Par Stanislas Berton - publié le 03 mars 2006 à 04h01 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h49 - 7 commentaire(s)
L'Avis du Jour met en avant quotidiennement l'opinion rédigée et argumentée de l'un des membres du forum de dvdrama. Aujourd'hui, Damien Stanislas Berton revient sur Le Temps qui reste de François Ozon.

François Ozon est l’un des réalisateurs français actuels les plus fréquentables et je suis certain qu’il sera heureux de l’apprendre. Enfin, qu’il ne joue pas les surpris, il a presque tout pour plaire : un style pertinent et identifiable, fait d’ironie, de distance, de sensualité trouble, de calcul et d’émotion épinglée sous verre, une propension à choisir un point de départ intéressant pour son récit, une narration habile qui parvient à maintenir la tension et la surprise tout le long du film et surtout un don pour choisir les acteurs convenant le mieux au rôle et à tirer ce qu’il veut de ces derniers ( on pourrait à ce titre considérer 8 femmes comme un cas d’école). Ozon est un manipulateur, un bon manipulateur de spectateur et d’acteur est rien que pour cela son cinéma est très estimable.



Et voilà qu’arrive Le Temps qui reste et c’est toute la logique et le style d’Ozon qui se retournent contre lui. Partons de l’hypothèse qu’Ozon a voulu mettre au placard son cynisme et son ironie pour réaliser un film qui ne tire pas sa force des faux semblants, de l’ambiguïté, et du double jeu sur les émotions mais de l’émotion tout court, de la mise à nu de soi, de la complexe simplicité de la vie, du chemin vers la sérénité et l’apaisement parce que sans cette hypothèse il s’agit d’une entreprise vaine, redondante et grossièrement écrite.

Mais même en partant de ce postulat, le film est clairement raté. Bien entendu, Ozon étant un bon réalisateur et dramaturge, ce ratage vaut mieux que la plupart des pseudos réussites franchouillardes qui cartonnent au box office et il aura sans doute une horde conséquente de spectateur qui sortiront bouleversés du film, grand bien leur fasse, moins de 10€ la dose d’émotion c’est toujours ça de pris, mais c’est qu’ils n’auront pas vu ou pas voulu voir à quel point l’émotion que tente de faire jaillir Ozon à chaque image est artificielle.



Oui, je sais, le concept d’émotion véritable au cinéma a largement de quoi faire sourire mais n’oublions pas que si l’émotion parvient à naître dans n’importe quelle forme d’art c’est parce que l’émotion représentée est tellement juste qu’elle renvoie le spectateur à sa propre émotion, d’où la nécessité d’une construction subtile et habile car il est difficile de s’identifier à une émotion caricaturale, celle-ci n’entrant en résonance avec aucune expérience préalable ou étant jugée trop dévalorisante par le spectateur.


Et c’est bien là que le bât blesse concernant Le Temps qui reste, l’artificialité de la construction saute aux yeux à chaque image, nous renvoyant irrémédiablement via un effet de distanciation au caractère artificiel de la situation, donc de l’émotion qu’elle essaie de faire naître.
Tout commence à partir de la scène qui voit s’enchaîner le déversement de la haine de Romain à l’encontre de sa sœur, suivi de la séquence intime père fils. Et là, on comprend que Romain va faire le point sur sa vie et aller à l’essentiel, faire la paix avec lui-même selon un schéma prévisible dans lequel tout aura un sens appuyé. Et la suite nous donne malheureusement raison : séquence émotion « sortez les mouchoirs avec la grand-mère », réconciliation avec sa sœur (il n’allait quand même pas mourir sans avoir fait la paix avec la petite fille avec qui il jouait dans la cabane), séparation avec son copain (la routine s’était installée, il ose lui faire face), sa rédemption esthétique (il ne prend plus des mannequins superficielles en photo mais fait de son art le vecteur de sa sensibilité, le prolongement d’un vrai regard), sa décision vis-à-vis du couple (bien qu’homosexuel il parvient à transmettre la vie). Dans la plupart des scènes, Ozon n’est pas parvenu (n’a pas voulu ?) à dissimuler l’échafaudage qui soutient le récit et tout apparaît trop artificiel, trop démonstratif. Même la dernière scène sensée sans doute nous prendre à la gorge par tant de souffrance paisible est désamorcée par le parallèle grossier avec la première image du film et par ce foutu fondu enchaîné sur le soleil qui décline. Quiconque se rappelle de la dernière scène d’ Hana-bi de Takeshi Kitano, même lieu, pratiquement le même contexte, sait comment une telle scène peut être réussie.



Je ne veux même pas parler des flash backs qui ponctuent le film et enfoncent le clou de l’innocence si lointaine et si proche à grands coups de marteau, à l’exception du premier dans le miroir, très juste, et de celui de l’Eglise qui désamorce la symbolique un peu outrancière de la scène. Vraiment, j’aimerais savoir si François Ozon s’est rendu compte qu’il faisait tout pour que le spectateur remarque qu’il essayait de filmer l’émotion brute. A ce titre, on peut parler de la mise en scène qui au début surprend agréablement avec ses cadrages très serrés qui semblent vouloir fouiller le visage des acteurs, gratter la couche pour ne révéler que l’essentiel et puis après on comprend que François Ozon nous force à regarder l’émotion, nous met le nez dedans pour être sûr qu’on le la rate pas. Manipulateur un jour, manipulateur toujours. Cette fâcheuse épidémie d’émotion contrôlée par plan quinquennal (que dans ce cas on appelle le scénario) se répand jusque dans le jeu de Melville Poupaud. Au début, on le trouve excellent et puis après, on remarque des tics d’acteur très marqués : cette façon de lancer la tête en avant, la bouche entre ouverte pour prendre la parole, ce petit sursaut mou de la lèvre supérieure qui ponctue la fin de chaque phrase et alors on comprend que Mr Poupaud maîtrise son personnage jusqu’au bout des lèvres et là on ne voit plus que l’acteur, la technique. Trop de contrôle tue l’émotion.

Malgré tout cela, il y a de très belles choses dans ce film : quelques secondes lors de la scène du coup de téléphone dans le parc avant que ne fasse irruption avec ses gros sabots la thématique de la rédemption esthétique, la première rencontre avec la serveuse, pleine d’hésitation et de doute mais surtout cette magnifique scène de fécondation, organique et sensuelle, surprenante et troublante. C’est d’ailleurs dans ces situations ambiguës de sensualité et de sexualité au bord du malsain mais cependant très sereines que le style d’Ozon ne le dessert pas : le père, la grand-mère, le couple, l’homosexuel du bar, ici l’émotion est juste, elle n’a pas l’air d’avoir été planifiée pour sur sursignifier quelque chose, elle semble échapper à Ozon malgré lui.



J’avais envie de dire qu’il aurait suffi d’une scène purement gratuite pour briser l’étreinte implacable de la logique narrative mais en fait cela aurait été inutile. Après nous avoir habitués à chercher du sens et du symbole dans chacune de ses images, François Ozon nous a dérobé la faculté de croire en l’absence de calcul, dans le simple plaisir de montrer une belle image. Le manipulateur a échoué dans son opération à cœur ouvert mais il nous a entraîné avec lui dans sa chute.

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