L'avis du jour revient sur une sortie récente, au casting prestigieux, mais qui semble pourtant passer totalement inaperçue dans les salles, et pire encore dans le monde entier puisque ce film reste inédit partout ailleurs. Le Pont du Roi Saint Louis, ici disserté par Helljohn :
F.Murray Abraham, Kathy Bates, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Robert De Niro, Emilie Duquenne, Adriana Dominguez, Harvey Keitel, Samuel Le Bihan, Dominique Pinon, Mark et Michael Polish, et même l’immense cinéaste Jim Sheridan… Mais qu’est ce qui a pu réunir l’un des plus beaux casting de l’année (avec celui de
Sin city) ? C’est une réalisatrice Irlandaise (d’où, sans doute, la présence de Jim Sheridan), Mary McGuckian, réalisant là son premier film, qui les a tous réunis pour l’adaptation du célèbre roman de Thornton Wilder, qui avait reçu le prix Pulitzer en 1927. Un roman considéré comme l’une des plus grandes ½uvres littéraires classiques de la littérature anglo-saxone, ce qui a sans doute attiré tous ces prestigieux acteurs. Reste à savoir si le film arrive à retranscrire les émotions et la passion d’un tel pavé en deux heures. Réponse : non.
Robert De Niro dans LE PONT DU ROI SAINT LOUISLe vendredi 20 Juillet 1714, le plus beau pont du Pérou se rompt et précipite 5 voyageurs dans un gouffre. Témoin de la scène, le frère Juniper (Gabriel Byrne) mène l’enquête pour savoir si la présence de ces cinq individus sur le pont pile au moment de sa rupture était un "acte de Dieu" ou le simple fait du hasard. Après avoir enquêté pendant 6 ans, il en a tiré un livre, jugé hérétique. Il est alors jugé et témoigne devant une assemblée, racontant ainsi le destin de ces cinq personnes. L’histoire est donc racontée sous forme de flasbacks, pendant le jugement, par Juniper, qui est en quelque sorte le narrateur. Je ne sais pas si c’est le même type de narration dans le roman, mais en tout cas, ça passe moins bien sur un écran, et encore moins pendant deux heures. Tous ceux qui s’attendent, en lisant le pitch, à une enquête historique palpitante à la
Le nom de la rose (d’autant plus que F.Murray Abraham joue dans les deux) laisser tomber : pendant les trois quarts de
Le pont du Roi saint Louis, on nous brosse de multiples portraits, on nous raconte la vie des personnages concernés et de leurs proches, leurs relations, leurs querelles, leurs ennuis, leurs amourettes… C’est bien simple,à certains moments, on croirait voir l’ancêtre de
Les feux de l’amour. Je suis un peu méchant, mais un tel sujet méritait un autre traitement moins "chiant", quitte à s’éloigner de la structure du roman. Le sujet de départ est intriguant (ces personnes étaient elles là par hasard ? Pourquoi ? Comment le pont a t-il cédé ?), mais après presque deux heures de film, on est finalement pas plus avancé qu’au début. Le film se termine en queue de poisson.
Dominique Pinon et Harvey Keitel dans LE PONT DU ROI SAINT LOUISJe ne me suis vraiment pas senti concerné ni intéressé par toutes les frasques de ces personnages, d’autant plus que la première partie est assez catastrophique, par sa profusion de personnages plus ou moins importants dont on ne distingue même pas les secondaires des principaux, et ce à travers des flashbacks (et même parfois à travers des flashbacks dans des flashbacks !) qui ne font qu’embrouiller un peu plus le spectateur. Une structure linéaire aurait été tellement plus agréable et plus facile à suivre. Ici, on ne parvient pas à suivre tous ces personnages et leur histoire, on reste perdu dans tout ça, trop distant par rapport au sujet. La réalisatrice et scénariste (c’était vraiment un sujet risqué pour un premier film) raconte, rien de plus, mais le récit en lui-même finit par se noyer dans ce luxueux foutoir. De la parlotte pendant presque deux heures, ça ne fait pas un film passionnant pour autant, même si les dialogues sont, au demeurant, très justes. Hormis l’accident du pont, qui nous est montré à la fin via une scène assez puissante, il ne se passe pas grand-chose dans le film de McGuckian, rien qui n’intrigue vraiment. Lorsque tout se démêle, qu’on commence à bien cerner les personnages concernés et que l’histoire s’est enfin mise en place, il est déjà trop tard, le film est bientôt terminé.
