainsi que le dénouement, qui ne pouvait être que royal.



Entreprise extrêmement ambitieuse et formellement aboutie, La vie privée de Sherlock Holmes constitue sûrement l’un des tous meilleurs films mettant en scène le détective, bien que selon sa sensibilité on puisse lui préférer des adaptations plus littérales, voire même le dessin animé japonais pour celles et ceux qui n’ont jamais réussi à se remettre du club dorothée (ou alors je suis le seul qui visualise le loup dès qu’il lit "Moriarty", et il faudra donc que je pense à consulter).

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