La réalisation académique (ici, ce n’est ni un défaut ni une qualité, mais pouvait il en être autrement) ne change pas grand-chose. Son manque de point de vue (d’autant plus gênant avec tant de personnages) laisse le spectateur en dehors de l’histoire, et ne parvient pas à faire ressentir de quelconques sensations, si ce n’est lors de la scène de l’accident. De l’émotion, il y en a, un peu trop peut être (trop d’émotion noie l’émotion), mais certaines scènes font mouche, principalement grâce aux numéros des acteurs.
Gabriel Byrne dans LE PONT DU ROI SAINT LOUISCar c’est bien le casting qui maintient l’intérêt du film. On est en extase durant le premier quart d’heure, à découvrir toutes ces têtes connues (en même temps qu’on se perd dans les personnages). Si certains se font rares par la suite (notamment les deux acteurs de
Le pacte des loups, la belle Emilie Duquenne et Samuel Le Bihan, notons que le film est d’ailleurs produit par Samuel Hadida), d’autres prennent de l’importance en même temps que leur personnage. En effet, les personnages principaux (dont ceux qui périront à cause du pont) finissent petit à petit par sortir du lot, et donc par devenir intéressants. Du coup, les acteurs aussi : la superbe Pilar Lopez est la révélation du film, tandis que la force tranquille et le charisme attachant d’Harvey Keitel font encore des merveilles. Les frères Polish, les jumeaux acteurs réalisateurs de
Jackpot,
Les frères Falls et de
Nothwork (on les a découvert dans
Hellraiser 4), tiennent ici des rôles muets qui en disent pourtant bien plus long que tous les autres personnages du film. Kathy Bates est impressionnante, tantôt cabotine, tantôt touchée par la grâce, alors que Robert De Niro, enfin de retour dans un rôle sérieux (bien que secondaire, mais important quand même), cesse enfin de cabotiner et livre une prestation posée et crédible.
Samuel Le Bihan dans LE PONT DU ROI SAINT LOUISNiveau cabotinage, Dominique Pinon remporte la palme. On remarque aussi John Lynch (
Au nom du père,
Evelyn), peu présent mais bouleversant dans une seule scène, et Adriana Dominguez (
Rêves d’Ibiza), dans un rôle touchant et fragile. Quant à Gabriel Byrne et F.Murray Abraham, ils font comme d’habitude (quoique Byrne finisse par ennuyer). C’est donc un pur film d’acteurs de tous horizons (des américains, irlandais, anglais, espagnols, français…), chacun livrant une bonne prestation qui donne beaucoup de crédibilité à l’histoire. Les acteurs portent donc le film sur leurs épaules, de même que la bonne reconstitution de l’époque (c’est bien beau). A noter que le film a été tourné entièrement en Espagne, bien qu’il soit censé se dérouler au Pérou (donc jolis paysages). Un bon film de costume, un bon film d’acteurs… mais rien de plus. Pas le film tragique ou l’enquête passionnante qu’on aurait pu attendre. Encore un sujet en or gâché, parce que cette adaptation est sans doute trop fidèle au roman, trop littéraire, trop plate. Comme quoi, une adaptation fidèle, c’est pas toujours le meilleur choix.
Le pont du Roi Saint Louis a plus l’air d’un bon téléfilm que d’une fresque historique. Vraiment dommage…
5 / 10